‹ Histoire de GirondinsChapitre 101 sur 107 · I LE CHŒUR · texte numérisé non relu

I LE CHŒUR

1 Avant de déposer nos glaives triomphants,

Jurez* S d'anéantir le crime et les tyrans.

I Robespierre descendant ensuite de l'amphilaéûtre vint mettre le feu au groupe de l'atnéisme. La flamme et la fumée se répandirent dins les airs aux acclamations de la multitude. lies membres de la Convention, suivant leur clef à un long intervalle, s'avancèrent en deux colonnes, h travers les flots du peuple, vers le Cbainp-de-Mars. Entre les deux colonnes de la CSouvention marchaient des chars rustiques, des cttarrues traînées par des taureaux et d'autres symboles de l'agriculture, des méti' rs et des ans. Une doub'e haie déjeunes filles vêtues de b|inc, enlacées les unes aux autres par des rubans tricolores, formaient l'unique garde de la Çjonvention. Robespierre marchait seul en afant. 11 se retournait souvent pour mesurer l'intervalle laissé entre lui et ses collègues, comme ])Our accoutumer le peuple à le séparer d'eux par le respect, comme il s'en séparait par la distance. Les regards ne cherchaient que lui. Il avait sur le front l'orgueil, et sur les lèvres le sourire de la toute- puissaDce.

Une montagne symbolique s'élevait au centre du Champ-de-Mars, à la place de l'ancien autel de la patrie. L'accès en était étroit et ardu. Hobespierre, Coulhon porté sur un fauteuil, Saint-Just, Lebas, se placèrent seuls sur le sommet. Le reste de la Convention se répandit confusément sur les flancs de la montagne, et parut humilié d'être dominé aux yeux de la foule par ce groupe de triumvirs. Robespierre proclama de Ij, au bruit des salves d'artillerie, la profession de foi du peuple f'ninçais.

Le peuple était ivre, la Convention morne. La préséance majestueuse de Robespierre; l'enthousiasme exclusif du peuple pour son représentant ; la place subalterne que le président avait assignée à ses collègues sur la montagne ; la distance dictatoriale qu'il gardait entre eux et lui dans la marche; l'entraînement de la multitude vers des idées religieuses d'où ce peuple mobile pouvait si naturellement glisser dans les superstitions antiques; ce nom de Robespierre associé à la proclamation de l'Etre Suprême, et se consacrant ainsi, dans l'esprit de la nation, par la divinité du dogiDc qu'il restituait à la république; enfin l'idée même de cette restauration de l'immortalité qui répugnait à ces amateurs du néant ; pardessus tout l'écrasant ascendant d'un homme qui plantait sa popularité dans l'instinct fondamental de l'espèce humaine et qui s'emparait de la conscience de la nation comme pontife, pour s'en emparer peut-être le lendemnin comme César; toutes ces pensées, toutes ces envies, toutes ces craintes, toutes ces ambitions, murmurées d'abord sourdement de la bouche à l'oreille, finirent par gronder en murmure immense et en mécontentement prononcé. Des regards menaçants, des gestes suspects, des paroles équivoques, des maximes à double sens frappèrent les yeux et les oreilles de Robespierre pendant le retour du Champ-de-Mars aux Tuileries, i II n'y a qu'un pas du Capitule à la roche Tarpéienne, i lui criait l'un, a II y a encore des Brutus, » balbutiait l'autre, i Voistu cet homme, i disait un troisième, te il se croit déjà dieu et il veut accoutumer !a république à adorer queJqu'un pour se faire adorer plus tard. — Il a inventé Dieu parce que c'est le tyran suprême, i ajoutait un quatrième. Il veut être son sacrificateui*. — Il pourrait bien être sa victime ! s

Ces conversations à voix basse et ces apostrophes sourdes poursuivirent Robespierre jusqu'à la Convention. Fouché, Tallien, Barrère, Collot-d'Herbois, Lecointre, Léonard Bourdon, Billaud-Varennes, Vadier, Amar profitaient de cette opposition naissante, pour aigrir ce ressentiment et le changer en révolte. Ils gémissaient sur la tyrannie prochaine d'un

homme qui déguisait si peu son insolence euvers la Convention; qui flattait les préjugés les plus invétérés du peuple ; qui mettait la Révolution à genoux, et qui se posait entre la nation et Dieu pour mieux se poser entre la Convention et le peuple. Leurs paroles entraient comme des dards envenimés dans toutes les âmes. Robespierre venait de perdre son prestige et de dépouiller sa popularité sur l'autel même où il avait restitué l'Etre Suprême. Ce jour le grandit dans le peuple et le ruina dans la Convention. Il eut le pressentiment des haines qu'il venait d'évoquer contre lui. Il rentra pensif dans sa demeure. Il y fut assiégé tout le jour par des félicitations anonymes. On voyait le restaurateur de la justice dans le restaurateur de la vérité. Les acclamations prolongées sous ses fenêtres le remercièrent d'avoir rendu une âme au peuple et un Dieu à la république. Plusieurs de ces billets ne contenaient que ce mot : k Osez ! i

C'était en effet, pour Robespierre, le moment d'oser. Si, au retour de la cérémonie du matin, il eût provoqué par quelques insinuations directes l'explosion de l'amour du peuple, qui ne demandait qu'à éclater; si les députations de quelques sections, entraînant après elles la foule flottante, étaient venues demander à la Convention l'installation d'un pouvoir unitaire et régulateur dans la personne de leur favori, la dictature ou la présidence aurait été votée d'acclamation à Robespierre : et s'il avait eu lui même l'audace de proclamer le pouvoir révolutionnaire fini, le pouvoir populaire commençant et l'abolition des supplices, il aurait régné le lendemain, rejeté sur ses ennemis le sang répandu, usurpé la popularité de la clémence, et sauvé la république, que son indécision allait perdre. Il n'en fit rien. Il se laissa caresser par ces souffles vagues de faveur publique et de toute-puissance, et il ne saisit dans sa main que du vent.

