‹ Histoire de Gil Blas de Santillane. Précédée des jugements et témoignages sur Le Sage et sur Gil BlasChapitre 34 sur 70 · Apuntador, celui qui marque, qui pointe et qui braque · texte numérisé non relu

Apuntador, celui qui marque, qui pointe et qui braque

VOUS savez, avait de la jeunesse et de la beauté, je n'ai pas vu l'ombre d'un galant dans ma maison. Oh ! vive Dieu ! il ne fallait pas s'y jouer. Je vous dirai même que la défunte, dans les commencements, avait une grande propension à la coquetterie; mais la dame Melancia la refroidit bientôt, et lui inspira du goût pour la vertu. Enfin, c'est un trésor que cette gouvernante, et vous me remercierez plus d'une fois de vous avoir fait ce présent. Là-dessus le docteur a témoigné que ce discours lui donnait bien de la joie; et ils sont convenus, le seigneur Apuntador et lui, que la duègne irait, dès ce jour, remplir la place du vieil écuyer.

Cette nouvelle, que je crus véritable, et qui l'était en effet, troubla les idées de plaisir dont je recommençais à me repaître; et Marcos, l'après-dînée, acheva de les confondre, en me confirmant le rapport du garçon apothicaire. Mon cher Diego, me dit le bon écuyer, je suis ravi que le docteur Oloroso m'ait chassé de sa maison; il m'épargne par là bien des peines. Outre que je me voyais à regret chargé d'un vilain emploi, il m'aurait fallu imaginer des ruses et des détours pour vous faire parler en secret à Mergelina. Quel embarras ! Grâce au ciel, je suis délivré de ces soins fâcheux, et du danger qui les accompagnait. De votre côté, mon fils, vous devez vous consoler de la perte de quelques doux moments, qui auraient pu être suivis de mille chagrins. Je goûtai la morale de Marcos, parce que je n'espérais plus rien, et je quittai la partie. Je n'étais pas, je l'avoue, de ces amants opiniâtres qui se raidissent contre les obstacles : mais quand je l'aurais été, la dame Melancia m'eût fait lâcher prise. Le caractère qu'on donnait à cette duègne me paraissait capable de désespérer tous les galants. Cependant, avec quelques couleurs qu'on me l'eût peinte, je ne laissai pas, deux ou trois jours après, d'apprendre que la femme du médecin avait endormi cet argus, ou corrompu sa fidélité. Comme je sortais pour aller raser un de nos voisins, une bonne

vieille m'arrêta dans la rue, et me demanda si je m'appelais Diego de la Fuente. Je répondis qu'oui. Cela étant, reprit-elle, c'est à vous que j'ai affaire. Trouvez vous cette nuit à la porte de dona Mergelina, et quand vous y serez, faites-le connaître par quelque signal, et l'on vous introduira dans la maison. Eh bien ! lui dis-je, il faut convenir du signe que je donnerai. Je sais contrefaire le chat à ravir; je miaulerai à diverses reprises. C'est assez, répliqua la messagère de galanterie; je vais porter votre réponse. Votre servante, seigneur Diego; que le ciel vous conserve ! Ah ! que vous êtes gentil ! Par sainte Agnès ! je voudrais n'avoir que quinze ans, je ne vous chercherais pas pour les autres. A ces paroles, l'officieuse vieille s'éloigna de moi.

Vous vous imaginez bien que ce message m'agita furieusement : adieu la morale de Marcos. J'attendis la nuit avec impatience; et, quand je jugeai que le docteur Oloroso reposait, je me rendis à sa porte. Là je me mis à faire des miaulements qu'on devait entendre de loin, et qui sans doute faisaient honneur au maître qui m'avait enseigné un si bel art. Un moment après Mergelina vint elle-même ouvrir doucement la porte, et la referma dès que je fus dans la maison. Nous gagnâmes la salle où notre dernier concert avait été fait, et qu'une petite lampe, qui brûlait dans la cheminée, éclairait faiblement. Nous nous assîmes à côté l'un de l'autre pour nous entretenir, tous deux fort émus, avec cette différence que le plaisir seul causait toute son émotion, et qu'il entrait un peu de frayeur dans la mienne. Ma dame m'assurait vainement que nous n'avions rien à craindre de la part de son mari; je sentais un frisson qui troublait ma joie. Madame, lui dis-je, comment avez-vous pu tromper la vigilance de votre gouvernante? Après ce que j'ai ouï dire de la dame Melancia, je ne croyais pas qu'il vous fût possible de trouver les moyens de me donner de vos nouvelles, encore moins de me voir en particulier. Dona Merge-

lina sourit à ce discours, et me répondit : Vous cesserez d'être surpris de la secrète entrevue que nous avons cette nuit ensemble, lorsque je vous aurai conté ce qui s'est passé entre ma duègne et moi. Lorsqu'elle entra dans cette maison, mon mari lui fit mille caresses, et me dit : Mergelina, je vous abandonne à la conduite de cette discrète dame, qui est un précis de toutes les vertus; c'est un miroir que vous aurez incessamment devant les yeux pour vous former à la sagesse. Cette admirable personne a gouverné pendant douze années la femme d'un apothicaire de mes amis; mais gouverné... comme on ne gouverne point; elle en a fait une espèce de sainte.

