‹ Histoire de Gil Blas de SantilloChapitre 63 sur 94 · TOM. II. R · texte numérisé non relu

TOM. II. R

pion dans cet endroit, et en faisant un éclat de rire. Oui, monsieur, répliqua-t-il d'un air froid et sérieux, oui, son trésorier; j'ose même dire que je me suis acquitté de cet emploi avec honneur. Il est vrai que je suis peut-être redevable de quelque chose à la caisse ; car comme je prenois dedans mes gages d'avance, et que j'ai quitté brusquement le service du chevalier, il n'est pas impossible que le comptable soit en reste ; en tout cas, c'est le dernier reproche qu'on ait à me faire, puisque j'ai toujours été depuis ce temps-là plein de droiture et de probité.

J'étois donc, poursuivit le fils de la Coscolina, secrétaire et trésorier de don Manrique, qui paroissoit aussi content de moi que j'étois satisfait de lui, lorsqu'il reçut de Tolède une lettre par laquelle on lui mandoit que dona Thêodora Muscoso sa tante étoit à l'extrémité. H fut si sensible à cette nouvelle, qu'il partit sur-lechamp pour se rendre auprès de cette dame qui lui servoit de mère depuis plusieurs années. Je l'accompagnai dans ce voyage, avec un valet de chambré et un laquais seulement; et tous quatre montés sur les meilleurs chevaux de nos écuries, nous gagnâmes en diligence Tolède, où nous trouvâmes doua Théodora dans un état à nous faire espérer qu'elle ne mourroit point de sa maladie; et véritablement nos pronostics, quoique contraires à celui d'un vieux médecin qui la gouvernoit, ne furent pas démentis par l'événement.

Pendant que la santé de notre bonne tante se rétablissoit à vue d'oeil, moins peut-être par les remèdes qu'on lui faisoit prendre que par la présence de son cher neveu, monsieur le trésorier

DE SACTILLANE.

passoit son temps le plus agréablement qu'il lui étoit possible, avec des jeunes gens dont la conuoissance étoit fort propre à lui procurer des occasions de dépenser son argent. Outre les fêtes galantes qu'ils m'obligeoient à donner aux dames, dont ils me procuroient la connoissance, ils m'entraînoient quelquefois dans des tripots, où ils ra'engageoient à jouer avec eux ; et, n'étant pas aussi habile joueur que mon maître don Abel, je perdois beaucoup plus souvent que je ne gagnois. Je prenois goût insensiblement au jeu, et, si je me fusse entièrement livré à cette passion, elle m'auroit réduit sans doute à tirer de la caisse quelques quartiers d'avance ; mais heureusement l'amour sauva la caisse et ma vertu. Un jour, comme je passois auprès de l'église de los Royés *, j'aperçus au travers d'une jalousie, dont les rideaux étoient ouverts, une jeune fille qui me parut moins une mortelle qu'une divinité. Je me servir ois d'un terme encore plus fort s'il y en avoit, pour mieux vous exprimer l'impression que sa vue fit sur moi. Je m'informai d'elle, et, à force de perquisitions, j'appris qu'elle se nommoit Béatrix, et qu'elle étoit suivante de dona Julia, fille cadette du comte de Polan.

Béatrix interrompit Scipion en riant à gorge déployée ; puis, adressant la parole à ma femme, Charmante Antonia, lui dit-elle, regardez-moi bien, je vous prie ; n'ai-je pas à votre avis l'air d'une divinité ? Vous l'aviez alors à mes yeux,

9 Des pères noirs. On distinguoit souvent les divers ordres monastiques par la couleur de leurs habits; ainsi l'on disoit à Paris les moines blancs, les blancs manteaux, etc.

lui dit Scipion ; et, depuis que votre fidélité ne m'est plus suspecte, vous me paraissez plus belle que jamais. Mon secrétaire, après une repartie si galante, poursuivit ainsi son histoire :