Saint-Just voulait plus. Voyant qu'il ne pouvait décider Robespierre à prendre le pouvoir suprême des mains du peuple, il résolut de le lui faire décerner par le comité de salut public. Saint-Just se souvenait de César se faisant offrir la couronne, prêt à désavouer Antoine si le Cirque murmurait, prêt à la ceiadre si le peuple applaudissait.

Saint-Just, en l'absence de Robespierre, fit dans une séance secrète un tableau désespéré de l'état de la république : i Le mal est à son comble,! dit le jeune représentant, k l'anarchie nous déchire, les lois dont nous inondons la France ne sont que des armes de mort que nous aiguisons entre les mains de toutes les factions. Chaque représentant du peuple aux armées ou dans les départements est roi dans

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sa province ; ils régnent et nous ne sommes ici que de vains simulacres de l'unité. Le sang nous déborde, l'or se cache, les frontières sont découvertes, la guerre se fait sans ensemble et nos victoires mêmes sont des hasards glorieux qui nous honorent sans nous 8;iuver. A l'intérieur nous nous entre-tuons ; chaque faction, en se dévorant, dévore la patrie. Pouvonsnous laisser flotter ainsi de mains en mains la république sans qu'elle tombe à la fin dans l'horreur du peuple et dans le mépris des rois ? Tant de convulsions doivent-elles aboutir à la défaillance ou à la force ? Voulons-nous vivre ou voulons-nous mourir ? La république vivra ou mourra avec nous ! Il n'est qu'un salut pour tous : c'est la concentration d'un pouvoir incohérent, dispersé, déchiré par autant de mains qu'il y a de factions ou d'ambitions parmi nous! C'est l'unité du gouvernement personnifié dans un homme.

ï Mais quel sera, me direz-vous, cet homme assez élevé au-dessus des faiblesses et des soupçons de l'humanité pour que la république s'incorpore en lui ? Je l'avoue, l*; rôle est surhumain, la mission terrible, le danger suprême si nous nous trompons dans le choix. Il faut que cet homme ait le génie de l'époque dans sa tête, les vertus de la république dans ses mœurs, l'inflexibilité de la patrie dans son cœur, la pureté des principes dans sa vie, l'incorruptibilité de nos dogmes dans son âme ; il faut qu'il soit né h la vie publique le même jour que la Révolution, qu'il en ait suivi pas à pas toutes les phases eu grandissant toujours en patriotisme et en vertu. Il faut qu'il ait une habitude consommée des hommes et des choses qui s'agitent depuis cinq années sur la scène; il faut enfin qu'il ait conquis une popularité souveraine, qui lui fasse décerner avant nous, par la voix publique, la dictature que nous ne ferons qu'indiquer sur son front! Au portrait d'un pareil homme, il n'est aucun de vous qui hésite h nommer Robespierre ! Lui seul réunit par le génie, par les circonstances et par la vertu, les conditions qui peuvent légitimer une si absolue confiance de la Convention et du peuple! Reconnaissons notre salut où il est! Soumettons à la nécessité visible en lui nos amours- propres, nos envies, nos répugnances. Ce n'est pas moi qui ai nommé Robespierre, c'est sa vertu! Ce n'est pas nous qui l'aurons fait dictateur, c'est la Providence de la république! 2 Tel fut le sens des paroles de Saint- Just.

A ce mot de dictateur les visages s'étaient contractés; nul n'osa discuter le génie ou la vertu de Robespierre. Tous écartèrent respectueusement l'idée de Saint-Just, comme un de ces rêves de la fièvre du patriotisme qui troublent la raison la plus saine et qui font chercher le salut dans le suicide, i Robespierre est grand et sage, s'écria-t on ; mais la république

est plus grande et plus sage qu'un homme. La dictature serait le trône du découragement, aucun homme ne s'y asseoira tant que les républicains respirent! » Saint-Just voulut en vain insister; Lebas voulut en vain expliquer la pensée de son collègue. Les comités se séparèrent irrités, inquiets, mais avertis. L'imprudence de Saint-Just fut imputée à crime à Robespierre. î On ne demande pas le pouvoir suprême, j dit Billaud à ses amis, i on le prend, qu'il s'en empare s'il l'ose ! i De ce jour les comités nourrirent contre Robespierre des soupçons qui éclatèrent souvent en rumeurs et en violences dans l'ombre de leurs conseils.