Cet éloge que la mine sévère de la dame Melancia ne démentait point, me coûta bien des pleurs et me mit au désespoir. Je me représentai les leçons qu'il me faudrait écouter depuis le matin jusqu'au soir, et les réprimandes que j'aurais à essuyer tous les jours. Enfin, je m'attendais à devenir la femme du monde la plus malheureuse. Ne ménageant rien dans une si cruelle attente, je dis d'un air brusque à la duègne, d'abord que je me vis seule avec elle : vous vous préparez sans doute à me faire bien souffrir, mais je ne suis pas fort patiente, je vous en avertis. Je vous donnerai de mon côté toutes les mortifications possibles. Je vous déclare que j'ai dans le cœur une passion que vos remontrances n'en arracheront pas : vous pouvez prendre vos mesures là-dessus. Redoublez vos soins vigilants, je vous avoue que je n'épargnerai rien pour les tromper. A ces mots la duègne renfrognée (je crus qu'elle m' allait bien haranguer pour son coup d'essai) se dérida le front, et me dit d'un air riant : Vous êtes d'une hum.eur qui me charme, et votre franchise excite la mienne. Je vois que nous sommes faites l'une pour l'autre. Ah ! belle Mergelina, que vous me connaissez mal, si vous jugez de moi par le bien que le docteur votre époux vous en a dit, ou sur ma vue rébarbative ! Je ne suis rien moins

qu'une ennemie des plaisirs, et je ne me rends ministre de la jalousie des maris que pour servir les jolies femmes. Il y a longtemps que je possède le grand art de me masquer, et je puis dire que je suis doublement heureuse, puisque je jouis tout ensemble de la commodité du vice et de la réputation que donne la vertu. Entre nous, le monde n'est guère vertueux que de cette façon. Il en coûte trop pour acquérir le fond des vertus : on se contente aujourd'hui d'en avoir les apparences.

Laissez-moi vous conduire, poursuivit la gouvernante; nous allons bien en faire accroire au vieux docteur Oloroso. Il aura, par ma foi, le même destin que le seigneur Apuntador. Le front d'un médecin ne me paraît pas plus respectable que celui d'un apothicaire. Le pauvre Apuntador! que nous lui avons joué de tours, sa femme et moi ! que cette dame était aimable ! le bon petit naturel 1 le ciel lui fasse paix ! Je vous réponds qu'elle a bien passé sa jeunesse. Elle a eu je ne sais combien d'amants que j'ai introduits dans sa maison, sans que son mari s'en soit jamais aperçu. Regardez-moi donc, madame, d'un œil plus favorable, et soyez persuadée, quelque talent qu'eût le vieil écuyer qui vous servait, que vous ne perdez rien au change. Je vous serai peut-être encore plus utile que lui.

Je vous laisse à penser, Diego, continua Mergelina, si je sus bon gré à la duègne de se découvrir à moi si franchement. Je la croyais d'une vertu austère. Voilà comme on juge mal les femmes ! Elle me gagna d'abord par ce caractère de sincérité. Je l'embrassai avec un transport de joie qui lui marqua d'avance que j'étais charmée de l'avoir pour gouvernante. Je lui fis ensuite une confidence entière de mes sentiments, et je la priai de me ménager au plus tôt un entretien secret avec vous. Elle n'y a pas manqué. Dès ce matin elle a mis en campagne cette vieille qui vous a parlé, et qui est une intrigante qu'elle a souvent employée pour la femme de l'apothicaire. Mais ce qu'il y a de plus plaisant dans

cette aventure, ajouta-t-elle en riant, c'est que Melancia, sur le rapport que je lui ai fait de l'habitude que mon époux a de passer la nuit fort tranquillement, s'est couchée auprès de lui, et tient ma place en ce moment. Tant pis, madame, dis-je alors à Mergelina ; je n'applaudis point à l'invention. Votre mari peut fort bien se réveiller, et s'apercevoir de la supercherie. Il ne s'en apercevra point, répondit-elle avec précipitation : soyez sur cela sans inquiétude, et qu'une vaine crainte n'empoisonne pas le plaisir que vous devez avoir d'être avec une jeune dame qui vous veut du bien.