Cette découverte acheva de m'enfiammer, non à la vérité d'une ardeur légitime. J'en fais un aveu sincère ; je m'imaginai que je triompherais facilement de sa vertu, si je la tentois par des présents capables de l'ébranler ; mais je jugeois mal de la chaste Béâtrix. J'eus beau lui faire proposer par des femmes mercenaires ma bourse et mes soins, elle rejeta fièrement mes propositions. Sa résistance, au lieu d'éteindre mes désirs, les irrita. J'eus recours au dernier expédient ; je lui fis offrir ma main, qu'elle accepta lorsqu'elle sut que j'étois secrétaire et trésorier de don Manrique. Comme nous trouvâmes à propos de cacher notre mariage pendant quelque temps, nous nous mariâmes secrètement en présence de la dame Lorença Séphora, gouvernante de Séraphine, et devant quelques autres domestiques du comte de Polan. Je n'eus pas plutôt épousé Béatrix, qu'elle me facilita les moyens de la voir le jour, et de l'entretenir la nuit dans le jardin, où je m'introduisois par une petite porte dont elle me donna une clef. Jamais deux époux n'ont été plus contents que nous l'étions l'un et l'autre. Béatrix et moi, nous attendions avec une égale impatience l'heure du rendez- vous; nous y courions avec le même empressement, et le temps que nous passions ensemble, quoiqu'il fût quelquefois assez long, nous sembloit toujours trop court. Enfin, nous vivions plutôt en amants qu'en époux ; mais la fortune jalouse

DE SAltttLLANE.

troubla bientôt notre félicité. Une nuit, qui fut aussi cruelle pour moi que les précédentes a voient été douces, je fus surpris, en voulant entrer dans le jardin, de trouver la petite porte ouverte. Cette nouveauté m'alarma ; j'en tirai un mauvais augure; je devins pâle et tremblant, comme si j'eusse pressenti ce qui m'alloit arriver ; et, m'avançant dans l'obscurité vers un cabinet de verdure, ou j'avois accoutumé de parler à mon épouse, j'entendis la voix d'un homme. Je m'arrêtai tout à coup pour mieux ouïr, et mon oreille fut aussitôt frappée de ces paroles: Ne me faites donc point languir, ma chère Béatrix, achevez mon bonheur; songez que votre fortune y est attachée. Au lieu d'avoir la patience d'écouter encore, je crus n'avoir pas besoin d'en entendre davantage ; une fureur jalouse s'empara de mon âme, et, ne respirant que vengeance, je tirai mon épée et j'entrai brusquement dans le cabinet. Ah ! lâche suborneur, m'écriai-je, qui que tu sois, il faut que tu m'arraches la vie avant que tu m'ôtes l'honneur. En disant ces mots, je chargeai le cavalier qui s'entretenoit avec Béatrix. Il se mit promptement en défense, et se battit en homme qui savoit mieux faire des armes que moi, qui n'avois reçu que quelques leçons d'escrime à Cordoue. Cependant, tout grand spadassin qu'il étoit, il ne put parer un coup que je lui portai, ou plutôt il fit un faux pas ; je le vis tomber ; et, m'imaginant l'avoir mortellement blessé, je m'enfuis à toutes jambes, sans vouloir répondre à Béatrix qui m'appeloit à haute voix.

Oui vraiment, interrompit la femme de Scipion en nous adressant la parole, je l'àppelois pour le tirer d'erreur. Le cavalier avec qui je m'entre-

tenois dans le cabinet étoit don Fernand de Leyva. Ce seigneur, qui aimoit Julie ma maîtresse, avoit formé la résolution de l'enlever, croyant ne pouvoir l'obtenir que par ce moyen ; et je lui avois moi-même donné rendez- vous dans le jardin pour concerter avec lui cet enlèvement, dont il m'assuroit que dépendoit ma fortune ; mais j'eus beau crier pour rappeler mon époux, aveuglé par sa colère, il s'éloigna de moi comme d'une femme infidèle.

