LIVRE VINGT ET UNIEME
Pendant les longues heures de cette nuit et les premières heures de l'aube, la reine et madame Elisabeth passaient alternativement de la chambre du roi dans la chambre où dormaient leurs enfants, et de là dans la salle du conseil, où siégeaient les ministres en permanence. Elles traversaient les salles pleines de leurs défenseurs, cachant leurs larmes et inspirant par leur sérénité apparente, par leur sourire et par leurs paroles, la confiance qu'elles n'avaient pas encore perdue. La présence de ces deux princesses errantes, la nuit, dans ce palais au milieu des armes : l'une, reine et mère, tremblant à la fois pour son mari et pour ses enfants ; l'autre, sœur dévouée, tremblant pour son frère, toutes deux insensibles à leurs propres périls, était le plus éloquent appel à la compassion, à la générosité, au courage des défenseurs du château.
Marie-Antoinette, que les pamphlets de ses ennemis ont représentée dans cette nuit suprême comme une furie couronnée poussant l'exaltation jusqu'au délire, l'abattement jusqu'aux larmes, tantôt déclarant qu'elle se ferait clouer aux murs de son palais, tantôt présentant des pistolets au roi pour lui conseiller le suicide, n'eut ni ces emportements ni ces faiblesses. Elle fut avec dignité et avec naturel, sans héroïsme affecté comme sans abattement timide, co que son sexe, son rang, sa qualité
d'épouse, de mère, de reine voulaient qu'elle fût dans un moment où tous les sentiments que ces titres divers devaient agiter en elle se traduisaient dans son attitude. Au niveau de toutes ses tendresses, de toutes ses grandeurs, de toutes ses catastrophes, son âme, sa physionomie, ses paroles, ses actes réfléchirent fidèlement toutes les phases du trône à la captivité qu'elle eut à traverser dans ces longues heures. Elle fut femme, mère, épouse, reine menacée ou atteinte dans tous ses sentiments. Elle craignit, elle espéra, elle désespéra, elle se rassura tour à tour. Mais elle espéra sans ivresse et se découragea sans avilissement. Les forces et les tendresses de son âme furent égales aux coups de la destinée. Elle pleura non de faiblesse, mais d'amour ; elle s'attendrit, mais sur ses enfants, elle voila ses angoisses et sa douleur du respect qu'elle devait à elle-même, à la royauté, au sang de sa mère Marie-Thérèse, au peuple qui la regardait. Après avoir pleuré au berceau de son fils, de sa fille, aux genoux du roi, dans les bras de sa sœur et de son amie, elle essuyait sur ses joues la trace des larmes et faisait disparaître la rougeur de ses yeux. Elle reparaissait devant la foule, sérieuse mais tranquille, attendrie mais ferme, ayant un cœur, sans doute, mais le possédant.
Telle fut Marie-Antoinette pendant cette crise de vingt-quatre heures succédant à tant de crises qui auraient pu épuiser son courage. Femme comme toutes les femmes, mieux ins-
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pirée par la nature que par la politique, plus ^ faite pour supporter héroïquement que pour diriger les circonstances extrêmes, plus à sa hauteur dans l'action que dans le conseil.
Le roi avait fait appeler Rœderer, procureur-syndic du département de Paris. Péthion
n'était pas au château. Il arrive, rend compte } « Si je monte, dit il, je ne redescendrai jamais.» au roi de l'état de Paris, refuse de la poudre j Péthion se rendit à l'Assemblée, et de là à au commandant-général Mandat, qui se plaint l'Hôtel-de-Ville. Il y fut retenu par ses comà lui de n'avoir que trois coups à tirer par pHces de Charenton et ne reparut plus au châ homme. Sous prétexte de l'extrême chaleur teau. qui l'incommode dans le cabinet du roi, Pé- III.
thion sort, entraîne Rœderer: ils descendent
ensemble dans le jardin. Péthion est entouré II était plus de minuit. Toutes les fenêtres d'officiers municipaux affidés et de jeunes des Tuileries étaient ouvertes. On s'y pressait
Louis XVI, agenouillé devant Dieu, et le cœur plus plein de pardon que de vengeance, ne songeait point à un assassinat. L'Assemblée feignit de croire à une pensée criminelle de la cour. Elle manda le maire. Deux huissiers, précédés de gardes et de flambeaux, vinrent avec a|)pareil signifier le décret libérateur de Péthion. Au même instant, le ministre de la justice l'envoyait prier de monter chez le roi.