La femme du vieux docteur, remarquant que ce discours ne m'empêchait pas de craindre, n'oublia rien de tout ce qu'elle crut capable de me rassurer; et elle s'y prit de tant de façons, qu'elle en vint à bout. Je ne pensais plus qu'à profiter de l'occasion; mais dans le temps que le dieu Cupidon, suivi des ris et des jeux, se disposait à faire mon bonheur, nous entendîmes frapper rudement à la porte de la rue. Aussitôt l'amour et sa suite s'envolèrent, ainsi que des oiseaux timides qu'un grand bruit effarouche tout à coup. Mergelina me cacha promptement sous une table qui était dans la salle; elle souffla la lampe; et, comme elle en était convenue avec sa gouvernante, en cas que ce contre-temps arrivât, elle se rendit à la porte de la chambre où reposait son mari. Cependant on continuait de frapper à grands coups redoublés, qui faisaient retentir toute la maison. Le médecin s'éveille en sursaut et appelle Melancia. La duègne s'élance hors du lit, bien que le docteur, qui la prenait pour sa femme, lui criât de ne se point lever; elle joignit sa maîtresse, qui, la sentant à ses côtés, appelle aussi Melancia, et lui dit d'aller voir qui frappe à la porte. Madame, lui répond la gouvernante, me voici; recouchez- vous, s'il vous plaît; je vais savoir ce que c'est. Pendant ce temps-là, Mergelina s'étant déshabillée, se mit au lit auprès du docteur, qui n'eut pas le moindre soupçon qu'on le trompât. Il est

vrai que eette scène venait d'être jouée dans l'obscurité par deux actrices, dont l'une était incomparable, et l'autre avait beaucoup de disposition à le devenir.

La duègne, couverte d'une robe de chambre parut bientôt après, tenant un flambeau à la main : Seigneur docteur, dit-elle à son maître, prenez la peine de vous lever. Le libraire Fernandez de Buendia, notre voisin, est tombé en apoplexie : on vous demande de sa part; courez à son secours. Le médecin s'habilla le plus tôt qu'il lui fût possible, et sortit. Sa femme, en robe de chambre, vint avec la duègne dans la salle où j'étais. Elles me retirèrent de dessous la table plus mort que vif. Vous n'avez rien à craindre, Diego, me dit ■Nlergelina; remettez- vous. En même temps, elle m'apprit en deux mots comment les choses s'étaient passées. Elle voulut ensuite renouer avec moi l'entretien qui avait été interrompu; mais la gouvernante s'y opposa. Madame, lui dit-elle, votre époux trouvera peut-être le libraire mort, et reviendra sur ses pas. D'ailleurs, ajouta-t-elle en me voyant transi de peur, que feriezvous de ce pauvre garçon-là? Il n'est pas en état de soutenir la conversation. Il vaut mieux le renvoyer, et remettre la partie à demain. Dona Mergelina n'y consentit qu'à regret, tant elle aimait le présent; et je crois qu'elle fut bien mortifiée de n'avoir pu faire prendre à son docteur le nouveau bonnet qu'elle lui destinait.

Pour moi, moins affligé d'avoir manqué les plus précieuses faveurs de l'amour, que bien aise d'être hors de péril, je retournai chez mon maître, où je passai le reste de la nuit à faire des réflexions sur mon aventure. Je doutai quelque temps si j'irais au rendez- vous la nuit suivante. Je n'avais pas meilleure opinion de cette seconde équipée que de l'autre; mais le diable, qui nous obsède toujours, ou plutôt nous possède dans de pareilles conjonctures, me représenta que je serais un grand sot d'en demeurer en si beau chemin. Il offrit

même à mon esprit Mergelina avec de nouveaux charmes, et releva le prix des plaisirs qui m'attendaient. Je résolus de poursuivre ma pointe; et, me promettant bien d'avoir plus de fermeté, je me rendis le lendemain dans cette belle disposition, à la porte du docteur, entre onze heures et minuit. Le ciel était très obscur; je n'y voyais pas briller une étoile. Je miaulai deux ou trois fois pour avertir que j'étais dans la rue; et, comme personne ne venait ouvrir, je ne me contentai pas de recommencer, je me mis à contrefaire tous les différents cris de chat qu'un berger d'Olmedo m'avait appris; et je m'en acquittai si bien, qu'un voisin qui rentrait chez lui, me prenant pour un de ces animaux dont j'imitais les miaulements, ramassa un caillou qui se trouva sous ses pieds, et me le jeta de toute sa force, en disant : Maudit soit le matou ! Je reçus le coup à la tête, et j'en fus si étourdi dans le moment, que je pensai tomber à la renverse. Je sentis que j'étais bien blessé. Il ne m'en fallut pas davantage pour me dégoûter de la galanterie; et, perdant mon amour avec mon sang, je regagnai notre maison, où je réveillai et fis lever tout le monde. Mon maître visita et pansa ma blessure, qu'il jugea dangereuse. Elle n'eut pas pourtant de mauvaises suites, et il n'y paraissait plus trois semaines après. Pendant tout ce temps-là, je n'entendis point parler de Mergelina. II est à croire que la dame Melancia, pour la détacher de moi, lui fit faire quelque bonne connaissance. Mais ce de quoi je ne m'embarrassais guère, puisque je sortis de Madrid pour continuer mon tour d'Espagne, d'abord que je me vis parfaitement guéri.

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