Dans l'état où je me trouvois, reprit Scipion, j'étais capable de tout. Ceux qui savent par expérience ce que c'est que la jalousie, et quelles extravagances elle fait faire aux meilleurs esprits, ne seront point étonnés du désordre qu'elle produisit dans mon foible cerveau ; je passai dans le moment d'une extrémité à l'autre : je sentis succéder des mouvements de haine aux sentiments de tendresse que j'avois un instant auparavant pour mon épouse. Je fis serment de l'abandonner, et de la bannir pour jamais de ma mémoire. D'ailleurs je croyois avoir tué un cavalier ; et, dans cette opinion, craignant de tomber entre les mains de la justice, j'éprouvois ce trouble funeste qui suit partout, comme une furie, un homme qui vient de faire un mauvais coup. Dans cette horrible situation, ne songeant qu'à me sauver, je ne retournai point au logis, et je sortis à l'heure même de Tolède, n'ayant point d'autres hardes que l'habit dont j'étois revêtu. Il est vrai que j'avois dans mes poches une soixantaine de pistoles, ce qui ne laissoit pas d'être une assez bonne ressource pour un jeune homme qui se résolvoit à vivre toujours dans la servitude.

Je marchai toute la nuit, ou pour mieux dire,

DE SANTILLANE

je courus; car l'image des alguazils, toujours présente à mon esprit, me donnoit sans cesse une nouvelle vigueur. L'aurore me découvrit entre Rodillas et Maqueda. Lorsque je fus à ce dernier bourg, me trouvant un peu fatigué, j'entrai dans l'église qu'on venoit d'ouvrir, et, après y avoir fait une prière, je m'assis sur un banc pour me reposer. Je me mis à rêver à l'état de mes affaires, qui n'avoientque trop de quoi m'occuper; mais je n'eus pas le temps de faire bien des réflexions. J'entendis retentir l'église de trois ou quatre coups de fouet, qui me firent juger qu'il passoit par là quelque muletier. Je me levai aussitôt pour aller voir si je ne me trompois pas ; et, quand je fus à la porte, j'en aperçus un qui, monté sur une mule, en menoit deux autres à vide. Arrêtez, mon ami, lui dis-je : où vont ces mules? A Madrid, me répondit-il. J'ai amené de là ici deux bons religieux de saint Dominique, et je m'en retourne.

L'occasion qui se présentoit de faire le voyage de Madrid m'en inspira l'envie; je fis marché avec le muletier ; je montai sur une de ses mules, et nous poussâmes vers Illescas, où nous devions aller coucher. A peine fûmes-nous hors de Maqueda, que le muletier, homme dè trente-cinq à quarante ans, commença d'entonner des chants d'église à pleine tête. Il débuta par les prières que les chanoines disent à matines, ensuite il chanta le Credo, comme on le chante aux grandes messes ; puis, passant aux vêpres, il les dit sans me faire grâce du Magnificat, Quoique le faquin m'étourdît les oreilles, je ne pouvois m'empêcher de rire ; je l'excitois même à continuer quand il

étoit obligé de s'arrêter pour reprendre haleine. Courage, l'ami, lui disois-je ; poursuivez. Si le ciel vous a donné de bons poumons, vous n'en faites pas un mauvais usage. Oh! pour cela, non, s'écria-t-il ; je ne ressemble pas, Dieu merci, à la plupart des voituriers qui ne chantent que des chansons infâmes ou impies ; je- ne chante même jamais de romances sur nos guerres contre les Maures ; car si ces choses-là ne sont pas déshonnêtes, vous conviendrez du moins qu'elles sont frivoles, et qu'un bon chrétien ne doit pas s'en occuper* Vous avez, lui répliquai-je, une pureté de cœur que les muletiers ont rarement ; mais dites-moi, mon ami, avec votre extrême délicatesse sur le choix de vos chants, avez-vous aussi fait vœu de chasteté dans les hôtelleries où il y a de- jeunes servantes ? Assurément, me repartit-il, la continence est encore une chose dont je me pique dans ces sortes de lieux ; je n'y songe qu'au soin que je dois avoir de mes mules. Je ne fus pas peu étonné d'entendre parler de cette sorte ce phénix des muletiers ; et, le tenant pour un homme de bien et d'esprit, je liai avec lui conversation après qu'il eut chanté tout son soûl.