gardes nationaux qui chantent et folâtrent autour de lui. Ce groupe de magistrats et de gardes nationaux se promène tranquillement aux clartés de la lune sur la terrasse du bord <3e l'eau, en s'entretenant de choses légères, comme dans une soirée de fête. A l'extrémité
en foule pour écouter le tocsin. Chacun écoutait et nommait successivement le quartier, l'église, le clocher d'où partait le rappel des révolutions.
Dans la ville, les citoyens sortaient à ce bruit de leurs maisons et se tenaient sur le seuil de
de la terrasse, ils entendent battre le rappel au j leurs portes prêts à suivre le tori'ent où il vou-
châleau. Ils reviennent. Le ciel était pur, Tair immobile. On entendait distinctement le tocsin des faubourgs. Péthion, qui affectait une iml)assibilité stoïque et qui dissimulait le danger, laissa Rœderer remonter seul auprès du roi. Il resta dehors, sur la terrasse près du grand escalier. Il craignait pour ses jours.
Quoique la nuit ne fût pas obscure, le château projetait son ombre très loin sur le jardin. On avait allumé des lampions posés sur les dalles de pierre qui bordent la terrasse. Quelques grenadiers des Filles-Saint-Thomas, dont le bataillon stationnait sur cette terrasse, et qui abhorraient dans Péthion l'instigateur secret de l'insurrection, éteignirent du pied les lampions, et se pressèrent autour du maire comme pour faire de lui un otage. Péthion comprit le
drait les entraîner. Les sections convoquées insurrectionnellement depuis dix heures, avaient délibéré presque à huis clos, et envoyé chacune des commissaires à l'Hôtel-de-Ville, pour remplacer le conseil de la commune insurrectionnelle. Le mandat unanime et concerté de ces commissaires était de prendre toutes les mesures que commanderaient le salut delà patrie et la conquête de la liberté. Ces commissaires, réunis sans opposition h l'Hôtelde-Ville, au nombre de cent quatre-vingt-douze membies, se constituèrent dictatorialement en municipalité, conservèrent dans leur sein Péthion, Danton, Manuel, nommèrent pour leur président provisoire Huguenin, du faubourg Saint Antoine, l'orateur de la pétition du 20 juin. Tallien, jeune patriote de vingt-cinq ans.
mouvement. Il entendit des mots, il entrevit \ et rédacteur d'un journal intitulé VAmi des des gestes sinistres, n Sa tête répondra des j Ciioi/cns, fut élu secrétaire de la commune, événements de la nuit, i dit un grenadier à ses j Cette municipalité devint, dès onze heures du camarades. Masquant ses craintes sous une j soir, le comité dirigeant des mouvements du attitude rassurée, Péthion s'assit sur le rebord peuple et le gouvernement de l'insurrection.
de la terrasse, au milieu de quelques officiers municipaux, à quelque distance des grenadiers. Il causa tranquillement une partie de la nuit avec ceux qui l'entouraient. On murmurait tout haut au château et dans les rangs des défenseurs du trône, que, puisque Péthion avait eu l'audace de venir affronter la vengeance des royalistes, il fallait le retenir et l'exposer luimême aux coups qu'il préparait à la monarchie. Un officier municipal, nommé Mouchet, voyant Péthion dans ce piège, et averti par un signe d'intelligence du maire, courut à l'Assemblée
Péthion, dans un état d'arrestation simulée, pour sauver en lui la pudeur de la loi, ne prit plus pai't aux actes de la nuit.