'Cependant, le lendemain de la fête de l'Etre Sbprême, la Convention, provoquée par Robespierre et par ses amis, commença à porter une foule de décrets empreints du véritable esprit de la Révolution. La Convention, un moment apaisée, semblait vouloir signaler, par des lois bienfaisantes, l'inspiration de fraternité qu'elle avait appelée des doctrines philosophiques sur la république. Ses lois, pendant quelques jours, furent émues comme le cœur hiimain. Nous les groupons en un seul faisceau pour qu'on en saisisse mieux les tendances. Ne pouvant pas établir violemment l'égalité démocratique par la destruction et le nferellement de la propriété, elle tendit à la créer par la charité politique. Elle fit de l'£tat ce qu'il doit être: la Providence visible dii peuple. Elle emprunta au superflu de la rièhesse ce qu'il fallait d'impôts et de subsides PQur secourir, alimenter et instruire l'indigence. Elle réalisa en fraternité pratique la friteruité théorique de son principe; elle fit ur|e seule famille de la nation. Elle créa dans l'École de Mars une institution à la fois démocilatique et militaire, où l'armée devait recruter également ses ofiiciers parmi tous les enfants de| la nation. Elle déclara que la mendicité était une accusation contre l'égoïsme de la propriété et contre l'imprévoyance de l'Etat. Elle honora dans ses décrets le travail. Elle accueillit l'enfance. Elle éleva la jeunesse. Elle nourrit la vieillesse. Elle soulagea l'infirme aux frais du trésor. Elle abolit la misère. Elle distribua les propriétés nationales en lots accessibles aux plus petits capitaux, pour enccmrager à la propriété et à la culture du sol. Elle classa la population. Elle déclara sacrés les malheureux. Elle ouvrit des asiles aux femmes enceintes. Elle alloua des secours à celles qui allaitaient leurs enfants, des subsides aux familles nombreuses que le travail du père ne pouvait nourrir. Elle régularisa la taxe des pauvres et en fit un devoir de la propriété. Elle s'efforça de créer le seul commu-

nisme vrai et compatible avec la propriété, cet instinct vital de la famille, en soutirant par l'impôt le superflu du propriétaire à larges doses, et en le distribuant en larges salaires aux prolétaires par la main de l'Etat. Elle créa des ateliers pour les ouvriers manquant d'ouvrage. Elle substitua aux hôpitaux, ces casernes de mourants, des visites de médecin et le dcn de médicaments à domicile, pour ne pas contrister l'esprit de famille et l'amour du foyer. Elle adopta les enfants sans père. Elle décerna des pensions et des honneurs aax femmes, aux mères, aux filles des défenseurs de la patrie morts ou blessés pour la nation, Elle ordonna des défrichements. Elle favorisa les campagnes aux dépens des villes, réceptacles d'oisiveté, de luxe et de vices qu'elle voulait restreindre. Elle encouragea les arts et les sciences utiles. Elle ouvrit un grand livre de la bienfaisance nationale et créa des inscriptions productives de revenus à distribuer entre les cultivateurs invalides. Elle changea la bienfaisance en devoir et la charité en institution.

En lisant tous ces décrets, le peuple commençait h espérer qu'il avait conquis de son sang le principe démocratique, et que la philosophie, longtemps éclipsée pendant la lutte révolutionnaire, allait découler de la vicluiie et se transformer en gouvernement. L'échafaud seul contrastait encore avec ces aspirations.

Robespierre manifestait toujours en secret le vœu de l'abolir ; mais il ne pouvait, disait-il, abolir la terreur que par une terreur plus grande. Instruit, par les murmures qui avaient éclaté autour de lui à la fête de l'Etre Suprême et par les confidences de Saint Just et de Lebas, de la haine des comités contre lui, il résolut enfin d'étonner ses rivaux par l'au dace et de les devancer par la promptitude. Le 22 prairial, ('eux jours après la cérémonie de l'Etre Suprême, il vint inopinément proposer à la Convention, de concert avec Couthon, un projet de décret pour la réorganisation du tribunal révolutionnaire. Ce projet draconien n'uvait été communiqué qu'en partie aux comités. C'était le code de l'arbitraire sanctionné, à chaque disposition, par la mort et exécuté par le bourreau.

Les catégories des ennemis du peuple y comprenaient tous les citoyens, membres on non de la Convention, qu'un soupçon pouvait atteindre. II n'y avait plus d'innocence dans la nation, plus d'inviolabilité dans les membres du gouvernement. C'était l'omnipotence des jugements et des pénalités, la dictature, non d'un homme, mais de l'échafaud.

Ruamps, après avoir entendu ce projet de

décret, s'écria: i Si ce décret passait sans ajournement, je me briàlerais la cervelle!» Barrère, qu'une telle audace dans la proposition du décret du 22 prairial avait convaincu de la force de Robespierre, en défendit la nécessité. Bourdon de l'Oise osa contester. Robespierre insista pour qu'il fût discuté séance tenante, i Depuis que nous sommes débarrassés des factions, i dit-il avec un geste de tête qui indiquait la place vide de Danton, « nous discutons et nous votons sur le-champ; ces demandes d'ajournement sont affectées en ce moment. I

L'étonnement fit voter le décret. Mais la nuit convainquit la Convention qu'elle avait voté sa propre hache. Des conciliabules furent tenus entre les principaux adversaires de Robespierre: ces concilinbules se tinrent quelquefois chez Courlois, député modéré qui haïssait Robespierre de tous les regrets qu'il conservait à Danton, son compatriote et son ami.

A l'ouverture de la séance du lendemain, Bourdon dé l'Oise osa remonter à la tribune. Il demanda que la Convention s'expliquât sur ce qu'elle avait entendu faire la veille et qu'elle se réservât à elle-même et à elle seule le droit de mettre ses propres membres en accusation. Merlin appuya Bourdon de l'Oise. Une explication du décret de nature à désarmer Robespierre et les comités fut adoptée.

