‹ Histoire de GirondinsChapitre 93 sur 107 · LIVRE CINQUANTE-SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUANTE-SIXIEME

A peine Danton était-il mort que la terreur sembla se ranimer des efforts mêmes qu'il avait faits pour l'adoucir. Viugt-sept accusés de tous rangs, de toutes opinions, de tous sexes, accolés pêle-mêle, dans la prison du Luxembourg, sous prétexte de conspiration, lurent conduits au tribunal révolutionnaire. On y voyait le général Arthur Dillon, Chaumette, les aides-decamp de Ronsin, le général Beysser, l'évêque de Paris Gobel, les deux comédiens Grammont, le père et le fils, l.apalus, la veuve d'Hébert, enfin la femme de Camille Desmoulins. Leur crime commun se bornait à quelques aspirations imprudentes vers leur délivrance ou vers la délivrance de ceux qui leur étaient chers. Leur crime réel était l'inquiétude que l'émotion du peuple, :i la voix de Danton, avait donnée la veille aux maîtres de la Convention. On voulait jeter le sang à grands flots sur la ceudre du tribun pour l'éteindre.

Presque tous furent condamnés. La jeune religieuse qui portait le nom d'Hébert ne se dissimulait pas son sort. Elle ne désirait pas prolonger une vie étouffée dès son enfance dans le cloître, flétrie dans le monde par le nom qu'elle portait, combattue entre l'horreur et l'amour pour la mémoire de son mari, malheureuse partout. — Je n'ai dû à la Révolution qu'un éclair de liberté et de bonheur, i disait-telle à sa compagne de douleur Lucile Desmoulins ; « il est affreux d'aimer un homme que tout le monde abhorre. Sa mémoire ne me sera pas pardonuée ; je mourrai pour expier peutêtre les excès que j'ai le plus déplorés. — Vous; madame, i ajoutait-elle, i vous êtes heureuse. Aucune charge ne s'élève contre vous. Vous ne serez pas enlevée à vos enfants, vous vivrez!» Lucile Desmoulins n'acceptait pas cette espérance. Elle avait appris par la mort de son mnri ce que valait l'amitié de Robespierre- — c Les lâches me tueront comme lui, » répoDdiUelle à sa compagne d'échafaud ; i mais

ils ne savent pas ce que le sang d'une femme fait monter d'indignation dans l'âme d'un peuple! N'est-ce pas le sang d'une femme qui a chassé pour toujours les Tarquins et les décemvirs de Rome? Qu'ils me tuent, et que la tyrannie tombe avec moi ! »

Ces deux veuves de deux hommes qui s'entre-déchiraient peu de jours avant, et dont l'acharnement l'un contre l'autre avait amené la perte commune, offraient une des plus cruelles dérisions de la destinée. Elles avaient peut-être applaudi, quelques mois avant, à l'immolation de la reine et à la mort de madame Roland. Elles comprenaient maintenant la misère par leurs propres cœurs. Les fautes et les vengeances se touchaient dans ces catastrophes de la teneur où les jours faisaient l'œuvre des années.

En vain, la nièi'e de Lucile, la belle et infortunée madame Duplessis, s'adressait à tous les amis de Robespierre, pour réveiller en lui un souvenir de leurs anciennes relations. Toutes les portes se fermaient au nom des parents de Camille et de Danton. — <i Robespierre, i écrivit elle enfin, «ce n'est donc pas assez d'avoir assassiné ton meilleur ami, tu veux encore le sang de sa femme, de ma fille !... Ton monstre de Fouquier-Tinville vient d'ordonner de la mènera l'échafaud. Deux heures encore, et elle n'existera plus. Robespierre, si tu n'es pas un tigre à face humaine, si le sang de Camille ne t'a pas enivré au point de perdre tout à fait la raison, si tu te rappelles encore nos soirées d'intimité si tu te rappelles les caresses que tu prodiguais au petit Horace, que tu te plaisais à tenir sur tes genoux ; si tu te rappelles que tu derais être mon gendre, épargne une victime innocente! Mais si ta fureur est celle du lion, viens nous prendre aussi, moi, Adèle (son autre fille) et Horace; viens nous déchirer de tes mains encore fumantes du sang de Camille. Viens, viens, et qu'uu seul tombeau nons réunisse ! ]

