‹ Histoire de Gil Blas de Santillane. Précédée des jugements et témoignages sur Le Sage et sur Gil BlasChapitre 33 sur 70 · Seigneur, écuyer · texte numérisé non relu

Seigneur, écuyer

regards des hommes. Il ne faisait donc pas un crime d'un passe-temps qui lui paraissait innocent et honnête, il nous laissait chanter tant qu'il nous plaisait. Un soir, comme j'arrivais à la porte du médecin, dans l'intention de me réjouir à mon ordinaire, j'y trouvai le vieil écuyer qui m'attendait. Il me prit par la main, et me dit qu'il voulait faire un tour de promenade avec moi, avant que de commencer notre concert. En même temps il m'entraîna dans une rue détournée, où, voyant qu'il pouvait m'entretenir en liberté : Diego, mon fils, me dit-il d'un air triste, j'ai quelque chose de particulier à vous apprendre. Je crains fort, mon enfant, que nous ne nous repentions l'un et l'autre de nous amuser tous les soirs à faire des concerts à la porte de mon maître. J'ai sans doute beaucoup d'amitié pour vous : je suis bien aise de vous avoir montré à jouer de la guitare et à chanter; mais si j'avais prévu le malheur qui nous menace, vive Dieu ! j'aurais choisi un autre endroit pour vous donner des leçons. Ce discours m'effraya. Je priai l'écuyer de s'expliquer plus clairement, et de me dire ce que nous avions à craindre; car je n'étais pas homme à braver le péril, et je n'avais pas encore fait mon tour d'Espagne. Je vais, reprit-il, vous conter ce qu'il est nécessaire que vous sachiez pour bien comprendre tout le danger où nous sommes.

Lorsque j'entrai, poursuivit-il, au service du médecin, et il y a de cela une année, il me dit un matin, après ra'avoir conduit devant sa femme : Voj-ez, Marcos, voyez votre maîtresse; c'est cette dame que vous devez accompagner partout. J'admirai dona Mergelina : je la trouvai merveilleusement belle, faite à peindre, et je fus particulièrement charmé de l'air agréable qu'elle a dans son port. Seigneur, répondis-je au médecin, je suis trop heureux d'avoir à servir une dame si charmante. Ma réponse déplut à Mergelina, qui me dit d'un ton brusque : Voyez donc celui-là; il s'émancipe vraiment.

Oh ! je n'aime point qu'on me dise des douceurs 1 Ces paroles, sorties d'une si belle bouche, me surprirent étrangement; je ne pouvais concilier ces façons de parler rustiques et grossières avec l'agrément que je voyais répandu dans toute la personne de ma maîtresse. Pour son mari, il y était accoutumé; et, s'applaudissant même d'avoir une épouse d'un si rare caractère : Marcos, me dit-il, ma femme est un prodige de vertu. Ensuite, comme il s'aperçut qu'elle se couvrait de sa mante et se disposait à sortir pour aller entendre la messe, il me dit de la mener à l'église. Nous ne fûmes pas plutôt dans la rue que nous rencontrâmes, ce qui n'est pas extraordinaire, des hommes qui, frappés du bon air de dona Mergelina, lui dirent, en passant, des choses fort flatteuses. Elle leur répondait, mais vous ne sauriez vous imaginer jusqu'à quel point ses réponses étaient sottes et ridicules. Ils en demeuraient tout étonnés, et ne pouvaient concevoir qu'il y eût au monde une femme qui trouvât mauvais qu'on la louât. Eh I madame, lui dis-je d'abord, ne faites point d'attention aux discours qui vous sont adressés; il vaut mieux garder le silence que de parler avec aigreur. Non, non, repartit-elle; je veux apprendre à ces insolents que je ne suis point femme à souffrir qu'on me manque de respect. Enfin, il lui échappa tant d'impertinences, que je ne pus m' empêcher de lui dire tout ce que je pensais, au hasard de lui déplaire. Je lui représentai, avec le plus de ménagement toutefois qu'il me fut possible, qu'elle faisait tort à la nature, et gâtait mille bonnes qualités par son humeur sauvage; qu'une femme douce et polie pouvait se faire aimer sans le secours de la beauté, au lieu qu'une belle personne, sans la douceur et la poUtesse, devenait un objet de mépris. J'ajoutai à ces raisonnements je ne sais combien d'autres semblables, qui avalent tous pour but la correction de ses mœurs. Après avoir bien moralisé, je craignais que ma franchise n'excitât la colère de ma maîtresse, et ne m'attirât quelque

désagréable repartie ; néanmoins, elle ne se révolta pas contre ma remontrance; elle se contenta de la rendre inutile, de même que celle qu'il me prit sottement envie de lui faire les jours suivants.