A la séance suivante, Delbrel et Mallarmé demandèrent d'autres explications qui énervaient encore le décret. Le lâche Legendre se hâta de repousser ces atténuations, pour complaire à ceux qu'il ne se pardonnait pas d'avoir inquiétés. Couthon défendit énergiquement son ouvrage, flatta la Convention, ras-ura les comités, gourmanda Bourdon de l'Oise, i Qu'auraient dit de plus Pitt et Cobourg? i s'écria til. Bourdon de l'Oise s'excusa, mais avec fierté : <r Qu'ils sachent, i dit-il, aces membres des comités, que s'ils sont patriotes nous le sommes autant qu'eux. J'estime Couthon, j'estime le comité ; mais j'estime aussi l'inébranlable Montagne, qui a sauvé la liberté ! s

Robespierre irrité se leva : t Le discours que vous venez d'en endre prouve la nécessité de s'expliquer plus clairement, » dit-il. i Bourdon a cherché à séparer le comité de la Montagne. La Convention, le comité, la Montagne, c'est la même chose (les applaudissements éclatent) ! Citoyens! lorsque les chefs d'une faction sacrilège, les Brissot, les Vergniaud, les Gensonné, les Guadet et les autres scélérats dont le peuple français ne prononcera jamais le nom qu'avec horreur, s'étaient mis à la tête d'une partie de cette auguste assemblée, c'était sans doute le moment où la partie pure de la Convention devait se rallier pour les combattre. Alors, le nom de la Montagne, qui leur servait comme d'asile au milieu de cette tempête, devint sacré parce qu'il désignait la portion des représen-

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tants du peuple qui luttait contre le mensonge ; mais du moment que ces hommes sont tombés sous le glaive de la loi ; du moment que la probité, la justice, les mœurs sont mises à l'ordre du jour, il ne peut plus y avoir que deux partis dans la Convention : les bons et les méchants. Si j'ai le droit de tenir ce langage à la Convention en général, je crois avoir aussi celui de l'adresser à cette .Moniagne célèbre à qui je ne suis pas sans doute étranger. Je crois que cet hommage parti de mon cœur vaut bien celui qui sort de la bouche d'un autre.

t Oui, Montagnards, vous serez toujours le boulevard de la liberté publique, mais vous n'avez rien de commun avec les intrigants et les pervers quels qu'ils soient. La Montagne n'est autre chose que les hauteurs du patriotisme. Un Montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur, raisonnable, sublime. Ce serait outrager la Convention que de souffrir que quelques intrigants plus méprisables que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforçassent d'eotrainer une portion de cette Montagne et de s'y faire des chefs de parti, i

Bourdon de l'Oise, interrompant l'orateur, s'écrie : s Jamais i! n'est entré dans mon intention de vouloir me faire chef de parti, i

s Ce serait l'excès de l'opprobre, i reprend Robespierre avec plus de force, i que quelquesuns de nos collègues égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de nos travaux... î

Bourdon de l'Oise l'interrompant encore:

i Je demande qu'on prouve ce qu'on avance. On vient de dire assez clairement que j'étais un scélérat. :>

I Je demande, au nom de la patrie, i reprend Robespierre, s que la parole me soit conservée. Je n'ai pas nommé Bourdon. Malheur à qui se nomme! Mais s'il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m'a forcé de tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'eu empêcher. Oui, s continue-t-il d'un ton plus menaçant, « la Montagne est pure, elle est sublime, mais les intrigants ne sont pas de la Montagne, i Plusieurs voix s'écrient: Nommez-les! nommezlez!

s Je les nommerai quand il faudra, i réplique Robespierre. Et il continue à tracer le tableau des intrigues qui travaillent la Convention.

d Venez h notre secours, d dit il en finissant, ne permettez pas qu'on nous distingue de vous, puisque nous ne sommes qu'une partie de vousmêmes et que nous ne sommes rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense et presque au-dessus des efforts humains que vous nous avez imposé. Soyons toujours unis en dépit de nos ennemis communs... 2

Les applaudissements de la majorité de la Convention ne lui permettent pas d'achever. On demande que le décret soit mis aux voix.

Lacroix, Merlia, Tallien se rétractent. Robespierre donne un démenti fi Tallien, sur un fait d'espionnage des comités que celui-ci vient d« dénoncer à la Convention, i Le fait est faux,» dit Robespierre ; s mais un fait vrai, c'est que Tallien est un de ceux qui parlent sans cesse avec effroi de la guillotine, comme d'une chose qui les concerne, pour inquiéter et pour avilir la Convention. — L'impudence de Tallien est extrême, i ajoute Billaud-Varennes, il ment avec une incroyable audace ; mais, citoyens, nous resterons unis, les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée ! s

Le comité et Robespierre, réunis par un danger commun, se rallièrent momentanément, dans cette séance, pour arracher de vive force à la Convention l'arme qui devait la décimer. Le triomphe de Robespierre fut complet. Le soir même, Tallien, qui tremblait pour sa vie, écrivit à Robespierre une lettre confidentielle où il s'humiliait devant lui. Cette lettre ne fut retrouvée dans les papiers de Robespierre qu'après sa mort. Elle atteste la toute-puissance du dictateur et la servilité du représentant.

i Robespierre, s lui disait Tallien, t les mots terribles et injustes que tu as prononcés retentissent encore dans mon âme ulcérée. Je viens ajvec la franchise d'un homme de bien te doni^er quelques éclaircissements : des intrigants qui aiment h voir les patriotes divisés t'entourent depuis longtemps et te donnent des préventions contre plusieurs de tes collègues et surtout contre moi. Ce n'est pas la première fois qu'on en use ainsi. On doit se rappeler ma conduiîe dans un temps où j'aurais eu bien des vengeances à exercer. Je m'en rapporte à toi : eh bien, Robespierre! je n'ai changé ni de principes ni de conduite; ami constant delà jistice, de la vérité, de la liberté, je n'ai pas moment. Quant aux propos que je les nie. Je sais que l'on m'a pteint aux yeux des comités et aux tiens comme un homme immoral ; eh bien ! que l'on vienne

