TOM. II. G
En m'acquittant de ces nobles commissions, en me mettant de jour en jour plus avant dans les bonnes grâces du premier ministre, avec les plus belles espérances du monde, que j'eusse été heureux si l'ambition m'eût préservé de la faim ! Il y avoit plus de deux mois que je m'étois défait de mon magnifique appartement, et que j'occupois une petite chambre garnie des plus modestes. Quoique cela me fît de la peine, comme j'en sortois de bon matin et que je n'y rentrais que la nuit pour y coucher, je prenois patience. J'étois toute la journée sur mon théâtre, c'est-à-dire chez le duc. J'y jouois un rôle de seigneur. Mais quand j'étois retiré dans mon taudis, le seigneur s'évanouissoit, et il ne restoit que le pauvre Gil Blas, sans argent, et qui pis est, sans avoir de quoi en faire. Outre que j'étois trop fier pour découvrir à quelqu'un mes besoins, je ne connoissois personne qui pût m'aider que don Navarro, que j'avois trop négligé depuis que j'étois à la cour, pour oser m'adresser à lui. J'avois été obligé de vendre mes hardes pièce à pièce. Je n'avois plus que celles dont je ne pouvois absolument me passer. Je n'allois plus à l'auberge, faute d'avoir de quoi payer mon ordinaire. Que faisois-je donc pour subsister? Je vais vous le dire. Tous les matins, dans nos bureaux, on nous apportoit pour déjeûner un petit pain et un doigt de vin; c'était tout ce que le ministre nous faisoit donner. Je ne mangeois que cela dans la journée, et le soir le plus souvent je me couchois sans souper.
Telle étoit la situation d'un homme qui brilloit à la cour, quoiqu'il y dût faire plus de pitié que
DE SANTILLANE
d'envie. Je ne pus néanmoins résister à ma misère, et je me déterminai enfin à la découvrit finement an dnc de Lerme, si j'en trouirois l'occasion. Par bonheur elle s'offrit à l'Escurial*, où le roi et le prince d'Espagne allèrent quelques jours après.