‹ Histoire de Gil Blas de SantilloChapitre 48 sur 94 · TOM. II. M · texte numérisé non relu

TOM. II. M

que je refusai de nouveau. Enfin, le père et le fils me menèrent sur-le-champ chez un notaire, où ils firent dresser la donation, qu'ils signèrent tous deux avec plus de plaisir qu'ils n'auraient signé un acte à leur profit. Quand le contrat fut expédié, ils me le remirent entre les mains, en me disant que la terre de Lirias n'ëtoit plus à eux, et que j'en pourrais aller prendre possession quand il me pl air oit. Ils s'en retournèrent ensuite chez le baron de Steinbach ; et moi je volai vers notre hôtel, où je ravis d'admiration mon secrétaire, lorsque je lui annonçai que nous avions une terre dans le royaume de Valence, et que je lui contai de quelle manière je venois de faire cette acquisition. Combien peut valoir ce petit domaine ? me dit-il. Cinq cents ducats de rente, lui répondis-je, et je puis t'assurer que c'est une aimable solitude. Je la cannois pour y avoir été plusieurs fois en qualité d'intendant des seigneurs de Leyva. C'est une petite maison sur les bords du Guadalaviar, dans un hameau de cinq ou six feux, et dans un pays charmant.

. Ce qui m'en plaît davantage, s'écria Scipion, «'est q»e nous «aurons là de bon gibier, avec du vin de Bénicarlo et d'excellent muscat. Allons , mon patron, hâtons-nous de quitter le monde et de gagner notre ermitage. Je n'ai pas moins d'envie d'y être que toi, lui repartis-je ; mais il faut auparavant que je fasse un tour aux Asturies. Mon père et ma mère n'y sont pas dans une heureuse situation. Je prétends les aller chercher pour les conduire à Lirias, où ils passeront en repos leurs derniers jours. Le ciel ne m'a peut-

DE SANTILLANE

être fait trouveircet asile que pour les y recevoir, et il me puniroit si j'y manquois. Scipion loua fort mon dessein ; il m'excita même à l'exécuter. Ne perdons point de temps, me dit-il : je me suis assuré déjà d'une chaise roulante ; achetons vite des mules, et prenons le chemin d'Oviédo. Oui, mon ami, lui répondis-je, partons le plus tôt qu'il nous sera possible. Je me fais un devoir indispensable de partager les douceurs de ma retraite avec les auteurs de ma naissance. Nous nous verrons bientôt dans notre hameau ; et je veux, en y arrivant, écrire sur la porte de ma maison ces deux vers latins en lettres d'or :

Inveni portum. Spes et Fortuna, valete ! Sat me lusistis ; ludite nunc alios ! *

• " J'ai à la fin trouvé le port. Adieu, espérance et fortune qui m'avez entretenu toute ma vie de vos chimères ; je n'ai plus affaire à vous, et vous pouvez présentement vous moquer des autre» !"

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