(ez moi et on me trouvera avec ma vieille et ipectable mère dans le réduit que nous occu- )iis avant la Révolution. Le luxe en est banet, à l'exception de quelques livres, ce que possède n'a pas augmenté d'un sou. J'ai pu sans doute commettre quelques erreurs, mais elles ont été involontaires et inséparables de roumaine faiblesse. Voici ma profession de foi e^ jamais je ne m'en écarterai : celui-là est un mauvais citoyen qui retarde la marche de la Révolution. Tels sont, Robespierre, mes seotinients. Vivant seul et isolé, j'ai peu d'amis; mais je serai toujours l'ami de tous les vrais défenseurs du peuple. î Robespierre méprisa cette lettre et n'y répondit pas. Il n'estimait pas assez Tallien, pour croire qu'une telle plume pût se changer jamais en poignard. En révolution, on ne se défie jamais assez des hommes serviles. Eux seuls sont dangereux.

JBstice, de la v (Évié un seul rt ïjpn me prête.

Robespierre, quelques jours après, n'attaqua pas avec moiDS d'imprudence un homme plus souple et plus redoutable encore que Tallien : c'était Fouché. Il le fit exclure de la société pour avoir prêché l'athéisme à Nevers. i Cet homme craint-il de païaître devant vous? i dit il aux Jacobins, ce Craint il les yeux et les oreilles du peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente le crime en traits visibles ? que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme tout entière, et qu'en dépit de la nature, qui les a cachés, on n'y lise ses pensées ? î

Les haines qu'il accumulait de toutes parts contre lui commençaient à fermenter plus à découvert dans le sein des comités. Robespierre, Couthon, Saint-Just leur demandaient impérieusement de se servir du décret qu'ils avaient obtenu pour envoyer au tribunal révolutionnaire les hommes qui agitaient la Convention. Ces hommes étaient principalement : Fouché, Tallien, Bourdon de l'Oise, Fréron, Thuriot, Robert, Lecointre, Barras. Legendre, Cambon, Léonard Bourdon, Duval, Audouin, Carrier, Joseph Lebon. Les comités indécis hésitaient. Couthon en appela aux Jacobins: t L'ombre des Danton, des Hébert et des Chaumette se promène encore parmi nous, i leur dit-il diins la séance du 26. lElle cherche à perpétuer les maux que nous ont faits ces conspirateurs. La république a placé toute sa confiance dans la Convention. Elle la mérite, mais il existe encore dans son sein quelques mauvais esprits. Le temps est venu où les scélérats doivent ère démasqués et punis. Heureusement, » ajoutat-il. leur nombre est petit, peut être n'est-il que de quatre ou six. Que les méchants tombent, qu'ils périssent ! i

Des altercations violentes éclataient fréquemment, dans le comité de salut public, entre Robespierre et ses collègues. Billaud-Varennes ne déguisait plus ses soupçons sur l'usage que les triumvirs se proposaient de faire du décret de prairial, i Tu veux donc guillotiner toute la Convention?! dit-il un jour à Robespierre. Carnot, CoUot-d'Herbois lui-même reprochaient, en termes injurieux, à Robespierre l'oppression qu'il faisait peser sur le gouvernement. Carnot était irrité contre Saint-Just, qui aflfectait de désorganiser ses plans militaires avec l'étourderie d'un jeune homme. Vadier, président du comité de sûreté gêné raie, partageait l'animosité de ses collègues et l'exprimait avec plus de rusticité.

La veille du jour où Elie Lacoste devait faire son rapport sur les complices de Ladmiral et de Cécile Renault, Vadier vint au comité : « Demain, i dit-il à Robespierre, » je ferai aussi mon rapport sur une affaire qui tient à celle-ci, et je proposerai la mise en accusation

de la famille Sainte-Amaranthe. — Tu n'en feras rien, î lui dit impérieusement Robespierre. — i Je le ferai, i reprit Vadier. i J'ai toutes les pièces en main ; elles prouvent la conspiration, je la dévoilerai tout entière. — Preuves ou non, si tu le fais, je t'attaque! » réplique Robespierre. — s Tu es le tyran du comité de salut public ! i s'écrie Vadier. — .

I Ah ! je suis le tyran du comité de salut public ! I répond Robespierre en se levant'et en retenant à peine les larmes de colère qui roulaient dans ses yeux, c Eh bien ! je vous affranchis de ma tyrannie. Je me retire. Sauvez la patrie sans moi, si vous le pouvez ! Quant à moi, j'y suis bien résolu, je ne veux pas renouveler le rôle de Cromwell, i II se retira, en effet, en prononçant ces derniers mots, et ne rentra plus au comité de salut public.

Les uns regardèrent cette absence et cette abdication volontaire comme une faiblesse, les autres comme une habileté. Le courage qu'avait montré jusque-là Robespiei-re devant ses ennemis, et qu'il montra plus tard devant la mort, ne permet pas de croire à la faiblesse. Du moment où Robespierre ne pouvait pas dompter les comités par l'ascendant de sa volonté et de sa popularité, il semblait sage à lui de se séparer ostensiblement de ses collègues.

II se déchargeait ainsi de la responsabilité des crimes qui allaient signaler son absence. Il se déclarait, par cette absence, en opposition de fait avec le gouvernement. Puisqu'il méditait de renverser le comité, il ne pouvait rester, aux yeux de l'opinion, complice de ses actes. Abandonner les comités, c'était une dénonciation muette plus significative et plus menaçante que de vaines paroles. On allait voir de quel côté se rangerait l'opinion publique, et qui l'emporterait, d'un homme ou de l'anarchie.