Nous arrivâmes à Illescas sur la fin de la journée. Lorsque nous fûmes à l'hôtellerie* je laissai à mon compagnon le soin des mules, et j'entrai dans la cuisine, ou j'ordonnai à l'hôte de nous préparer un bon souper ; ce qu'il promit de faire si bien, que je me souviendrois, dit-il, toute ma vie d'avoir logé chez lui. Demandez, ajouta-t-il, demandez à votre muletier quel homme je suis. Vive Pieu! je défierois tous les cuisiniers <to

DE SANTILLANE. 369

Madrid et de Tolède de faire une oUa podrida comparable aux miennes. Je yeux voua régaler ce soir d'un civet de lapereau de ma façon ; vous verrez si j'ai tort de vanter mon savoir-faire. Làdessus, me montrant une casserole où il y avoity à ce qu'il disoit, an lapin déjà tout haché : Voilà, continua-t-il, ce que je prétends vous donner pour votre souper avec une épaule de mouton rôtie. Quand j'aurai mis là-dedans du poivre, du sel, du vin, un paquet de fines herbes et quelques autres ingrédiens que j'emploie dans mes sances, j'espère que je vous servirai tantôt un ragoût digne d'un Contador Mayor.

L'hôte, après avoir ainsi fait son éloge, commença d'apprêter le souper. Pendant qu'il y travailloit, j'entrai dans une salle, où, m'étant couché sur un grabat que j'y trouvai, je m'endormis de fatigue, n'ayant pris aucun repos la nuit précédente. Au bout de deux heures, le muletier vint me réveiller : Mon gentilhomme, me dit-il, votre souper est prêt; venez, s'il vous plaît, vous mettre à table. Il y en avoit dans la salle une sur laquelle étoient deux couverts. Nous nous y assîmes le muletier et moi, et l'on nous apporta le civet. Je me jetai dessus avidement ; je le trouvai d'un goût exquis, soit que la faim m'en fît juger trop favorablement, soît que ce fût véritablement un effet des ingrédiens du cuisinier. On nous servit ensuite un morceau de mouton rôti ; et, remarquant que le muletier ne faisoit honneur qu'à ce dernier plat, je lui de* mandai pourquoi il ne touchoit point à l'autre. Il me répondit en souriant qu'il n'aimoit pas les ragoûts. Cette réponse, ou plutôt le souris dont

CIL BLAft

il l'avoit accompagnée, me parut mystérieux; Vous me cachez, lui dis- je, la véritable raison qui vous empêche de manger de ce civet ; faitesmoi le plaisir de me l'apprendre. Puisque vous êtes si curieux de le savoir, reprit-il, je vous dirai que j'ai de la répugnance à me bourrer l'estomac de ces sortes de ragoûts, depuis qu'en allant de Tolède à Cuença, on me servit un soir dans une hôtellerie, pour un lapin de garenne, un matou en hachis ; cela m'a dégoûté des fricassées.