Le commandant général Mandat, homme confiant et qui répondait toujours hardiment du roi au peuple et du peuple au roi, acheva ses dernières dispositions sur la foi des ordres que Péthion lui avait signés comme maire de Paris. Mandat envoya cinq cents hommes avec
nationale et parla à plusieurs membres: i Si ; du canon à l'Hôtel-de-Ville pour garder le pasvous ne mandez pas sur-le-champ le maire de fsage de l'arcade Saint-Jean, par laquelle devait Paris à votre barre, il va être assassiné 1 s dit-il. | déboucher la colonne du faubourg Saint-An-
toine. Il plaça également un bataillon avec deux pièces de canon au Pont-Neuf pour disputer le passage de ce pont aux Marseillais, les refouler dans le faubourg Saint-Germain et les rejeter vers le Pont-Royal, où le canon du pavillon de Flore les foudroierait à leur apparition. A ces dispositions, bonnes en elles-mêmes, il ne manquait que des troupes solides pour les exécuter. A peine Mandat avait-il donné ces ordres, qu'un arrêté de la municipalité l'appela à l'Hôtel-de Ville pour venir rendre compte de l'état du Kîhâteau et des mesures qu'il avait prises pour la sûreté de Paris.
A la réception de cet arrêté, Mandat hésite entre ses pressentiments et son devoir légal. Légalement la municipalité avait la garde nationale sous son autorité et pouvait appeler son commandant. Mandat, d'ailleurs, ignorait que cette municipalité, changée violemment par les sections, n'était plus qu'un comité d'insurrection. Il consulte Rœderer, qui, dans la même ignorance du changement opéré à l'Hôtelde-Ville, lui conseille de s'y rendre. Mandat, comme averti par un présage intérieur, cherche des prétextes, invente des excuses, tente des délais. 11 se décide enfin à partir. Son fils, enfant de douze ans, s'obstine à l'accompagner. Mandat monte à cheval, et, suivi de son fils et d'un seul aide-de-camp, il se rend par les quais à l'Hôtel-de- Ville. Il monte les marches du perron. Son âme se trouble à l'aspect de ces visages austères et inconnus qu'il ne reconnaît pas. Il comprend qu'il a à répondre devant les conspirateurs des mesures prises contre le succès de la conspiration. — c Par quel ordre, lui dit Huguenin, as-tu doublé la garde du château?
— Par ordre de Péthion, répond en balbutiant l'infortuné Mandat. — Montre cet ordre. — Je l'ai laissé aux Tuileries. — Depuis quand cet ordre a-t-il été donné ? — Depuis trois jours ; je le rapporterai. — Pourquoi as-tu fait marcher les canons? — Quand le bataillon marche les canons le suivent. — La garde nationale ne retient-elle pas de force Péthion au château ?
— Cela est faux ; les gardes nationaux ont été pleins de déférence et de respect pour le maire de Paris. Moi-môme je l'ai salué en partant, i Au milieu de ces interrogations, on dépose sur la table du conseil-général une lettre de Mandat au commandant du poste de l'Hôtel de- Ville. On en demande la lecture. Mandat ordonnait au bataillon de l'Hôtel-du-Ville de dissiper l'attroupement qui se portait au château en l'atiaquant en flanc et par derrière. Cette lettre est l'arrêt de mort de Mandat. Le conseil ordonne qu'il soit conduit à l'Abbaye. Le président, en donnant cet ordre, fait un geste horizontal qui en explique le sens. Un coup de pistolet abat l'infortuné commandant sur les marches de l'Hôtel-de- Ville. Les piques et les sabres l'achèvent. Son fils, qui l'attendait sur le perron, se précipite sur son corps et dispute
en vain le cadavre de son père aux meurtriers. Le cadavre de Mandat, lancé dans la Seine, fait disparaître l'ordre de Péthion.
On a accusé du crime celui dans l'intérêt de qui le crime était commis L'histoire, sévère pour la duplicité d'esprit de Péthion, n'a jamais pris sa main dans le sang. Il servait la Révolution par des faiblesses, par des complicités morales, jamais par le crime. L'ordre de tirer sur le peuple, si on l'eût retrouvé, accusait la municipalité tout entière ; la mort de Mandat anéantissait le seul témoignage. Cette mort, par des mains inconnues, n'accusa personne et le flot de la Seine couvrit la responsabilité de la municipalité. Le conseil nomma à l'instant Santerre commandant-général de la garde nationale à la place de Mandat. Péthion, qui rentrait alors chez lui en sortant de l'Assemblée, trouva à sa porte six cents hommes envoyés par Santerre pour le garder dans sa maison et pour défendre sa vie des embûches de la cour.
