‹ Histoire de GirondinsChapitre 102 sur 107 · LIVRE CINGIUANTE-NEUVIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINGIUANTE-NEUVIEME

Pendant que ces hommes, appelés depuis les Thermidoriens, préparaient les moyens d'abattre, par la force, la tyrannie; les comités s'occupaient avec plus d'astuce des moyens de compromettre, d'isoler, de cerner Robespierre dans l'opinion publique et dans la Convention. Pour lutter d'influence contra lui devant les Jacobins, il fallait lutter de rigueur et de férocité dans l'application de la loi terrible du 22 prairial. Aussi, jamais la terreur n'avait frappé en masse plus de coupables, plus de suspects, plus d'innocents que depuis le jour où Robespierre avait résolu d'y mettre un terme. Fouquier-Tinville, les jurés et les bourreaux ne pouvaient suffire à l'immolation quotidienne commandée parles comités. Le comité de sûreté générale surtout, qui s'était tenu dans l'ombre, et qui n'avait eu qu'un rôle subalterne, pendant que Robespierre dominait et effaçait tout au comité de salut public, était devenu insatiable de proscriptions depuis son absence. Il y avait une émulation de rigueur et de mort entre les deux comités. Vadier, Amar, Jagot, Louis du Bas-Rhin, Voulland, Elle Lacoste, membres dominants du comité de sûreté générale, égalaient en ardeur CoUot-d'Herbois et Billaud-Varennes. On assaisonnait la mort de sarcasmes, te Cela va bien, la récolte est bonne, les paniers s'emplissent, i disait l'un en signant les longues listes d'envoi au tribunal révolutionnaire. — t Je t'ai vu sur la place de la Révolution au spectacle de la guillotine, i disait l'autre. — t Oui, ï répondait celui ci, i je suis allé rire de la figure que font ces scélérats. — Ils vont éternuer dans le sac, d reprenait un troisième, t Je vais souvent assister aux supplices. — Allons-y demain, d répliquait un plus sanguinaire, ï il y aura une grande décoration, i Ces hommes allaient, en effet, contempler quelquefois les exécutions des fenêtres d'une maison voisine. Prodigues de sang, ils étaient cependant intègres de dépouilles. Billaud-Va-

rennes, mourant de misère à Cayenne, ne se reprochait pas une obole dérobée à la république qu'il avait décimée.

Vadier, parvenu au dernier terme de ses années, exilé et mendiant à l'étranger, disait au fils d'un de ceux qu'il avait envoyés à l'échafauJ : a J'ai quatre-vingt-douze ans. La force de mes opinions prolonge mes jours. Il n'y a pas dans ma vie un seul acte que je me reproche, si ce n'est d'avoir méconnu Robespierre, et d'avoir pris un citoyen pour un tyran, i

Levasseur, Montagnard exalté, proscrit et indigent à Bruxelles, s'écriait devant un de ses compatriotes qui allait le plaindre dans sa caducité: ï Allez dire à vos républicains de Paris que vous avez vu le vieux Levasseur retournant lui même son lit, pour soulager sa fidèle compagne de quatre-vingfs ans, et écumant de sa propre main la marmite de haricots, seul aliment de leur misère. — Et que pensez-vous aujourd'hui de Robespierre ? s lui demanda le jeune Français. — « Robespierre ! i répondit Levasseur, i ne prononcez pas son nom, c'est notre seul remords : la Montagne était sous un nuage quand elle l'immola, -a Le vieux Souberbielle parlait de même sur son lit de mort : s Les révolutions les plus sanglantes, i s'écriait-il, sont les révolutions consciencieuses. Robespierre était la conscience de la Révolution. Ils l'ont immolé parce qu'ils ne l'ont pas compris.» Ainsi la conscience et l'opinion s'étaient tellement confondues dans l'âme des hommes de ce temps, que, même après de longues années, ils prenaient encore l'une pour l'autre, et qu'en montrant leurs mains vides de rapines, ils croyaient porter à Dieu et à la postérité une vie pure de reproches, et fière de la constance d'une théorie fanatique, que la vieillesse même n'avait ni éclairée, ni refroidie.

Mais quelques-uns des proscripteurs s'étaient tellement habitués au sang qu'ils mêlaient ia

DES GIRONDINS

mort aux élégances, aux délices et aux débauches de leur vie. Cruels le matin, voluptueux le soir, ils sortaient des comités, du tribunal ou de la place de l'échafaud, pour aller s'asseoira des tables somptueuses, savourer la musique et la poésie dans des loges grillées, ou respirer dans des jardins autour de Paris, avec des fem î.es faciles, l'oubli des affaires publiques, la sérénité de la saison, le loisir et la paix. Ils semblaient pressés de donner aux jouissances des heures qui n'avaient pas de lendemain, et que les factions pouvaient à chaque minute abréger. Ils maniaient avec indifférence, contre leurs ennemis, la hache qu'ils attendaient, avec résignation, pour eux-mêmes. Ces maisons des champs étaient quelquefois des conciliabules, comme ceux des Dantonistes à Sèvres.

Barrère surtout était un homme de raffinement et d'élégance, complaisant de la Révolution plus qu'apôtre de la vertu républicaine. On l'avait surnommé VAnacréon de la guillotine. parce qu'il jetait sur ses rapports des images douces mêlées aux décreis sinistres comme des fleurs livides sur du sang. Il avait meublé au village de Clichy une maison de plaisance. Il sfy retirait deux fois par semaine pour rafraîchir Sa pensée et retremper sa plume. C'est là qu'il préparait, dit-on, ces rapports souples comme sba âme, dans lesquels il commandait à son style de prendre l'accent, le ton, les formes de tous les partis dominnnts. C'est là aussi qu'il conduisait les épicuriens de la Révolution et entre autilBs le financier Diipin. Dupin était fameux par son rapport sur les soixante fermiers-généraux qifil avait fait condamner en masse à la mort. Il était renommé pour son penchant aux recherches de la table. Des femmes belles et artistes, fièiçs d'approcher les maîtres de la république, s'i seyaient à ces festins de Clichy. Légères co me le plaisir, mais discrètes comme la mort, femmes entendaient tout sans rien retenir. Amar, ami particulier de Dupin, Voulland, Jagot, Barras, Fréron, CoIlot-d'Herbois, le sévère Vadier lui-même se rendaient quelquefois dans ceite retraite pour s'y concerter avec Barrère (et d'autres Conventionnels ennemis de Robespierre. Le prétexte du plaisir y couvrait lia conjuration. On ne soupçonnait pas le complot dans le délassement. Il se nouait cependant.

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