Le muletier ne m'eut pas sitôt dit ces parole», que, malgré la faim qui me dévoroit, l'appétit me manqua tout à coup. Je me mis ea tête que je venois de manger d'un lapin supposé, et je ne regardai plus le ragoût qu'en faisant la grimace. Mon compagnon ne me guérit pas l'esprit làdessus, en me disant que les maîtres d'hôtellerie en Espagne faisoient assez souvent ce quiproquo, de même que les pâtissiers. Ce discours, comme vous voyez, étoit fort consolant ; aussi je n'eus plus aucune envie de retourner au civet, pas même de toucher au plat de rôti, de peur que le mouton ne -fût pas mieux vérifié que le lapin. Je me levai 4e table en maudissant le ragoût, l'hôte et l'hôtellerie ; et, m'étant recouché sur le. grabat, j'y passai la nuit plus tranquillement que je ne m'y étois attendu. Le jour suivant de grand matin, après avoir payé mon hôte aussi grassement que s'il m'eût fort bien traité, je m'éloignai d'IUescas, l'imagination encore si remplie du civet, que je prenois pour des chats tous les animaux que j'apercevois.

J'arrivai de bonne heure à Madrid, où, sitôt que j'eus satisfait mon muletier, je louai une

DE SÀNTILLÀNE. $71

chambre garnie auprès de la porte du Soleil. Mes yeux, quoique accoutumés au grand monde, ne laissèrent pas d'être éblouis du concours de seigneurs qu'on voit ordinairement dans le quartier de la cour. J'admirai la prodigieuse quantité de carrosses, et le nombre infini de gentilshommes, de pages et de laquais qui êtoient à la suite des grands. Mon admiration redoubla, lorsque étant allé au lever du roi, j'aperçus ce monarque en* vironné de ses courtisans. Je fus charmé- de ce spectacle, et je dis en moi-même : Quel éclat ! quelle grandeur ! je ne m'étonne plus d'avoir ouï dire qu'il faut voir la cour de Madrid pour en concevoir toute la magnificence ; je suis ravi d'y être venu, j'ai un pressentiment que j'y ferai quelque chose. Je n'y fis pourtant rien, que quelques connoissances infructueuses. Je dépensai peu à peu mon argent, et je fus trop heureux de me donner avec tout mon mérite à un pédant de Salamanque, qu'une affaire de famille avoit attiré à Madrid où il étoit né, et que le hasard me fit connoître. Je devins boii factotum, et je le suivis à son université lorsqu'il y retourna*

Mon nouveau patron se nommoit don Ignacio de Ipigna. Il prenoit le don pour avoir été précepteur d'un duc qui lui faisoit par reconnoissance une pension à vie ; ce n'est pas tout, il en avoit une autre comme professeur émérite du collège ; et, de plus, il avoit tous les ans du public un revenu de deux ou trois cents pistoles par les livres de morale dogmatique qu'il avoit coutume de faire imprimer. La manière dont il composoit ses ouvrages mérite bien» qu'on en fasse mention. L'illustre don Ignaeio passoit presque toute la

journée à lire les auteurs hébreux, grecs et latins, et à mettre sur un petit carré de papier chaque apophthegme ou pensée brillante qu'il y trou voit. A mesure qu'il remplissent des carrés, il m'employoit a les enfiler dans un fil de fer en forme de guirlande, et chaque guirlande faisoit un tome. Que nous faisions de mauvais livres! il ne se passoit guère de mois que nous ne fissions pour le moins deux volumes, et aussitôt la presse en gémissoit : ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que ces compilations se donnoient pour des nouveautés; et, si les critiques s'avisoient de reprocher à l'auteur qu'il pilloit les anciens, il leur répondoit avec une orgueilleuse effronterie : Furte hetamur in ipso *.