Je me lassai de l'avertir en vain de ses défauts, et je l'abandonnai à la férocité de son naturel. Cependant, le croirez-vous? cet esprit farouche, cette orgueilleuse femme est depuis deux mois entièrement changée d'humeur. Elle a de l'honnêteté pour tout le monde, et des manières très agréables. Ce n'est plus cette même Mergelina qui ne répondait que des sottises aux hommes qui lui tenaient des discours obligeants; elle est devenue sensible aux louanges qu'on lui donne; elle aime qu'on lui dise qu'elle est belle, qu'un homme ne peut la voir impunément; les flatteries lui plaisent; elle est présentement comme une autre femme. Ce changement est à peine concevable : et ce qui doit encore vous étonner davantage, c'est d'apprendre que vous êtes l'auteur d'un si grand miracle. Oui, mon cher Diego, continua l'écuyer, c'est vous qui avez ainsi métamorphosé dona Mergelina; vous avez fait une brebis de cette tigresse; en un mot, vous vous êtes attiré ainsi son attention. Je m'en suis aperçu plus d'une fois; et je me connais mal en femmes, ou bien elle a conçu pour vous un amour très violent. Voilà, mon fds, la triste nouvelle que j'avais à vous annoncer, et la fâcheuse conjoncture où nous nous trouvons.

Je ne vois pas là, dis-je alors au vieillard, qu'il y ait là-dedans un si grand sujet d'affliction pour nous, ni que ce soit un malheur pour moi d'être aimé d'une jolie dame. Ah 1 Diego, répliqua-t-il, vous raisonnez en jeune homme; vous ne voyez que l'appât, vous ne prenez point garde à l'hameçon ; vous ne regardez que le plaisir, et moi, j'envisage tous les désagréments qui le suivent. Tout éclate à la fm; si vous continuiez de venir chanter à notre porte, vous irriteriez la passion de Mergelina, qui, perdant peut-être toute retenue, lais-

sera voir sa faiblesse au docteur Oloroso, son mari; et ce mari, qui se montre aujourd'hui si complaisant, parce qu'il ne croit pas avoir sujet d'être jaloux, deviendra furieux, se vengera d'elle, et pourra nous faire, à vous et à moi, un fort mauvais parti. Eh bien ! repris-je, seigneur Marcos, je me rends à vos raisons et m'abandonne à vos conseils. Prescrivez-moi la conduite que je dois tenir, pour prévenir tout sinistre accident. Nous n'avons qu'à ne plus faire de concerts, repartit-il. Cessez de paraître devant ma maîtresse : quand elle ne vous verra plus, elle reprendra sa tranquillité. Demeurez chez votre maître, j'irai vous y trouver, et nous jouerons là de la guitare sans péril. J'y consens, lui dis-je, et je vous promets de ne plus remettre le pied chez vous. Effectivement, je résolus de ne plus aller chanter à la porte du médecin, et de me tenir désormais renfermé dans ma boutique, puisque j'étais un homme si dangereux à voir.

Cependant, le bon écuyer Marcos, avec toute sa prudence, éprouva, peu de jours après, que le moyen qu'il avait imaginé pour éteindre les feux de dona Merge- Una produisait un effet tout contraire. La dame, dès la seconde nuit, ne m'entendant point chanter, lui demanda pourquoi nous avions discontinué nos concerts, et pour quelle raison elle ne me voyait plus. Il répondit que j'étais si occupé, que je n'avais pas un moment à donner à mes plaisirs. Elle parut se contenter de cette excuse, et pendant trois autres jours encore elle soutint mon absence avec assez de fermeté; mais, au bout de ce temps-là, ma princesse perdit patience, et dit à son écuyer : Vous me trompez, Marcos ; Diego n'a pas cessé sans sujet de venir ci. Il y a là-dessous un mystère que je veux éclaircir. Parlez, je vous l'ordonne; ne me cachez rien. Madame, lui répondit-il en la payant d'une autre défaite, puisque vous souhaitez de savoir les choses, je vous dirai qu'il lui est souvent arrivé, après nos concerts, de trouver chez lui la table

desservie; il n'ose plus s'exposer à se coucher sans souper. Comment, sans souper I s'écria-t-elle avec chagrin; que ne m'avez-vous dit cela plus tôt? Se coucher sans souper ! Ah 1 le pauvre enfant 1 Allez le voir tout à l'heure, et qu'il revienne dès ce soir; il ne s'en retournera plus sans manger; il y aura toujours un plat pour lui.

