‹ Histoire de GirondinsChapitre 35 sur 107 · VI IL · texte numérisé non relu

VI IL

MM. de Joly et Champion soi'tirent découragés. Rœderer et les ministres étaient restés en conférence dans la petite pièce attenante à la chambre du roi. Les membres du département arrivèrent. Ils apprirent aux ministres la formation de la nouvelle municipalité. Elle venait de faire distribuer des car'touches aux Marseillais. Le bataillon des Cordeliei-s et les Marseillais devaient être déjà en marche. La loi, détrônée partout, n'avait plus d'asile que les Tuileries. Ils insistèi-ent pour que le roi allât demander protection à l'Assemblée, s Non î

répondit M. Dubouchage, qui venait d'entendre de la fenêtre les outrages vomis par les bataillons de piques contre le roi ; il n'y a plus de sûreté pour lui qu'ici ! il faut qu'il y triomphe ou qu'il y périsse! a

Les membres du département et Rœderer à leur tète résolurent alors de se rendre euxmêmes au corps législatif, de lui faire connaître la situation, les conseils qu'ils donnaient au roi, et de provoquer enfin de l'Assemblée une résolution qui sauvât tout. Ces membres du département rencontrèrent aux abords de l'Assemblée les deux ministres qui en sortaient. ï Qu'hiiez-vous faire? leur dit le ministre de la justice; nous venons de supp'ier l'Assemblée d'appeler le roi dans son enceinte, à peine nous a-t elle écoutés : elle n'est pas en nombre pour rendre un décret, à peine compte-t on soixante membres! î Le département, découragé, rentra au château avec les ministres. Les canonniers qui stationnaient avec leurs pièces sous le vestibule, au pied du grand escalier, les arrêtèrent. I Messieurs, i leur dirent-ils avec une anxiété qui se révélait f?ur leurs visages, « estce que nous serons obligés de faire feu sur nos frères? — Vous n'êtes là, répondit Rœderer, que pour garder la demeure du roi, et empêcher qu'on en force l'entrée. Ceux qui tireraient sur vous ne seraient plus vos frères ! i

Ces paroles aj'ant paru tranquilliser les canonniers, on pria Rœderer et ses collègues d'aller les répéter dans les cours, où les mêmes scrupules agitaient les gardes nationaux. Rœderer et ses collègues traversèrent le vestibule et entrèrent dans la cour Royale. Elle présentait un formidable aspect de défense. A droite, était rangé en haie un bataillon de grenadiers de la garde nationale, qui s'étendait des fenêtres du château jusqu'au mur du Carrousel. A gauche, et faisant face à ce bataillon civique, un bataillon de gardes suisses. Ces deux bataillons, en croisant leurs feux, anéantiraient les colonnes du peuple qui auraient pénétré du Carrousel dans la cour. Entre ces deux haies de baïonnettes, cinq pièces de canons, braquées contre le Carrousel, étaient rangées devant la grande porte des Tuileries, et auraient foudroyé les assaillants de ce côté, comme les cinq pièces de canon, en position à la porte du jardin, les auraient mitraillés de l'autre côté. Des dispositions pareilles donnaient aux autres cours une apparence inexpugnable. La députation du département alla droit au bataillon de garde nationale. Rœderer, se plaçant au centre, le harangua en termes précis, fermes et modérés, comme il convient à un organe impassible de la loi — Point d'attaque, ferme contenance, ferme défensive!

