CHAPITRE XII
Fin de l'histoire de Scipion.
Profit du mauvais exemple. — Vieille épouse, généreuse.—* Scène de jalousie. — Apparence qui trompe. — Pédant qui compile.— Certificat de probité.
Le mauvais exemple produit quelquefois de trèsbons effets. La conduite que le jeune Velasquez avoit tenue me fit faire de sérieuses réflexions sur la mienne. Je commençai à combattre mes inclinations furtives, et à vivre en garçon d'honneur. L'habitude que j'avois de me saisir de tout l'argent que je pouvois prendre étoit formée par tant d'actes réitérés, qu'elle n'étoit pas aisée à vaincre. Cependant j'espérois en venir à bout, ayant souvent ouï dire que, pour devenir vertueux, il ne falloit que le vouloir véritablement. J'entrepris donc ce grand ouvrage, et le ciel sembla bénir mes efforts ; je cessai donc de regarder d'un œil de cupidité le coffre-fort du vieux marchand ; je crois même qu'il n'eût tenu qu'à moi d'en tirer des sacs, que je n'en aurois ^en fait. J'avouerai pourtant qu'il y auroit eu de l'imprudence à mettre à cette épreuve mon intégrité naissante; aussi Velasquez s'en garda bien.
Bon Manrique de Medrano, jeune gentilhomme, et chevalier de l'ordre d'Alcantara, venoit souvent au logis. Nous avions sa pratique, qui étoit une de nos plus nobles, si elle n'étoit pas une de nos meilleures. J'eus le bonheur de plaire à ce cavalier, qui, toutes les fois
qu'il me rencontrait, m'agaçoit toujours pour me faire parler, et paroissoit m'écouter avec plaisir. Scipion, me dit-il un jour, si j'avois un laquais de ton humeur, je croirais posséder un trésor ; et si tu n'appartenois pas à un homme que je considère, je n'épargnerais rien pour te débaucher. Monsieur, lui répondis-je, vous auriez peu de peine à y réussir ; car j'aime d'inclination les personnes.de qualité, c'est mon foible : leurs manières aisées m'enlèvent. Cela étant, reprit don Manrique, je veux prier le seigneur Baltazar de consentir que tu passes de son service au mien : je ne crois pas qu'il me refuse cette grâce.. Véritablement Velasquez la lui accorda d'autant plus facilement, qu'il ne croyoit pas. la perte d'un laquais fripon irréparable. De mon côté, je fus bien aise de ce changement, le valet d'un bourgeois ne me paraissant qu'un gredin en comparaison du valet d'un chevalier d'Alcantara.
Pour vous faire un portrait fidèle de. mon nouveau patron, je vous dirai que c'étoit un cavalier doué de la plus aimable figure, et qui revenoit à tout le monde par la douceur de ses mœurs et par son bon esprit. D'ailleurs, il avoit beaucoup de valeur et de probité : il ne lui manquoit que du bien ; mais, cadet d'une maison plus illustre que riche, il étoit obligé de vivre aux dépens d'une vieille tante qui demeurait à Tolède, et qui, l'aimant comme un fils, avoit soin de lui faire tenir l'argent dont il avoit besoin pour s'entretenir. Il étoit toujours vêtu proprement: on le recevoit fort bien partout. Il voyoit les principales dames de la ville, et entre autres la marquise d'Alménara. C'étoit une veuve de soixante-douze ans,
qui, par ses manières engageantes et les agréments de son esprit, attirait chez elle toute la noblesse de Cordoue ; les hommes ainsi que les femmes se plaisoient à son entretien, et Ton appeloit sa maison la bonne compagnie.