Qu'entends-je? lui dit l'écuyer en feignant d'être surpris de ce discours; quel changement, ô ciel I Est-ce vous, madame, qui me tenez ce langage? Et depuis quand êtes-vous si pitoyable et si sensible? Depuis, répondit-elle brusquement, depuis que vous demeurez dans cette maison, ou plutôt depuis que vous avez condamné mes manières dédaigneuses, et que vous vous êtes efforcé d'adoucir la rudesse de mes mœurs. Mais, hélas 1 ajouta-t-elle en s'attendrissant, j'ai passé de l'une à l'autre extrémité : d'altière et d'insensible que j'étais, je suis devenue trop douce et trop tendre; j'aime votre jeune ami Diego, sans que je puisse m'en défendre; et son absence, bien loin d'affaiblir mon amour, semble lui donner de nouvelles forces. Est-ce possible, reprit le vieillard, qu'un jeune homme qui n'est ni beau, ni bien fait, soit l'objet d'une passion si forte? Je pardonnerais vos sentiments, s'ils vous avaient été inspirés par quelque cavalier d'un mérite brillant... Ah ! Marcos, interrompit Margelina, je ne ressemble donc point aux autres personnes de mon sexe; ou bien, malgré votre longue expérience, vous ne les connaissez guère, si vous croyez que le mérite les détermine à faire un choix. Si j'en juge par moi-même, elles s'engagent sans délibération. L'amour est un dérèglement d'esprit qui nous entraîne vers un objet, et nous y attache malgré nous : c'est une maladie qui nous vient comme la rage aux animaux. Cessez donc de me représenter que Diego n'est pas digne de ma tendresse; il suffît que je l'aime, pour trouver en lui mille belles qualités qui ne frappent point votre vue, et qu'il ne possède peut-être

pas. Vous avez beau me dire que ses traits et sa taille ne méritent pas la moindre attention, il me paraît fait à ravir, et plus beau que le jour. De plus, il a dans la voix une douceur qui me touche; et il joue, ce me semble, de la guitare avec une grâce toute particulière. Mais, madame, répliqua Marcos, songez-vous à ce qu'est Diego? La bassesse de sa condition... Je ne suis guère plus que lui, interrompit-elle encore, et quand même je serais une femme de qualité, je ne prendrais pas garde à cela.

Le résultat de cet entretien fut que l'écuyer, jugeant qu'il ne gagnerait rien alors sur l'esprit de sa maîtresse, cessa de combattre son entêtement, comme un adroit pilote cède à la tempête qui l'écarté du port où il s'est proposé d'aller. Il fit plus : pour satisfaire la patronne, il vint me chercher, me prit à part, et après m' avoir conté ce qui s'était passé entre elle et lui : Vous voyez, Diego, me dit-il, que nous ne saurions nous dispenser de continuer nos concerts à la porte de Mergelina. Il faut absolument, mon ami, que cette dame vous revoie; autrement elle pourrait faire quelque folie qui nuirait plus que toute autre chose à sa réputation. Je ne fis point le cruel : je répondis à Marcos que je me rendais chez lui sur la fin du jour avec ma guitare; qu'il pouvait aller porter cette agréable nouvelle à sa maîtresse. Il n'y manqua pas et ce fut pour cette amante passionnée un grand sujet de ravissement d'apprendre qu'elle aurait ce soir-là le plaisir de me voir et de m' entendre.