Le bataillon ne témoigna ni enthousiasme ni hésitation. Le procureur syndic se transporta

au milieu de la cour pour adresser la même allocution aux canonniers. Les canonniers affectèrent de s'éloigner hors de portée de la voix, comme pour éviter d'entendre un appel auquel ils ne voulaient pas obéir. Un d'eux cependant, homme d'un extérieur martial et d'une physionomie résolue, s'éfant approché du magistrat, lui dit : I Mais si l'on tire sur nous, serez-vous là ? — J'y serai, répondit Rœderer, et non derrière vos pièces, mais devant, afin que si quelqu'un doit périr dans cette journée, nous périssions les premiers pour la défense des lois. — Nous y serons tous! 3 s'écrièrent en masse les membres du département. A ces mots, le canonnier, par un geste plus expressif que les paroles, déchargea sa pièce, en répandit la charge à terre, et, mettant le pied sur la mèche qui était allumée, il l'éteignit. C'était la loi qui désarmait devant le peuple. Le peuple applaudit le canonnier du haut des murs du Carrousel.

Pendant que le département échouait ainsi devant les canonniers, des officiers municipaux remettaient aux Suisses l'ordre de repousser la force par la force. A quelijues pas plus loin, des émissaires marseillais, ay;int pénétré dans les cours, haranguaient ces soldats étrangers, pour les engager à ne point faire feu sur des patriotes qui voulaient être libres et républicains comme eux. Tout à coup on entendit frapper à coups redoublés à la porte Royale. Rœderer y accourt; il fait ouvrir un guichet. On introduit un jeune homme maigre, pâle, exalté, officier des canonniers. Il dit que son rassemblement veut se rendre à l'Assemblée, bloquer le corps législatif jusqu'à ce que la déchéance du roi ait été décrétée, et que le peuple a douze j)ièces de canon au Carrousel. K Nous demandons, ajoute-t-il, qu'on nous livre passage à travers le château et le jardin pour aller présenter le vœu du peuple au corps législatif. Nous ne voulons point faire de mal. Nous sommes tous des citoyens comme vous. Nous ne voulons point attenter à la liberté de l'Assemblée, nous voulons lui rendre au contraire cette liberté étouffée sous les conspirations de la cour! 3 Après un dialogue fiévreux entre ce jeune homme d'un côté et les magistrats de l'autre, aux coups répétés qui ébranlaient la porte, et au mugissement de la multitude grossissant derrière le mur, le département se retire, et l'heure prépare seule le dénoûment.

La reine, prévoj^ant que ce dénoûment arriverait avec le jour, qu'il serait sanglant, et ne voulant pas que l'assaut du château, le fer des Marseillais surprissent ses enfants dans leurs lits, les fit réveiller, habiller et conduire auprès d'elle à cinq heures du matin. Le loi et la reine les embrassèrent avec un redoublement de ten-

dresse, comme on étreint plus fortement ce qu'on craint de se voir arracher. Le Dauphin était insouciant et folâtre comme son âge. Cette heure inusitée de son lever, cet appareil militaire des api artements. du jardin, des cours, amusaient ses yeux : l'éclat de ces armes lui masquait la mort. Sa sœur, plus âgée et plus mûre, comprenait la destinée dans les yeux de sa mère et dans les prières de sa tante. La présence de ces deux beaux enfants entre ces deux princesses émut les gardes nationaux postés dans les appartements et poita jusqu'aux larmes l'enthousiasme des volontaires campés dans la galerie des Carraches. Le maréchal de Mouchy et les ministres engagèrent le roi à fortifier par sa présence ces bonnes dispositions, et à passer en revue toutes les forces que le dévouement h sa personne ou l'obéissance à la loi réunissaient autour du château. Quoique les troupes fussent peu nombreuses et peu résolues, combien de fois l'aspect d'un prince faisant appel à une poignée de défenseuis, dans les extrémités de sa fortune, avait-il multiplié leur nombre par leur élan et retourné le sort!