Il étoit aussi grand commentateur, et il y avoit tant d'érudition dans ses commentaires qu'il faisoit souvent des remarques sur des choses qui n'étoient pas dignes d'être remarquées; comme sur ces carrés de papier il écrivoit quelquefois très-mal à propos des passages d'Hésiode et d'autres auteurs ; néanmoins, avec tout cela, je ne laissai pas de profiter chez ce savant; il y auroit de l'ingratitude à n'en pas convenir. J'y perfectionnai mon écriture à force de copier ses ouvrages ; et si, me traitant en élève plutôt qu'en valet, il eut soin de me former l'esprit, il ne négligea point mes moeurs. Scipion, me disoit-il quand par hasard il entendoit dire que quelque domestique avoit fait une friponnerie, prends bien garde, mon enfant, de suivre le mauvais exemple de ce fripon. Il faut qu'un valet serve son maître avec autant de fidélité que de zèle, et s'efforce de devenir vertueux par le travail, s'il a le malheur • Nous sommet fier* du larcin mime*

DE SANTILLANE

de ne l'être point par nature. En un mot, don Ignacio ne perdoit aucune occasion de me porter à la vertu ; et ses exhortations faisoient sur moi un si bon effet, que je n'eus pas la moindre tentation de lui jouer quelque tour pendant quinze mois que je demeurai chez lui.

J'ai déjà dit que le docteur de Ipigna étoit originaire de Madrid ; il y avoit une parente, appelée Catalina, qui étoit femme de chambre de madame la nourrice. Cette soubrette, qui est la même dont je me suis servi depuis pour tirer de la tour de Ségovie le seigneur de Santillane, ayant envie de rendre service à*don Ignacio, engagea sa maîtresse à demander pour lui un bénéfice au duc de Lerme. Ce ministre le fit nommer àl'archidiaconatde Grenade, lequel étant en pays conquis est à la nomination du roi. Nous partîmes pour Madrid sitôt que nous eûmes appris cette nouvelle, le docteur voulant remercier ses bienfaitrices avant que d'aller à Grenade. J'eus plus d'une occasion de voir Catalina et de lui parler. Mon humeur enjouée et mon air aisé lui plurent; de mon côté, je la trouvai si fort à mon gré, que je ne pus me défendre de répondre aux petites marques d'amitié qu'elle me donna; enfin nous nous attachâmes l'un à l'autre. Pardonnez-moi cet aveu, ma chère Béatrix ; comme je vous croyois infidèle, cette erreur doit me sauver de vos reproches.

Cependant le docteur don Ignacio se préparait à partir pour Grenade. Sa parente et moi, enrayés de la prochaine séparation qui nous menaçoit, nous eûmes recours à un expédient qui nous en préserva : je feignis d'être malade, je me plaignis de la tête, je me plaignis de la poitrine, et je fis

eiL BLAS

toutes les démonstrations d'an homme accablé de tous les maux du monde. Mon maître appela un médecin, ce qui me fit trembler, m'imaginant que cet Hippocrate alloit s'apercevoir que je n'étois point malade ; mais heureusement, et comme s'il eût été d'accord avec moi, il me dit bonnement, après m'avoir bien observé, que ma maladie étoit plus sérieuse qu'on ne pensoit, et que, selon toutes les apparences, je garderais Ion g- temps la chambre. Le docteur, impatient de se rendre à sa cathédrale, ne jugea point à propos de retarder son départ, il aima mieux prendre un autre garçon pour le servir; il se contenta de m'abandonner aux soins d'une garde, à laquelle il laissa une somme d'argent pour m'enterrer si je mourois, ou pour récompenser mes services si je revenois de ma maladie.

Sitôt que je sus don Ignacio parti pour Grenade^ je fus guéri de tous mes prétendus maux. Je me levai, je congédiai mon médecin qui avoit tant de pénétration, et je me défis de ma garde qui me vola plus de la moitié des espèces qu'elle devoit me remettre. Tandis que je faisois ce personnage, Catalina en jouoit un autre auprès de dons, Anna de Guevara sa maîtresse, à laquelle faisant entendre que j'étois admirable pour- l'intrigue, elle lui mit dans l'esprit de me choisir pour un de ses agents. Madame la nourrice, à qui l'amour des richesses faisoit souvent former des entreprises lucratives, ayant besoin de pareils sujets, me reçut parmi ses domestiques, et ne tarda guère, à m'éprouver. Elle me donna des commissions qui demandoient un peu d'adresse, et sans vanité je ne m'en acquittai point mal ; aussi fut-elle autant satisfaite de moi que j'eus lieu d'être mécontent