La nouvelle de la mort de Mandat apportée aux Tuileries par son aide-de-camp, répandit la consternation dans la garde nationale. Lachesnaye, chef de bataillon, prit le commandement. Mais l'Hôtel-de-Ville occupé par les sections, une municipalité vévolutionnaire et le commandement général donné à Santerre brisaient sa force morale dans ses mains. Les deux avant-postes de l'Hôtel-de-Ville et du Pont- Neuf étaient forcés. Le faubourg Saint-Antoine au nombre de quinze mille hommes débouchait par l'arcade Saint-Jean. Les Marseillais et le faubourg Saint-Marceau au nombre de six mille hommes franchissaient le Pont-Neuf. Une foule immense de curieux grossissait à l'œil cette armée du peuple et en portait l'apparence à plus de cent mille âmes. Ces deux corps allaient faire leur jonction sur le quai du Louvre et s'avancer sans obstacle vers le Carrousel. La gendarmerie à cheval, en bataille dans la cour du Louvre, se voyant cernée à tous les guichets, ne pouvant charger contre des murs dans l'enceinte étroite où on l'avait emprisonnée, murmurait contre ses chefs et se partageait en deux détachements : l'un continuait à occuper inutilement la Cour du Louvre, l'autre allait se ranger en bataille sur la place du Palais-Royal. Du côté des Champs- Elysées, de la place Vendôme et de la rue Saint-Honoré, nul obstacle n'avait contenu l'affluence du peuple. Des masses immenses bloquaient le jardin.
Le procureur du département. Rœderer, apprenant la mort de Mandat et l'installation d'un conseil insurrectionnel, écrivit au conseil de département de se rendre au château pour prendre des mesures contre la nouvelle municipalité ou pour ratifier ses ordres. Le dépar-
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tement, sans autre empire sur le peuple que la loi brisée dans ses mains, envoya deux commissaires chez le roi pour se consulter avec Rœderer. C'étaient MM. Devieillard et de Fauconpret. Kœderer et les deux membres du département passèrent ensemble dans une petite pièce donnant sur le jardin, h côté de la chambre du roi. Rœderer demanda au roi de signer un ordre au conseil de département pour l'autoriser à se déplacer du lieu habituel de ses séances, k Mes ministres ne sont pas là, répondit Louis XVI; je donnerai l'ordre quand ils seront revenus, j
11 ne faisait pas encore jour dans les appartements. Un moment après, on entendit une voiture rouler dans la cour. On entr'ouvrit les contrevents du cabinet du roi pour connaître la cause de ce bruit ; c'était la voiture de Péthion qui s'en allait à vide. Le jour commençait à poindre.
Madame Elisabeth s'approcha de la fenêtre et regarda le ciel. Il était rouge comme de la réverbération d'un incendie, i Ma sœur, ditelle à la reine, venez donc voir lever l'aurore! i La reine se leva, regarda le ciel et soupira. Ce fut le dernier jour où elle vit le soleil à travers une fenêtre sans barreaux. Toute étiquette avait disparu. L'agitation avait confondu les rangs. A chaque nouvelle qu'on apportait au roi ou à ia reine, une foule de serviteurs, d'amis, de militaires se pressaient familièrement autour d'eux et donnaient leurs impressions ou leurs avis. Le roi était obligé de changer souvent de placî et de chercher des pièces retirées de ses appartements pour écouter ceux de ses ministres qui avaient à l'entretenir en prrticulier.
Vers trois heures, il se retira de nouveau dans sa chambre, laissant la reine, madame Elisabeth, les ministres et Rœderer dans la salle du conseil. On croit qu'accablé des fatigues et des émotions de la journée et de la nuit, et rassuré par les avis qu'il venait de recevoir, il alla chercher dans quelques moments de sommeil les forces dont 11 aurait besoin au lever du jour. La reine, sa sœur avaient auprès d'elles la princesse de Lamballe, la princesse de Tarente-Latremouille, mesdames de Laroche-Aymon et de Ginestous ; mesdames de Tourzel, gouvernante des enfants de France, de Makau, de Bouzy et de Villefort, sous-gouvernantes : femmes de cour que les dangers et les revers de leurs maîtres élevèrent tout à coup, dans cette nuit, jusqu'au complet oubli d'elles-mêmes, cet héroïsme naturel aux femmes ! La duchesse de Maillé, dame du palais, qui n'é'ait pas au château la veille et que ses opinions populaires avaient rendues suspecte à la cour dans les premiers jours de la Révolution, ayant appris dans la nuit la prochaine attaque du château et les dangers de la famille royale, sortit à pied de sa demeure, se jeta seule, sans Criroudins — 9.