Mais la retraite de Robespierre ne le désarmait pas complètement dans le sein même du comité. Il conservait une main invisible dans le foyer du gouvernement. Saint-Just venait de repartir pour l'armée du Rhin. Son absence avait laissé vacante au comité de salut public la présidence du bureau de police générale. Robespierre s'était chargé de remplacer son jeune collègue. Il tenait ainsi dans la main le fil de toutes les trames que l'on pouvait ourdir contre lui, et, par l'intermédiaire des nombreux espions de cette police, il pouvait envelopper ses ennemis dans leurs propres trames. Les papiers secrets trouvés chez lui après sa chute attestent la surveillance qu'il exerçait ainsi sur tous les membres redoutés de la Convention et des comités. Il conservait le principal ressort d'un gouvernement proscripteur: la délation. II n'était plus la main, mais il était toujours l'oreille et l'œil du gouvernement révolutionnaire.

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Il en était de plus la voix unique écoutée du peuple. Il ne doutait pas que, le jour où il élèverait cette voix en accusation contre ses ennemis, elle ne renversât le faible échafaudage de leurs haines et de leurs intrigues contre lui. Mais il voulait les laisser s'enfoncer davantage dans le piège qu'il leur ouvrait par son absence, et se blesser eux-mêmes à mort avec les armes qu'il leur abandonnait. Il accumulait en silence les rapports confidentiels sur leurs opinions, il enregistrait leurs démarches, il comptait leurs pas, il notait leurs paroles, il interprétait leurs pensées. Voici les témoignages ou les soupçons qu'il recueillait et qu'il consultait, pour choisir, à l'heure de la vengeance, entre ses victimes ou ses partisans :

I Legendre, s lui écrivaient ses espions, i a été vu hier se promenant avec le général Perrin. Leur conversation était mystérieuse et animée. Ils se sont quittés à onze heures. Legendre est entré à midi à la Convention. Il en est ressorti à une heure. On a remarqué, pendant qu'il se promenait aux Tuileries, que sa physionomie était empreinte de soucis et d'ennui. Il a été abordé par un inconnu. Ils se sont entretenus à voix basse.

I Thuriot est sorti à sept heures, avec une femme, d'une maison inconnue. 11 a conduit cette femme au jardin du palais Egalité. Ils se sont promenés sous les arbres. Ils sont entrés dans une autre maison pour souper. A minuit, ils n'étaient pas encore ressortis.

ï Tallien est resté hier aux Jacobins jusqu'à la fin de la séance. En sortant, il a attendu un homme armé d'un gros bâton qui l'accompagne ordinairement. Ils se sont pris par le bras et ont causé h voix basse en s'éloignant du côté du jardin Egalité. Ils s'y sont entretenus jusqu'à minuit. Tallien s'est fuit conduire dans un fiacre rue de la Belle- Perle. L'homme au gros bâton s'est échappé sans que nous ayons pu découvrir sa rue et sa demeure. Il porte une veste rouge et blanche, à larges raies. Il a les cheveux blonds. Il est de l'âge de Tallien. i Tallien n'est pas sorti de chez lui hier jusqu'à trois heures après midi. Un de ses confidents nous a dit que, lui ayant demandé pourquoi il ne faisait plus parler de lui à la Convention, Tallien lui a répondu qu'il était dégoûté depuis qu'on lui avait reproché au comité de n'avoir pas fait assez guillotinera Bordeaux. Il a des agents affidés qui l'instruisent de tout ce qui se passe dans les comités. Il se fait escorter, quand il sort, par quatre citoyens qui le surveillent de loin.

I Thuriot, Charlier, Fouché, Bourdon de l'Oise, Gaston et Bréard ont eu ensemble ce matin des colloques secrets à la Convention.

» Bourdon de l'Oise a été'vu hier dans la rue, immobile, réfléchissant, indécis de quel côté il porterait ses pas

pendant une heure, devant un libraire, sur le quai. Il regardait constamment de côté et d'autres d'un œil inquiet et soupçonneux. »

Ces rapports instruisaient, heure par heur», Robespierre des démarches de ses ennemis. Couthon observait pour lui l'intérieur du comité de salut public, David et Lebas le comité de sûreté générale, Coffinhal le tribunal révolutionnaire, Payan la commune. Aucun mouvement, aucun symptôme ne pouvait lui échapper. Les notes de sa propre main révèlent sa continuelle méditation sur les caractères et sur les antécédents des hommes qu'il se préparait à écraser avec les comités ou à élever au gouvernement. Il dresse, dans ses manuscrits secrets, le catalogue de ses soupçons ou de ses confiances :

œ Dubois-Crancé, i écrit-il, <r dans le cas de la loi qui bannit de Paris pour avoir usurpé de faux titres de noblesse, renvoyé comme intripnt de l'armée de Cherbourg. Il a dit qu'il fallait exterminer jusqu'au dernier Vendéen. Ami de Danton; partisan de d'Orléans, avec lequel il était étroitement lié.