Mais pour répandre cette électricité morale dans les masses, il faut en avoir en soi-même le foyer. Les héros seuls communiqent l'héroïsme. Louis XVI n'avait rien, ni dans la parole, ni dans l'âme, qui pût enflammer une multitude. Elle cherchait en lui un roi, elle ne voyait qu'un père de famille. L'extérieur même de l'homme enlevait tout prestige au roi. Si les bataillons indécis avaient vu sortir, avec le jour, des portes de son palais, un prince à cheval, jeune, fier, bouillonnant d'ardeur, prêt à jouer sa vie avec cette fortune qui favorise la jeunesse; si un vieillard, découvrant son front, eût étalé ses cheveux blancs devant son peuple et fait appel à la pitié, cette dernière éloquence des revers; si quelques mots, lancés de son cœur dans celui des soldHts, avaient circulé de rang en rang, et imprimé un de ces courants d'émotion martiale qui entraînent si aisément les hommes rassemblés; si un drapeau, un geste, une épée tirée à propos eût fasciné les yeux et courbé cette forêt de baïonnettes sous le plus léger frémissement d'enthousiasme, ou aurait combattu, on aurait vaincu, et la constitution, raffermie par une victoire, aurait vacillé quelques mois de plus.

Mais Louis XVI n'avait dans sa personne ni [ la grâce de la jeunesse qui séduit, ni la majesté de la vieillesse qui attendrit les hommes. Rien de martial ne révélait en lui son chef au soldat, son père au peuple. Au lieu de revêtir un uni- ' forme et de monter à cheval, il était à pied, en habit violet, couleur de deuil des rois; sans bottes, sans éperons, avec une chaussure de cour, des souliers à boucles, des bas de soie blancs, un chapeau sous le bras, ses cheveux : frisés et poudrés de la veille, sans qu'une main ! attentive eût réparé dans cette coiffure le dé- 1

sordre des sommeils rapides et des agitations de la nuit. Son regard, intimidé non par le danger, mais par la représentation, était terne, indécis, errant ; sa bouche avait le sourire gracieux mais banal de toutes les heures de sa vie de prince; sa démarche, lourde et flottante, balançait son corps d'un pied sur l'autre, comme dans les froides réceptions de cour. Toute sa personne manquait d'accent ; on attendait tout, il n'inspirait rien. Il fallait réfléchir pour être attendri. Il n'avait, dans cette revue, d'autre prestige que celui de son abattement.

i Cependant la seule présence de ce roi arrai ché au sommeil par l'insurrection, de cette reine, de cette sœur en habits de deuil, de ces enfants menés par la main, venant solliciter processionnellement et en silence, dans les salles et dans les cours de leur demeure, la fidélité de leurs amis, l'honneur du soldat, la pitié de leurs ennemis, avait par elle-même une éloqence qui pouvait se |)asser de paroles. Le roi en balbutiait quelques-unes, à peine entendues, toujours les mêmes, comme un refrain qui dispense de penser : i Eh bien ! messieurs, on dit qu'ils viennent... Je ne sais pas ce qu'ils veulent... Nous verrons... Ma cause est celle de la constitution et de tous les bons citoyens... Nous ferons notre devoir, n'est-ce pas? »

Ces paroles, prononcées de distance en distance, et interrompues par de rares acclamations et par le retentissement des armes que les postes présentaient au roi. suffisaient h la contenance, mais ne suffisaient pas à la gravité du moment. La reine, qui suivait pas à pas le roi, relevait ces paroles par la noblesse de son attitude, par le mouvement à la fois fier et gracieux (Je sa tête et par l'expression de son regard. Klle aurait voulu inspirer son âme au roi; elle souffrait de ne révéler que par l'attitude, par la rougeur et par l'émotion muette, ces sentiments de reine, d'épouse, de mère, que son sexe l'obligeait à contenir dans son sein. On voyait qu'elle pleuiait en dedans, mais que le courage et la colère séchaient ses larmes à mesure qu'elles sortaient. Sa respiration était courte, forte, bruyante ; sa poitrine se soulevait sous l'indignation. Ses traits fatigués et pâlis par l'insomnie, mais tendus par la volonté et exaltés par l'intrépidité de son âme ; ses yeux qui parlaient par des éclairs continue à tous les yeux fixés sur elle; son regard qui implorait, qui remuait, qui bravait à la fois, selon qu'il rencontrait des visages froids, amis ou hostiles ; l'anxiété avec laquelle elle cherchait sur les physionomies l'impression des paroles du roi; sa lèvre relevée et palpitante, son nez aquilin, ses narines renflées par l'émotion; l'attitude de sa tête redressée par le péril ; sa démarche triste, ses bras affaissés, ses poses fières; les traces