déguiser son nom et son attachement à la reine, au milieu des flots de peuples qui obstruaient les avenues des Tuileries, pour y pénétrer. La foule l'écartait comme une insensée, i Laissezmoi aller, s'écria-t-elle, là où l'amitié et le devoir m'appellent. Les femmes n'ont-elles pas aussi leur honneur ! C'est leur cœur ! Le mieu est à la reine ! Votre patriotisme est de la haïr, le mien est de mourir à ses pieds ! ï
Les femmes du peuple, touchées de cette démence de fidélité (jui bravait la mort, repoussèrent sans insulte la duchesse de Maillé, et la reconduisirent de force à son hôtel. La reine, madame Elisabeth, toutes ces femmes, tous ces magistrats, tous ces militaires s'asseyaient au hasard sur les banquettes ou sur les tabourets de la chambre du conseil. Les princesses s'entretenaient fréquemment avec Rœderer. Rœderer montra dans toute cette nuit, comme au 20 juin, le caractère d'un grand citoyen constitutionnel. Quoique dévoué au parti de la constitution, il inspira confiance à la famille royale. Son altitude fut celle de la loi. Intrépide comme magistrat, triste comme citoyen, respectueux comme homme, son attendrissement sur les angoisses que contenait ce palais n'échappa ni à la reine, ni à sa sœur, ni au roi. Madame Elisabeth se rapprochait souvent de lui pour l'interroger avec son triste enjouement. La reine sentait en lui un conseiller austère mais loyal, le roi un dernier ami.
Vers quatre heures, le roi sortit de sa chambre à coucher, et reparut dans la chambre du conseil. On voyait au froissement de son habit et au désordre de sa coiffure qu'il s'était jeté un moment sur son lit. Ses cheveux, poudrés et bouclés d'un côté de la tête, étaient aplatis et sans poudre de l'autre côté. Ses traits pâlis, ses yeux bourrelés, les muscles de sa bouche détendus et palpitants de mouvements involontaires attestaient qu'il avait pleuré en secret. Mais la même sérénité régnait sur son front et le même sourire de bonté sur ses lèvres. Il n'était pas au pouvoir des choses humaines d'imprimer un ressentiment dans l'âme ou sur les traits de ce prince. Ses amis n'ont jamais aimé, ses ennemis n'ont jamais méprisé en lui que sa bonté : c'était sou défaut et sa vertu. La reine et madame Elisabeth se jetèrent avec un sourire de bonheur dans ses bras; elles l'entraînèrent dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui parlèrent quelques minutes à voix basse. Les gestes étaient ceux de la plus tendre familiarité; chacune des deux princesses tenait une des mains du roi dans les siennes. Il les regardait tour à tour avec tristesse, et semblait leur demander pardon des tourments qu'elles subissaient à cause de lui. Tout le monde s'était éloigné avec respect.
La famille royale passa ensuite du côté des cours pour juger, sans doute, du nombre et de l'attitude des troupes campées sous le palais. Un peu après, la reine fit appeler Rœderer. II trouva cette princesse dans l'appartement de Thierri. valet de chambre du roi. Cette chambre ouvrait sur le petit atelier de serrurerie de Louis XVI. La reine était seule, assise près de la cheminée, le dos tourné à la fenêtre. M. Dubouchage, ministre de la marine, entra et se tint un peu à l'écart, comme un homme qui surveille et qui attend. La reine, visiblement inquiète de ce qu'elle avait vu dans les cours, du petit nombre de défenseurs et de ce qu'on lui avait rapporté de la masse toujours croissante des assaillants, commençait à retomber, de l'exaltation des premières espérances, daas la prostration du découragement. C'était un de ces moments où la réalité qu'on ne veut pas voir apparaît pour la première fois confusément, et où l'on se révolte encoi-e contre elle tout en la reconnaissant.