I Delmas, ci-devant noble, intrigant taré, coalisé avec la Gironde, ami de Lacroix, afifîdé de Danton; il a des rapports avec Carnot.

il Thuriot ne fut jamais qu'un partisan de dtOrléans. Son silence depuis la chute de Danton contraste avec son bavardage éternel avant cette époque. Il agite sous main la Montagne, il fomente les factions. Il était des dîners dç Danton et de Lacroix chez Gusman et dans d'iiutres lieux suspects.

ji Bourdon de l'Oise s'est couvert de crimes dans la Vendée, où il s'est donné le plaisir, dans ses orgies avec le traître Tunk, de tuer d«s soldats de sa propre main. 11 joint la perfidie à la fureur. lia été le'plus fougueux défenseur du système d'athéisme. Le jour de la fê(te de l'Etre Suprême, il s'est permis à ce sujet, devant le peuple, les plus grossiers sarcasmes. Il faisait remarquer avec affectation à ses collègues les marques de faveur que le peuple mie donnait. Il y a dix jours qu'étant chez Boulanger, il trouva chez ce citoyen une jeune fille, qui est sa nièce. Il prit deux pistolets sur lajcheminée. La jeune fille lui observa qu'ils éfeient chargés. — Eh bien ! dit-il, si je me tue, on dira que tu m'as assassiné, et tu seras gtillotinée! — Il tira les pistolets sur la jeune fiBe : ils ne partirent pas parce que l'amorce était enlevée. Cet homme se promène sans cesse avec l'air d'un assassin qui médite un crime. Il semble poursuivi par l'image de l'échafaud et par les furies.

I Léonard Bourdon, intrigant méprisé de tous les temps, un des complices inséparable»

» Tallien a marchandé ce matin des livres I d'Hébert; ami de Clootz. Rien n'égale la bas

sesse des intrigues qu'il pratique pour grossir le nombre de ses pensionnaires et pour s'emparer des élèves de la patrie. Il fut un des premiers qui introduisirent à la Convention l'usage de l'avilir par des formes indécentes, comme d'y parler le chapeau sur la tête et d'y siéger dans un costume cynique.

s Merlin, fameux par la capitulation de Mayence, plus que soupçonné den avoir reçu le prix.

ï Monlaut, ci-devant marquis, cherchant à venger sa caste humiliée par ses dénonciations éternelles conti'e le comité de salut public. »

En opposition avec cf;3 hommes de ses défiances, i! inscrivait les noms de ceux qu'il se proposait d'appeler aux grandes fonctions de la république. C'étaient Hermann pour l'administration ; Payan ou Julien pour l'instruction publique; Fleuriot pour la mairie de Paris; Buchot ou Fourcade pour les affaires étrangères; d'Albarade pour la marine; Jaquier, beau frère de Saint-Just; Coffinhal, Subleynis, Arthur, Daithé, une foule d'autres noms obscurs, choisis jusque parmi les artisans, mais notés de zèle, de patriotisme et de vertus civiques.

A côté de ces noms, tombés de sa plume pour les retrouver au jour de sa puissance, pleuvaient par centaines des lettres signées ou anonymes, qui vouaient, dans le même moment, au tyran de la Convention [apothéose ou la mort. Ces lettres attestaient, également, par l'enthousiasme ou par l'invective, l'immense portée de ce nom qui remplissait à lui seul tant d'imaginations dans la république.

ï Toi qui éclaires l'univers par tes écrits, » dit l'une de ces lettres, <t tu remplis le monde de ta renommée; tes principes sont ceux de lu nature, ton langage celui de l'humanité; tu rends les hommes 5 leur dignité natale. Second créateur, tu régénères le genre humain ! »

I Robespierre! Robespierre! d dit une autre, «je le vois, tu tends à la dictature, et tu veux tuer la liberté. Tu as réussi à faire périr les plus fermes soutiens de la république. C'est ainsi que Richelieu parvint à régner en faisant couler sur les échafauds le sang de tous les ennemis de ses plans. Tu as su prévenir Danton et Lacroix, sauras-tu prévenir le coup de ma main et de vingt-deux autres Brutus comme moi? Trente fois, déjà, j'ai tenté de t'enfoncer dans le sein un poignard empoisonné. J'ai voulu partager cette gloire avec d'autres! Tu périras par la main que tu ne soupçonnes pas et qui presse la tienne ! i

I Je t'ai vu, i dit une troisième, i à côté de Péthion et de Mirabeau, ces pères de la liberté, et<inaintenant je ne vois plus que toi resté sain au milieu de la corruption, debout au milieu

des ruines. Ne confie qu'à toi même l'exécution de tes desseins. Tu seras regardé dans les siècles futurs comme la pierre angulaire de notre constitution ! s

I Tu vis encore, tigre altéré du sang de la France, i lit-on ailleurs, a bourreau de ton pays! Tu vis encore! mais ton heure approche : cette main que tes yeux égarés cherchent j à découvrir est levée sur toi. Tous les jours je ; suis avec toi ; tous les jours, à toute heure, je i cherche la place où te frapper. Adieu, ce soir 1 même, en te regardant, je vais jouir de ta ter- I reur ! i

j Ailleurs : i Robespierre, colonne de la république, âme des patriotes, génie incorruptible, j Montagnard éclairé, qui vois tout, prévois tout, I déjoues tout, véritable orateur, véritable philoj sophe, toi que je ne connais, comme Dieu, que 'par ses merveilles; la couronne, le triomphe I vous sont dûs. en attendant que l'encens civique ! fume devant l'autel que nous vous élèverons, et j que la postérité révérera tant que les hommes ' connaîtront le prix de la liberté et de la vertu ! i

i Vous ne pouvez pas choisir de moment plus favorable, » lui écrivait F^ayan, son confident le plus éclairé à la commune, n pour frapper tous les conspirateurs! Faites, je vous le répète, un rapport vaste, qui embrasse tous les conspirateurs, qui montre toutes ces conspirations réunies aujourd'hui en une seule, que l'on y voie les Fayettistes, les royalistes, les fédéralistes, les Hébertistes, les Dantonistes et les Bourdons.'... Travaillez en grand !... Cette lettre pourrait me perdre, brûlez-la! i