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encore récent"s de cette beauté qui commençait à pâlir sous ses années, comme sa fortune sous ses malheurs; le souvenir des adorations qu'elle avait respirées dans ces mêmes salles où elle implorait en vain quelques bras pour la défendre; ces rayons de soleil du matin pénétrant dans les appartements et ondoyant sur ses cheveux comme une couronne vacillant sur sa tête; ces armes diverses, cette foule, «ces acclamations, ces silences au milieu desquels elle s'avançait : tout imprimait à sa personne une majesté de courage, de dignité, de tristesse, qui égalait aux yeux des spectateurs la solennité de la scène et la grandeur de l'événement. C'était la Niobé de la monarchie; c'était la statue de la royauté tombée du trône, mais sans être ni souillée ni dégradée par sa chute. Elle ne régna jamais tant que ce jour là.

Elle fut reine malgré son peuple et malgré le sort. Son aspect attendrit, dans l'intérieur, les gardes nationaux les plus indécis et fit tirer du fourreau tous les sabres. Gardes suisses, gendarmerie, grenadiers, volontaires, gentilshommes, bourgeoisie, peuple, toutes les armes, tous les postes, toutes les salles, tous les escaliers s'émurent d'un même enthousiasme à son passage ; tous les regards, tous les gestes, toutes les paroles lui promirent mille vies pour sa vie. La pâleur des grandes émotions était répandue sur les visages. Des larmes roulaient dans les yeux des soldats les plus aguerris. Pleine de séduction pour la garde nationale, de bienveillante dignité pour les gardes suisses, de grâce et d'abandon pour ses amis, elle fut, en passant dans les rangs des gentilshommes réunis dans la grande galerie, l'objet d'un culte cheva'eresque. Les uns lui demandaient sa main à baiser, les autres la priaient de toucher seulement leurs armes, ceux-ci jetaient leurs manteaux sous ses pieds et sous ceux du Dauphin et de Madame Royale ; ceux-là, plus familiers, élevaient l'enfant dans leurs bras au-dessus de leur tête, drapeau vivant pour lequel ils juraient de mourir!

A ces transports, la reine s'exalte elle-même ; saisissant deux pi.stolets à la ceinture de M. d'Atfry, commandant des Suisses, elle les présente au roi : a Voilà l'instant de se montrer, lui dit-elle, ou de périr avec gloire au milieu de ses amis ! » Le roi remit ces pistolets à M. d'Aft'ry; il sentit que la vue de ces armes le dépopulariserait, et que sa meilleure défense aux yeux des citoyens était son inviolabilité et la loi.

Après avoir visité tous les postes de l'intérieur avec sa famille, le roi, descendu dans le vestibule du grand escalier, fit remonter la reine, madame Elisabeth et les enfants dans leurs appartements. Il voulut achever seul la

revue des forces extérieures. Il craignit que la reine, tant calomniée aux oreilles du peuple, n'eût à subir (juelques outrages et peut-être quelques dangers personnels en passant devant le front des bataillons.

xiir.