Peu s'en fallut pourtant qu'un incident assez désagréable ne la frustrât de cette espérance. Je ne pus sortir de chez mon maître avant la nuit, qui, pour mes péchés, se trouva très obscure. Je marchais à tâtons dans la rue; et j'avais fait peut-être la moitié de mon chemin, lorsque d une fenêtre on me coiffa d'une cassolette qui ne chatouillait point l'odorat. Je puis dire même que je n'en perdis rien, tant je fus bien ajusté 1 Dans cette situation, je ne savais à quoi me résoudre :

de retourner sur mes pas, quelle scène pour mes camarades I c'était me livrer à toutes les mauvaises plaisanteries du monde; d'aller aussi chez Mergelina dans le bel état où j'étais, cela me faisait de la peine. Je pris pourtant le parti de gagner la maison du médecin. Je rencontrai à la porte le vieil écuyer qui m'attendait. II me dit que le docteur Oloroso venait de se coucher, et que nous pouvions librement nous divertir. Je répondis qu'il fallait auparavant nettoyer mes habits : en même temps je lui contai ma disgrâce. Il y parut sensible, et me fît entrer dans une salle où était sa maîtresse. D'abord que cette dame sut mon aventure, et me vit tel que j'étais, elle me plaignit autant que si les plus grands malheurs me fussent arrivés; puis, apostrophant la personne qui m'avait accommodé de cette manière, elle lui donna mille malédictions. Eh I madame, lui dît Marcos, modérez vos transports; considérez que cet événement est un pur effet du hasard; il n'en faut point avoir un ressentiment si vif. Pourquoi, s'écria-t-elle avec emportement, pourquoi ne voulezvous pas que je ressente vivement l'offense qu'on a faite à ce petit agneau, à cette colombe sans fiel, qui ne se plaint seulement pas de l'outrage qu'il a reçu? Ah I que ne suis-je homme en ce moment pour le venger !

Elle dît une infinité d'autres choses encore qui marquaient bien l'excès de son amour, qu'elle ne fit pas moins éclater par ses actions; car, tandis que Marcos s'occupait à m'essuyer avec une serviette, elle courut dans sa chambre, et en apporta une boîte remplie de toutes sortes de parfums. Elle brûla des drogues odoriférantes, et en parfuma mes habits; après quoi elle répandit dessus des essences abondamment. La fumigation et l'aspersion finies, cette charitable femme alla chercher elle-même, dans la cuisine, du pain, du vin, et quelques morceaux de mouton rôti, qu'elle avait mis à part pour moi. Elle m'obligea de manger; et, prenant plaisir à me servir, tantôt elle me coupait ma viande.

et tantôt elle me versait à boire, malgré tout ce que nous pouvions faire, Marcos et moi, pour l'en empêcher. Quand j'eus soupe, messieurs de la symphonie se préparèrent à bien accorder leurs voix avec leurs guitares. Nous fîmes un concert qui charma Mergelina. Il est vrai que nous affections de chanter des airs dont les paroles flattaient son amour; et il faut remarquer qu'en chantant je la regardais quelquefois du coin de l'œil, d'une manière qui mettait le feu aux étoupes; car le jeu commençait à me plaire. Le concert, quoiqu'il durât depuis longtemps, ne m'ennuyait point. Pour la dame, à qui les heures paraissaient des moments, elle aurait volontiers passé la nuit à nous entendre, si le vieil écuyer, à qui les moments paraissaient des heures, ne l'eût fait souvenir qu'il était déjà tard. Elle lui donna bien dix fois la peine de répéter cela. Mais elle avait affaire à un homme infatigable là-dessus ; il ne la laissa point en repos que je ne fusse sorti. Comme il était sage et prudent, et qu'il voyait sa maîtresse abandonnée à une folle passion, il craignit qu'il ne nous arrivât quelque traverse. Sa crainte fut bientôt justifiée : le médecin, soit qu'il se doutât de quelque intrigue secrète, soit que le démon de la jalousie, qui l'avait respecté jusqu'alors, voulût l'agiter, s'avisa de blâmer nos concerts Il fit plus : il les défendit en maître; et, sans dire les raisons qu'il avait d'en user de cette sorte, il déclara qu'il ne souffrirait pas davantage qu'on reçût chez lui des étrangers.