DE SANTILLANE

d'elle. La dame étoit si avare, qu'elle ne me faisoit pas la moindre .part des fruits qu'elle recueil loi t de mon industrie et de mes peines. Elle s'imaginoit qu'en me payant exactement mes gages, elle en usoit avec moi assez généreusement. Cet excès d'avarice me déplut et m'auroit bientôt fait sortir de chez cette dame, si je n'y eusse été retenu par les bontés de Catalina, qui, s'enflammant de plus en plus tous les jours, me proposa formellement de l'épouser.

Doucement, lui dis-je, mon adorable, cette cérémonie ne se peut faire entre nous si promptement ; il faut auparavant que j'apprenne la mort d'une jeune personne qui vous a prévenue, et dont je suis devenu l'époux pour mes péchés. À d'autres, me répondit Catalina ; je ne suis point assez crédule pour ajouter foi à ce que vous dites ; vous voulez me faire accroire que vous êtes marié, et pourquoi? pour me cacher poliment la répugnance que vous -avez à me prendre pour votre épouse. Je lui protestai vainement que je lui disois la vérité ; mon aveu sincère lui parut une défaite, et, s'en trouvant offensée, elle changea de manières a mon égard. Nous ne nous brouillâmes point; mais notre commerce se refroidit à vue d'oeil, et nous n'eûmes plus l'un pour l'autre que des égards de bienséance et d'honnêteté.

Dans cette conjoncture j'appris qu'il falloit un laquais au seigneur Gil Blas de Santillane, secrétaire du premier ministre de la couronne d'Espagne ; et ce poste me flatta d'autant plus, qu'on m'en parla comme du plus gracieux que je pusse occuper. Le seigneur de Santillane, me dit-on, est un cavalier plein de mérite, un garçon chéri du duc de Lerme, et qui, par conséquent, ne sau-

roit manquer de pousser loin sa fortune : d'ailleurs il a le cœur généreux ; en faisant ses affaires, tous ferez fort bien les vôtres. Je ne négligeai point cette occasion ; j'allai me présenter au seigneur Gil Blas, pour qui d'abord je me sentis naître de l'inclination, et qui m'arrêta sur ma physionomie. Je ne balançai point à quitter pour lui madame la nourrice ; et il sera, s'il plaît au ciel, le dernier de mes maîtres.

Scipion finit son histoire en cet endroit. Puis, m'adressant la parole : Seigneur de Santillane, continua-t-il, c'est à vous que je m'adresse à présent ; faites-moi la grâce de témoigner à ces dames que vous m'avez toujours connu pour un serviteur aussi fidèle que zélé. J'ai besoin de votre témoignage pour leur persuader que le fils de la Coscolina a purgé ses moeurs, et fait succéder de vertueux sentiments à ses mauvaises inclinations.

Oui, mesdames, dis-je alors, c'est de quoi je puis vous répondre. Si dans son enfance Scipion a été un vrai Picaro, il s'est depuis si bien corrigé, qu'il est devenu le modèle* d'un parfait domestique. Bien loin d'avoir quelques reproches à lui faire sur la conduite qu'il a tenue avec moi, je dois plutôt avouer que je lui ai de grandes obligations. La nuit qu'on m'enleva pour me conduire à la tour de Ségovie, il sauva du pillage et mit en sûreté une partie de mes effets, qu'il pouvoit impunément s'approprier ; il ne se contenta pas même de songer à conserver mon bien, il vint par pure amitié s'enfermer avec moi dans ma prison, préférant aux charmes de la liberté le triste plaisir de partager mes peines.

DE SANTIiXANE.

Page 1