Le roi s'avança dans la cour Royale, suivi de MM. de Boissieu et de Menou, maréchaux-de-camp, commandant au château; de MM. de Maillardoz et do Bachmann. officiers supérieurs des Suisses; de M. de Lajnrd, ancien minisire de la guerre; de M. Dubouchage. ministre de la marine, et du prince de Poix-Noailles. ancien capitaine des gardes du corps. Le bruit des tambours qui battaient aux champs, les commandements des officiers qui ordonnaient de porter les armes, les acclamations de la foule des royalistes qui se pressaient aux portes, aux fenêtres, sur les balcons du château, et qui élevaient leurs chapeaux en l'air en criant : Vive le roi ! entraînèrent un peu les bataillons sous les armes et leur arrachèrent quelques derniers cris de fidélité. La reine, madame Elisabeth, les femmes, les serviteurs qui les entouraient pleurèrent de joie en contemplant du haut du balcon de la salle des Gardes ces signes d'attachement. Cette joie fut courte et inquiète. Deux bataillons douteux entrèrent dans les cours pendant la revue. Silencieux et mornes, ils contrastaient avec les bataillons dévoués. Les canonniers, jusque-là impassibles, allèrent fraterniser avec eux. M. de Boissieu jugea qu'il était prudent d'éloigner ces bataillons, et leur assigna leur place plus loin du Palais, sur la terrasse du bord de la Seine. [Is défilèrent devant le roi, pour s'y rendre, aux cris de : Vive la nation !

Des cours, le roi passa dans le jardin. Les bataillons royalistes des quartiers des Petits- Pères et des Filles-Sainl-Thomas, rangés eu bataille à droite et à gauche de la grande porte, sur la terrasse du château, le couvrirent de leurs ba'ionnettes, de leur enthousiasme et de leurs serments. Des grenadiers l'entourèrent et le prièrent d'aller passer en revue leurs camarades postés à l'extrémité du jardin, au Pont-Tournant, pour raffermir par sa présence ce poste si important à la défense. Le roi s'y hasarda, malgré les représentations de quelques personnes de sa suite qui lui faisaient craindre d'être attaqué en chemin par les bataillons de piques, en bataille sur la terrasse du bord de l'eau.

Le faible cortège royal traversa le jar^n dans toute sa longueur sans accident. Les grenadiers du Pont-Tournant se montrèrent pleins de résolution et d'énergie. Mais deux esprits se partageaient la garde nationale comme la France. A peine le roi eut il quitté le Pont-Tournant pour revenir au château.

que les bataillons de piques, ceux du faubourg Saint-Marceau et les deux bataillons entrés pendant la revue et postés par M. de Boissieu sur la terrasse de la Seine, élevèrent en immense clameur leurs insultes et leurs menaces contre la cour. Cette clameur monta du jardin jusqu'aux appartements des Tuileries. La reine, assise dans la chambre du roi, s'y reposait un moment, entourée de ses enfants, de sa sœur, des ministres et de Rœderer. Ce bruit fit voler un des ministres vers la fenêtre. La reine s'y précipita. Le ministre l'écarta respectueusement ; il ferma la fenêtre pour épargner à cette princesse la vue des gestes et des outrages contre son mari, tt Grand Dieu ! ditelle, c'est le roi qu'on hue ! Nous sommes perdus ! I Elle retomba anéantie sous ces alternatives de vie ou de mort.

Le roi rentra pâle, défait, inondé de sueur, le désespoir dans l'âme, la honte sur le front. Pendant tout le trajet du Pont-Tournant aux Tuileries, il avait dévoré le désespoir et l'ignominie. Il avait vu brandir de loin, contre sa personne, les piques, les sabres, les baïonnettes rassemblés pour le défendre. Les poings levés, les gestes meurtriers, les apostrophes cyniques, les mouvements de rage de quelques forcenés s'efforpant de descendre de la terrasse dans le jardin, pour venir fondre sur son escorte, retenus à peine par leurs camarades et se vengeant de leur impuissance par leurs imprécations, l'avaient accompagné jusqu'à la porte. Son faible cortège n'avait pu même le préserver de danger pour sa vie. Un homme, en uniforme de garde nationale, d'une figure sinistre, portait souvent la main sous son uniforme, comme pour y chercher un poignard, et suivait le roi pas à pas. Un grenadier s'attacha à cet homme et se plaça sans cesse entre le roi et lui. En rentrant au poste, api-ès avoir mis le roi à l'abri dans son palais, ce grenadier s'évanouit d'horreur de la scène dont il avait été témoin.