Au milieu de ces correspondances publiques, des correspondances domestiques di.strayaient l'attention de l'homme d'Etat, en l'appelant sur les divisions de sa famille : i Notre sœur, s lui écrivait son jeune frère, tt n'a pas urte seule goutte de sang qui ressemble au nôtre. J'ai appris et j'ai vu d'elle tant de choses, que je la regarde comme notre plus grande ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la loi, et pour nous menacer de faire une démarche scandaleuse qui nous perdrait. Il faut prendre un parti décidé contre elle; la faire partir pour Arras, et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre désespoir commun. Elle voudrait nous donner la renommée de mauvais frères ! t

— ï II importe donc à votre tranquillité que je sois éloignée de vous, i lui écrit à son tour cette sœur, i II importe même, à ce qu'on dit, à la chose publique, que je ne vive plus à Paris. Je dois vous délivrer, avant tout, d'un objet odieux. Dès demain, vous pourrez rentrer dans votre appartement sans craindre de m'y rencontrer. Que mon séjour à Paris ne vous in-

DES GIRONDINS

quiète pas. Je n'ai garde d'associer mes amis à ma disgfâce. Je n'ai besoin que de quelques jours pour calmer le désordre de mes idées, et me décider sur le lieu de mon exil. Le quartier qu'habite la citoyenne Laporte, chez laquelle je me réfugie provisoirement, est l'endroit de toute la république où je puis être le plus ignorée, i

Mais si Robespierre ne se laissait distraire de sa surveillance sur ses ennemis ni par ses soucis domestiques, ni par son extrême indigence, ni par les adorations, ni par les menaces de ses correspondants, les comités ne laissaient endormir également ni leurs haines, ni leurs alarmes, ni leurs sourdes conspirations contre lui. Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrère, Vadier, Amar, Elle Lacoste s'efforçaient, par un redoublement de terreur, de se prémonir, devant la Convention et devant les Jacobins, contre les accusations d'indulgence que Robespierre aurait pu leur adresser. D'un autre côté, ils affectaient de rejeter sur lui senl les exécutions du tribunal révolutionnaire, et de le représenter, dans leurs confidences, comnie l'insatiable décimateur de ses collègues, i QuHl nous demande les têtes de Tallien, de Bourdob, de Legendre, on peut discuter ! s disait BaK rère. t Mais les têtes de tous les chefs de ta Convention qui l'inquiètent, on ne peut condeicendre à ces exigences de sang ! j i

On faisait courir sur les bancs les prétendues listes des têtes demandées par Robespierre» afin de passionner par la terreur ceux qui n'étaient pas passionnés par l'envie. Moïse Bayle, membre influent du comifé de sûreté générale, avoua un jour la duplicité du comité dans ses rapports avec Robespierre, n Tallien, j disait Moïse Buyle, « a commis tant de crimes, que de cinq cent mille têtes il n'en conserverait p|s une si on lui rendait justice. Le comité a les preuves et les pièces. Mais il suffit qu'il soit attaqué par Robespierre pour que nous gardions le silence, i j

Les hommes menacés par Robespierre étaient avertis par les soins du comité. On #n

avertissait auxquels il n'avait jamais porté qu'indiflTérence. Des conciliabules nocturnes se tenaient, tantôt chez Tallien, tantôt chez Barras, entre Lecointre, Fréron, Barras, Tallien, Garnier de l'Aube, Rovère, Thirion, Geoffroy et les deux Bourdon. On y concertait les moyens de dépopulariser la renommée, de parer ou de prévenir les coups de Robespierre, de démasquer son ambition, de stigmatiser sa tyrannie. Le danger extrême, le mystère profond, l'échafaud dressé et voisin, donnaient à cette opposition naissante le caractère, le secret, le désespoir d'une conjuration. Tallien, Barras et Fréron en étaient l'âme. Ces trois députés, rappelés de leurs missions de Bordeaux, de Marseille, de Toulon, et menacés du compte sévère que leur demandait Robespierre, avaient déposé avec peine la toute-puissance de leurs fonctions. Longtemps proconsuls absolus, arbitres souverains de la vie et des dépouilles, il leur en coûtait de redevenir simples députés, et de trembler sous un maître. Le pouvoir dictatorial qu'ils avaient exercé aux armées, l'habitude des combats, l'orgueil des victoires, les services rendus h la république, l'uniforme qu'ils avaient porté à la tête de nos colonnes imprimaient quelque chose de plus martial et de plus soudain à leurs résolutions. Les camps apprennent à mépriser les tribunes. Barras, Fréron, Tallien formaient, au milieu de ces hommes de parole, le germe et le noyau d'un parti militaire prêt à couper, avec le sabre, le nœud de la trame qui se resserrait autour d'eux. Tallien imprimait du désespoir, Fréron de la vengeance. Barras de la confiance aux conjurés. C'étaient trois hommes d'actioo d'autant plus propres aux coups de main qu'ils avaient moins la superstition des lois et les scrupules de la liberté. Conspirateurs à l'image (le Danton, oubliant, dans les révolutions, les principes pour n'y voir que des circonstances, plus amoureux de pouvoir et de jouissance que d'institutions, et voulant sauver h tout prix leurs têtes au lieu de les porter avec résignation sur l'échafaud. Agir, prévenir, frapper était toute leur tactique.

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