Marcos me signifia cette déclaration, qui me regardait particulièrement, et dont je fus très mortifié. J'avais conçu des espérances que j'étais fâché de perdre. Néanmoins, pour rapporter les choses en fidèle historien, je vous avouerai que je pris mon mal en patience. Il n'en fut pas de même de Mergelina : ses sentiments en devinrent plus vifs. Mon cher Marcos, dit-elle à son écuyer, c'est de vous seul que j'attends du secours. Faites en sorte, je vous prie, que je puisse

voir secrètement Diego. Que me demandez- vous? répondit le vieillard avec colère. Je n'ai eu que trop de complaisance pour vous. Je ne prétends point, pour satisfaire votre ardeur insensée, contribuer à déshonorer mon maître, à vous perdre de réputation et à me couvrir d'infamie, moi qui ai toujours passé pour un domestique d'une conduite irréprochable. J'aime mieux sortir de votre maison que d'y servir d'une manière si honteuse. Ah I Marcos, interrompit la dame tout effrayée de ces dernières paroles, vous me percez le cœur quand vous me parlez de vous retirer. Cruel, vous songez à m'abandonner après nr'avoir réduite dans l'état où je suis? Rendez-moi donc auparavant mon orgueil et cet esprit sauvage que vous m'avez ôtés. Que n'ai-je encore ces heureux défauts 1 je serais aujourd'hui tranquille; au lieu que vos remontrances indiscrètes m'ont ravi le repos dont je jouissais. Vous avez corrompu mes mœurs en voulant les corriger... Mais, poursuivit-elle en pleurant, que dis-je, malheureuse? pourquoi vous faire d'injustes reproches? Non, mon père, vous n'êtes point l'auteur de mon infortune; c'est mon mauvais sort qui me préparait tant d'ennui. Ne prenez point garde, je vous en conjure, aux discours extravagants qui m'échappent. Hélas 1 ma passion me trouble l'esprit : ayez pitié de ma faiblesse; vous êtes toute ma consolation ; et si ma vie vous est chère, ne me refusez point votre assistance.

A ces mots ses pleurs redoublèrent, de sorte qu'elle ne put continuer. Elle tira son mouchoir, et, s'en couvrant le visage, elle se laissa tomber sur une chaise, comme une personne qui succombe à son affliction. Le vieux Marcos, qui était peut-être la meilleure pâte d'écuyer qu'on vît jamais, ne résista point à un spectacle si touchant ; il en fut vivement pénétré ; il confondit même ses larmes avec celles de sa maîtresse, et lui dit d'un air attendri : Ah I madame, que vous êtes séduisante 1 Je ne puis tenir contre votre douleur; elle vient

de vaincre ma vertu. Je vous promets mon secours. Je ne m'étonne plus si l'amour a la force de vous faire oublier votre devoir, puisque la compassion seule est capable de m'écarter du mien. Ainsi donc i'écuyer, malgré sa conduite irréprochable, se dévoua fort obligeamment à la passion de Mergelina. Il vint un matin m'instruire de tout cela; et il me dit, en me quittant, qu'il concertait déjà dans son esprit ce qu'il avait à faire pour me procurer une secrète entrevue avec la dame. Il ranima par là mon espérance; mais j'appris, deux heures après, une très mauvaise nouvelle. Un garçon apothicaire du quartier, une de nos pratiques, entra pour se faire faire la barbe. Tandis que je me disposais à le raser, il me dit : Seigneur Diego, comment gouvernez-vous le \ieil écuyer Marcos de Obregon votre ami? Savez-vous qu'il va sortir de chez le docteur Oloroso? Je répondis que non. C'est une chose certaine, reprit-il; on doit aujourd'hui lui donner son congé. Son maître et le mien viennent devant moi, tout à l'heure, de s'entretenir à ce sujet; et voici, poursuivit-il, quelle a été leur conversation. Seigneur Apuntador^, a dit le médecin, j'ai une prière à vous faire. Je ne suis pas content d'un vieil écuyer que j'ai dans ma maison, et je voudrais bien mettre ma femme sous la conduite d'une duègne fidèle, sévère et vigilante. Je vous entends, a interrompu mon maître. Vous auriez besoin de la dame Melancia, qui a servi de gouvernante à mon épouse, et qui, depuis six semaines que je suis veuf, demeure encore chez moi. Quoiqu'elle me soit utile dans mon ménage, je vous la cède, à cause de l'intérêt particulier que je prends à votre honneur. Vous pourrez vous reposer sur elle de la sûreté de votre front : c'est la perle des duègnes, un vrai dragon pour garder la pudicité du sexe. Pendant douze années entières qu'elle a été auprès de ma femme, qui, comme

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