Mon maître étoit un des plus assidus courti- ' sans de cette dame. -Un soir qu'il venoit de la quitter, il me parut avoir un air animé qui ne lui étoit pas ordinaire. Seigneur, lui dis-je, vous paroisses bien agité ; votre fidèle serviteur peutil vous en demander la cause ? Ne vous seroit-il point arrivé quelque chose d'extraordinaire ? Le chevalier sourit à cette question, et m'avoua qu'effectivement il étoit occupé d'une conversation sérieuse qu'il venoit d'avoir avec la marquise d'Alménara. Je voudrais bien, lui dis-je en* souriant, que cette mignonne septuagénaire vous eût fait une déclaration d'amour. Ne pense pas -te moquer, me répondit-il ; apprends, mon ami, que la marquise m'aime. Chevalier, m'a-t-elle dit, je connois votre peu de fortune comme votre noblesse ; j'ai de l'inclination pour vous, et j'ai résolu de vous épouser pour vous mettre à votre aise, ne pouvant honnêtement vous enrichir d'une 4mtre manière. Je sais bien que ce mariage me donnera dans le monde un ridicule ; qu'on tiendra sur mon compte des discours médisants ; et qu'enfin je passerai pour une vieille folle qui veut se remarier. N'importe, je prétends mépriser les caquets pour vous faire un sort agréable : tout ce que je crains, a-t-elle ajouté, c'est que vous n'ayez de la répugnance à répondre à mes intentions.
Voilà, poursuivit le chevalier, ce que m'a dit
la marquise ; j'en suis d'autant plus étonné, que c'est la femme de Cordoue la plus sage et la plus raisonnable; aussi lui ai-je fait réponse que j'étois surpris qu'elle me fit l'honneur de me proposer sa main, elle qui avoit toujours persisté dans la résolution de soutenir jusqu'au bout son veuvage. A quoi elle a reparti qu'ayant des biens considérables, elle étoit bien aise de son rivant d'en faire part à un honnête homme qu'elle chérissoit. Vous êtes apparemment, repris-je, déterminé à sauter le fossé ? En peux-tu douter, me répondit-il? La marquise a des biens immenses, avec les qualités du cœur et de l'esprit. Il faudroit que j'eusse perdu le jugement, pour laisser échapper un établissement si avantageux pour moi.
J'approuvai fort le dessein où mon maître étoit de profiter d'une si belle occasion de faire sa fortune, et même je lui conseillai de brusquer les choses, tant je craignois de les voir changer. Heureusement la dame avoit encore plus que moi cette affaire à cœur ; et bien loin de la négliger, elle donna de si bons ordres, que les préparatifs de son hyménée furent bientôt faits. Dès qu'on sut dans Cordoue que la vieille marquise d'Alménara se disposoit à épouser le jeune don Manrique de Médrana, les railleurs commencèrent à s'égayer aux dépens de cette veuve ; mais ils eurent beau s'épuiser en mauvaises plaisanteries, ils ne la détournèrent point de son entreprise; elle laissa parler toute la ville, et suivit son chevalier à l'autel. Leurs noces furent célébrées" avec un éclat qui fournit une nouvelle matière à la médisance. La mariée, disoit-on, auxoit du
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moins dû par pudeur et par bienséance supprimer la pompe et le fracas, qui ne conviennent point du tout aux vieilles veuves qui prennent de jeunes époux.