A peine le roi était il rentré que deux de ces bataillons du bord de l'eau sortirent par la grille du Pont-Royal, avec leurs canons, et se rangèrent en bataille sur le quai, entre le jardin et le Pont-Royal, pour attendre les Marseillais et pour attaquer ensemble. Deux autres bataillons se débandèrent dans la cour Royale. Ils rentrèrent au Carrousel et s'y portèrent pour attendre les bataillons en retard et pour les entraîner dans leur défection. Une masse immense de peuple, de fédérés de Brest, d'in surgés des faubwurgs, s'accumula sur la place, autour de ces bataillons.

Il était sept heures. Le tocsin n'avait pas cessé de tint«r pendant la nuit. Depuis qae

l'heure matinale où le peuple se lève pour se rendre ri ses travaux du jour avait sonné, les rues et les places, d'abord lentes à se remplir, s'étaient encombrées de foule. Ces masses de peuple, stagnantes dans leurs mouvements, attendaient que les bataillons de leurs quartiers se fussent rassemblés pour les suivre. A peine apercevait-on un faible courant vers le Louvre et vers le Pont-Royal, dans les rues qui versent du faubourg Saint-Antoine et du faubourg Siiint-Marceau dans le centre de Paris. Les deux foyers d'impulsion étaient maintenant, l'un à l'Hôtel-de-Ville avec Santerre et Westermann ; l'autre dans l'ancien bâtiment des Cordeliers, où siégeait le club de ce nom et où les Marseillais avaient été casernes.

Les Cordeliers avec leur club et leur caserne étaient au quartier Saint-Marceau et à la rive gauche de la Seine ce que l'Hôtel-de- Ville était pour le faubourg Saint- Antoine et pour la rive droite, le cœur et le bras de l'insurrection. A minuit, Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Carra, Rebecqui, Barbaroux et les principaux meneurs du club s'étaient constitués en séance permanente. ! Danton, l'orateur des C^ordeliers et l'homme j d'Etat du peuple, avait fait ouvrir la salle aux {Marseillais, i Aux armes! leur avait-il dit. Vous entendez le tocsin, cette voix du peuple. I 11 vous appelle au secours de vos frères de i Paris. Vous êtes accourus des extrémités de i l'empire pour défendre la tête de la nation I menacée dans la capitale par les conspirations I du despotisme ! Que ce tocsin sonne la derî nière heure des rois et la première heure de la vengeance et de la liberté du peuple! Aux armes, et ça ira ! i

A peine Danton avait-il proféré ces rapides paroles que l'air du Ca ira ébranla les voûtes des Cordeliers. Carra, Fabre d'Eglantine, Rebecqui, Barbaroux, Fournier l'Américain avaient passé la nuit à ranger les Marseillais sous les armes et à grouper autour de leurs bataillons les fédérés de Brest. Un grand nombre de fédérés isolés des départements s'étaient joints à cette tête de colonne, et avaient formé un véritable campement révolutionnaire dans les cours et dans les bâtiments des Cordeliers. Les canonniers brestois et marseillais s'étaient couchés, la mèche allumée, auprès de leurs pièces. Danton s'était retiré incertain encore des succès de la nuit. Pendant qu'on le croyait occupé à nouer dans de mystérieux conciliabules les dernières trames de la conjuration, il était rentré dans l'intérieur de sa maison, et s'était couché tout habillé pour dormir un instant pendant que sa femme veillait et pleurait à coté de son lit. Après avoir conçu le plan et imprimé l'impulsion, il avait abandonné l'action aux hommes des coups de main et le sort de sa pensée à la lâcheté ou à l'énergie du peuple. Ce n'était

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point timidité, c'était une théorie profonde i les convulsions des peuples comme dans les des révolutions. Danton avait la philosophie batailles, des hasards auxquels un homme ne des tempêtes; il savait qu'une fois formées il peut rien que s'asseoir et s'endormir en les est impossible de les diriger et qu'il y a, dans I attendant.

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