CHAPITRE V
Où Von verra GU Bios comblé de joie, d'honneur et de misère.
Eau bénite de cour» — Grandet affirireê.*— Petit seigneur moerant de faim.
On t'aperçut bientôt à la cour de l'affection que le ministre avoit pour moi. Il affecta-d'en donner des marques publiquement, en me chargeant de son portefeuille, qu'il avoit coutume de porte* lui-même lorsqu'il alloit au conseil. Cette nouveauté me faisant regarder comme un petit favori, excita l'envie de plusieurs personnes, et fut cause que je reçus de l'eau bénite de cour. Mes deux voisins les secrétaires ne furent pas des derniers à me complimenter sur ma prochaine grandeur, et ils m'invitèrent à souper chez Leur veuve, moins par représailles, que dans la vue de m'en-' gager à leur rendre service dans la suite. On me faisoit fête de toutes parts. Le fier don Rodrigue même changea de manières avec mot. Il ne m'appela plus que seigneur de Saniilktne, lui qui jusqu'alors ne m'avoit traité que de vous, sans jamais se servir du terme de seigneurie. Il m'aecabloit de civilités, surtout lorsqu'il jugeoit que notre patron pouvoit le remarquer. Mais je vous assure qu'il n'avoit pas affaire à un sot. Je répondis à ses honnêtetés d'autant plus poliment, que j'avois plus de haine pour lui : un vieux courtisan ne s'en seroit pas mieux acquitté que moi.
J'accompagnois aussi le duc mon seigneur lorsqu'il alloit chez le roi, et il y alloit ordinaire-
DE 8AJNTILLANE.
ment trois fois le jour. II entrait le matin dans la chambre de sa majesté lorsqu'elle étoit éveillée. Il se raettoit à genoux au chetet de son lit, l'entretenoit des choses qu'elle avoit à faire dans la journée, et lui dictoit celles qu'elle avoit à dire. Ensuite il se retiroit. Il y retournoit aussitôt qu'elle avoit dîné, non pour lui parler d'affaires, il ne lui tenoit alors que des discours réjouissants. Il la régaloit de toutes les aventures plaisantes qui arrivoient dans Madrid, et dont il étoit toujours le premier instruit, par des personnes pensionnées pour cet effet. Et enfin, le soir, il revoyoit le roi pour la troisième fois, lui rendoit compte, comme il lui plaisoit, de ce qu'il avoit fait ce jour-là, et lui demandoit, par manière d'acquit, ses ordres pour le lendemain. Tandis qu'il étoit avec le roi, je me tenois dans l'antichambre, où je voyois des personnes de qualité, dévouées à la faveur, rechercher ma conversation, et s'applaudir de ce qtie je voulois bien me prêter à la leur. Comment aurois-je pu, après cela, ne me pas croire un homme de conséquence ? Il y a bien des gens à la cour qui ont, encore pour moins, cette opinion-là d'eux.
Un jour j'eus un plus grand sujet de vanité. Le roi, à oui le duc avoit parlé fort avantageusement de mon style, fut curieux d'en voir un échantillon. Son excellence me fit prendre le registre de Catalogne, me mena devant ce monarque, et me dit de lire le premier mémoire que j'avois rédigé. Si la présence du prince me troubla d'abord, celle du ministre me rassura bientôt, et je fis la lecture de mon ouvrage que sa majesté n'entendit pas sans plaisir. Elle eut la
bonté de témoigner qu'elle étoit contente de moi,' et de recommander même à son ministre d'avoir soin de ma fortune. Cela ne diminua rien de l'orgueil que j'avois déjà ; et l'entretien que j'eus peu de jours après avec le comte de Lemos, acheva de me remplir la tête d'ambitieuses idées.
J'allai trouver ce seigneur de la part de son oncle chez le prince d'Espagne, et je lui présentai une lettre de créance, par laquelle le duc lui mandoit qu'il pouvoit s'ouvrir à moi comme à un homme qui avoit une entière connoissance de leur dessein, et qui étoit choisi pour être leur messager commun. Après avoir lu ce billet, le comte me conduisit dans une chambre où nous nous enfermâmes tous deux, et là ce jeune seigneur me tint ce discours : Puisque vous avez la confiance du duc de Lerme, je ne doute pas que vous ne la méritiez, et je ne dois faire aucune difficulté de vous donner la mienne. Vous saurez donc que les choses vont le mieux du monde, Ije prince d'Espagne me distingue de tous les seigneurs qui sont attachés à sa personne, et qui s'étudient à lui plaire. J'ai eu ce matin une conversation particulière avec lui, dans laquelle il m'a paru chagrin de se voir, par l'avarice du roi, hors d'état de suivre les mouvements de son cœur généreux, et même de faire une dépense convenable à un prince. Sur cela je n'ai pas manqué de le plaindre ; et, profitant de ce moment-là, j'ai promis de lui porter demain à son lever mille pistoles, en attendant de plus grosses sommes que je me suis fait fort de lui fournir incessamment. Il a été charmé de ma promesse ; et je suis bien sûr de captiver sa bienveillance, si
DE SANTILLANE
je lui tiens parole. Allez dire, ajouta-t-il, toutes ces circonstances à mon oncle, et revenez m 'apprendre ce soir ce qu'il pense là-dessus.
Je quittai le comte de Lemos dès qu'il m'eut parlé de cette sorte, et je rejoignis le duc de Lerme, qui sur mon rapport envoya demander à Calderone mille pistoles, dont on me chargea le soir, et que j'allai remettre au comte, en disant en moi-même : Ho, ho, je vois, bien à présent quel est l'infaillible moyen qu'a le ministre pour réussir dans son entreprise ! Il a parbleu raison ; et, selon toutes les apparences, ces prodigalités ne le ruineront point. Je devine aisément dans quels coffres il prend ces belles pistoles ; mais après tout, n'est-il pas juste que ce soit le père qui entretienne le fils ? Le comte de Lemos, lorsque je me séparai de lui, me dit tout bas : Adieu, notre cher confident! Le prince d'Espagne aime un peu les dames; il faudra que nous ayons vous et moi au premier jour une conférence là-dessus ; je prévois que j'aurai bientôt besoin de votre ministère. Je m'en retournai en rêvant à ces mots qui n'étoient nullement ambigus, et qui me remplissoient de joie. Comment diable, disois-je, me voilà prêt à devenir le Mercure de l'héritier de la monarchie ! Je n'examinois point si cela étoit bon ou mauvais ; la qualité du galant étourdissoit ma morale. Quelle gloire pour moi d'être ministre des plaisirs d'un grand prince ! Oh ! tout beau, monsieur Gil Blas, me dira-t-on : il ne s'agissoit pour vous que d'être ministre en second. J'en demeure d'accord ; mais dans le fond ces deux postes font autant d'honneur l'un que l'autre, le profit seul en est différent.