La marquise, au lieu de se montrer honteuse d'être à son âge femme du chevalier, se livroit sans contrainte à la joie qu'elle en ressentait. Il y eut chez elle un grand repas accompagné de symphonie, et la fête finit par un bal où se trouva toute la noblesse de Cordoue de l'un et de l'autre sexe. Sur la fin du bal, nos nouveau-mariés s'échappèrent pour gagner un appartement où ils s'enfermèrent avec une femme de chambre et moi ; ce qui fournit à la compagnie un nouveau sujet d'accuser la marquise d'avoir du tempéra* ment; mais cette dame étoit dans une disposition bien différente de celle où ils la croyoient tous. Aussitôt qu'elle se vit en particulier avec mon maître, elle lui adressa ces paroles : Don Manrique, voici votre appartement ; le mien est dans un autre endroit de cette maison : nous passerons la nuit dans des chambres séparées, et le jour nous vivrons ensemble comme une mère et son fils. Le chevalier y fut trompé d'abord : il crut que la dame ne parloit ainsi que pour l'engager à lui faire une douce violence; et, s'imaginant devoir par politesse paroître passionné, il s'approcha d'elle et s'offrit avec empressement à lui servir de valet de chambre ; mais, bien loin de lui permettre de la déshabiller, elle le repoussa d'un air sérieux, et lui dit: Arrêtez, don Manrique ; si vous me prenez pour une de ces tendres vieilles qui se remarient par fragilité, vous êtes dans l'erreur: je ne vous ai point épousé pour
vous faire acheter les avantages que je vous fais par notre contrat de mariage ; ce sont des dons purs de mon cœur, et je n'exige de votre reconnoissance que des sentiments d'amitié. A ces mots elle nous laissa, mon maître et moi, dans notre appartement, et se retira dans le sien avec sa suivante, en défendant absolument au chevalier de l'accompagner.
Après sa retraite, nous demeurâmes, don Manrique et moi, fort étourdis de ce que nous venions d'entendre; Scipion, me dit mon maître, te serois-tu attendu au discoure que la marquise vient de me tenir? Que penses-tu d'une pareille dame ? Je pense, monsieur, que c'est une femme comme il n'y en a point. Quel bonheur pour vous de l'avoir ! C'est posséder un bénéfice sans être tenu d'acquitter les charges. Pour moi, re* prit don Manrique, j'admire une épouse d'un caractère si estimable, et je prétends compenser par toutes les attentions imaginables le sacrifice qu'elle fait à sa délicatesse. Nous continuâmes à nous entretenir de la dame, et nous allâmes ensuite nous reposer, moi sur un grabat dans une garderobe, et mon maître dans un beau lit qu'on lui avoit préparé, et où je crois qu'au fond de son âme il ne fut pas fâché de coucher seul, quoiqu'il se sentît assez reconnoissant pour oublier l'âge d'une femme si généreuse.
Les réjouissances recommencèrent le jour sui» vant, et la nouvelle mariée parut de si belle humeur, qu'elle donna beau jeu • aux mauvais plaisants. Elle rioit toute la première de ce qu'ils disoient; elle excitoit même les rieurs à s'égayer, en se prêtant de bonne grâce à leurs
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saillies. Le chevalier, de son côté, ne se montrait pas moins content que son épouse ; et Ton eût dit, à l'air tendre dont il la regardoit et lui parloit, qu'il étoit dans le goût de la vieillesse, lies deux époux eurent le soir une nouvelle conversation, où il fut décidé que, sans se gêner l'un l'autre, ils vivroient de la même façon qu'ils avoient vécu avant' leur mariage. Cependant il faut donner cette louange à don Manrique, qu'il fit, par considération pour sa femme, ce que peu de maris eussent fait à sa place ; il abandonna une petite bourgeoise qu'il aimoit et dont il étoit aimé, ne voulant pas entretenir un commerce qui eût semblé insulter à la conduite délicate que son épouse tenoit avec lui.
Tandis qu'il donnoit de si fortes marques de reconnoissance à cette vieille dame, elle les payoit avec usure, quoiqu'elle les ignorât. Elle le rendit "maître de son coffre-fort, qui valoit mieux que celui de Velasquez. Comme plie avoit réformé sa maison pendant son veuvage, elle la remit sur le même pied où elle ayoit été du vivant de son premier époux ; elle grossit son domestique, remplit ses écuries de chevaux et de mules ; en un mot, par ses généreuses bontés, le cfievalier le plus gueux de l'ordre d'Alcantara en devint le plus riche. Voub me demanderez peut-être ce que je gagnai à tout cela : je reçus cinquante pistoles de ma maîtresse, et cent de mon maître, qui de plus me fit son secrétaire avec quatre cents écus d'appointements; il eut même assez de confiance en moi pour vouloir que je fusse son trésorier.
Son trésorier ! m'écriai-je en interrompant Sci-