Marie- Antoinette demanda à Rœderer ce qu'il y avait à faire dans les circonstances telles qu'elles se révélaient depuis le lever du jour. Rœderer ne dissimula pas à la reine ce qui pouvait déchirer son cœur pour éclairer sa raison. Il lui présenta, pour la première fois, l'idée de placer le roi et sa famille sous la sauvegarde de la nation, en les conduisant dans le sein de la représentation nationale, et en les rendant ainsi inviolables et sacrés comme la constitution ellemême, i Si le roi doit périr, madame, dit Rœderer, il faut qu'il périsse du même coup que la constitution. Mais le peuple s'arrêtera devant sa propre image personnifiée dans l'assemblée de ses représentants. L'Assemblée ellemême ne pourra s'empêcher de défendre, un roi qui confondra son existence avec la sienne. L'insurrection, criminelle devant la demeuie du roi, sera parricide devant le sanctuaire de la nation, i Tels furent les conseils de Rœderer; Marie-Antoinette rougissait en les écoutant, on voyait que sa fierté de reine luttait dans son âme avec sa tendresse d'épouse et de mère. M. Dubouchage, gentilhomme loyal et marin intrépide, vint au secours des perplexités de la princesse. — s Ainsi, monsieur, dit-il à Rœderer, vous proposez de mener le roi à son ennemi!— L'Assemblée est moins enneiîiie que vous ne le pensez, répliqua le procureur du département, puisqu'au dernier vote monarchique quatre cents de ses membres contre deux cents ont voté pour La Fayette. Au reste, entre les dangei's, je choisis le moindre, et je propose le seul parti que la destinée laisse ouvert au salut du roi. i
La reine, avec un accent de résolution irri- '• tée, comme si elle eût cherché à se rassurer '
elle-même par le son de sa pr-opre voix : c Monsieur, lui dit-elle, il y a ici des forces, il est temps de savoir qui l'emportera enfin du l'oi ou des factions ? ï Rœderer proposa d'entendre le commandant général qui avait succédé à l'infortuné Mandat: c'était Lachesnaye. On le fit appeler; il vint. On lui demanda si l'état des dispositions extérieures de défense était suffisant pour rassurer le château, et s'il avait pris des mesures pour arrêter les colonnes qui marchaient sur la demeure du roi ? Lachesnaye répondit affirmativement, et ajouta que le Carrousel était gardé ; puis, adressant la parole d'un ton d'humeur et de reproche à la reine : (t Madame, lui dit-il, je ne dois pas vous dissimuler que les appartements sont pleins de gens inconnus qui circonviennent le roi, et dont la présence offusque et aigi-it la garde nationale. — La garde nationale a tort, répondit la reine; ce sont des hommes sûrs, i L'attitude et le langage de Marie-Antoinette convainquirent Rœderer qu'il y avait au château une résolution arrêtée d'accepter la bataille le lendemain et qu'on y voulait une victoire pour imposer à l'Assemblée. Il insinua au moins que le roi écrivît au corps législatif et lui demandât assistance. M. Dubouchage combattit encore cette idée. — et Si cette idée ne vaut rien, re- |)rit Rœderer, que deux ministres se rendent à l'Assemblée et lui demandent d'envoyer des commissaii'es au château ! j
On adopta ce pani. MM. de Jol}^ et Champion sortirent pour se rendre à l'Assemblée.
L'Assemblée délibérait ti'anquillement sur la traite des nègres quand les deux ministi'es se présentèrent. M. de Joly, riiinistre de la justice, peignit les périls de la situation, l'ur'gence des mesures, et déclara que le roi désirait qu'une députation de la i-eprésentation nationale vînt s'associera ses efforts pour préserver la constitution, et protéger, par sa présence, la sûi'eté de sa famille. L'Assemblée passa dédaigneusement à l'ordre du jour. Elle était peu nombr-euse, disti'aite, comme assoupie, et dans l'attitude des coi-ps politiques qui attendent une grande ruine, et qui se tiennent à l'écart de l'événement.