Cette lettre resta sans réponse. Robespierre, à qui ces concessions fatales à une popularité qu'il aurait dû répudier à ce prix, ne laissaient plus le droit d'avoir ni mémoire, ni indulgence, ni pitié, ou ne la reçut pas, ou feignit de l'ignorer. 11 se tut. Lucile, assise à côté de madame Hébert dans la charrette des suppliciés, fut conduite à l'échafaud. Plus heureuse que sa compagne écrasée d'humiliations et baissant lé front sous le nom d'Hébert, madame Desmoulins pouvait du moins lever la léte et dire au peupie qu'elle mourait jjour avoir inspiré à son mari l'indulgence. Sa taille élancée, son visage plus euf.mtin encore que ses années, la pâleur luttant sur ses joues avec la fraîcheur de la jeu nesse, son mari, qu'elle invoquait, sa mère et son enfant qu'elle appelait, ses regrets de la vie, interrompus par ses élans d'amour vers la mort qui allait la rejoindre à son Camille, attendris saient tous les regards. Moins sévère que madame Roland, elle inspirait plus d'intérêt. Elle ne mourait pas pour la gloire, mais pour son amour. Ce n'était pas l'opinion, c'était la nature que la mort frappait en elle. Elle fut pleurée. Ce fut peut-être la victime la plus vengée quelques mois plus tard. Ce sang de femme décolorait l'autre. II rangeait tout un sexe contre les assassins de la jeunesse, de l'innocence et de l'amour. La mort de Lucile était la page la plus éloquente du Vieux Cordelicr.

Les comités tremblèrent. Ils redoutaient dans Paris et dans les départements le contre coup de la mort de Danton. Son supplice était un coup d'Etat. Comment serait-il accepté? Les comités ne connaissaient pas assez la servilité de la peur. Leur succès dépassa leur confiance. Un seul cri d'adulation parut s'élever vers eux de tous les clubs de la république. La mémoire de Danton n'eut plus d'amis. Legendre lui-même racheta par plus de bassesse la velléité d'indépendance qu'il avait osé mon trer. Il obséda Robespierre de ses repentirs, il le dégoûta de sa servilité. «J'ai été l'ami de Danton tant que je l'ai cru pur, i disait-il ; I maintenant il n'y a pas dans la république un homme plus convaincu que moi de ses crimes, i

Le comité de salut public, dominant désormais à l'intérieur, reporta toute son attention vers les frontières.

Saint-Just, le bras de Robespierre, repartit pour l'armée. L'ouverture de la campagne de 1794 y rappelait l'œil et la main de la Convention. Les coalisés, s'observant toujours entre eux d'un regard jaloux et comptant sur les divisions intestines de la France, n'avaient rien tenté pendant l'hiver. Ils s'étaient contentés de conserver leurs positions et d'accumuler

leurs forces. Leur plan consistait à marcher eo masse sur Landrecies et de là sur Paris par Laon. Leurs armées se composaient, au mois de mars, de soixante mille hommes, Autrichiens ou émigrés, sur le Rhin, sous le commandement du duc de Saxe-Teschen ; de soixante- cinq mille Prussiens autour de Mayence, dans le Luxembourg et sur la Sambre, commandés par Beaulieu, Blankeinstein et le prince de Kaunitz ; enfin de cent vingt mille hommes des différents contingents de la coalition, sous les ordres du prince de Cobourg et de Clairfayt, manœuvriint entre le Quesnoy et l'Escaut.

L'armée française se décomposait en armée du Haut-Rhin : soixante mille hommes ; armée de la Moselle: cinquante mille; armée des Ardennes : trente mille ; armée du Nord : cent cinquante mille. Les hostilités commencèrent par une marche des alliés sur Landrecies. Ce mouvement fit reculer l'armée républicaine. L'ennemi opéra l'investissement de Landrecies. Notre centre, ainsi refoulé, laissait nos deux ailes découvertes et sans liaison avec le corps principal. Pichegru, ti'ayant pa rétablir son centre dans une première attaque, et convaincu qu'il ne réussirait pas par une action directe à débloquer Landrecies, résolut d'opérer une diversion téméraire en envahissant la Flandre maritime et en rappelant ainsi de ce côté les forces principales de l'ennemi. Son génie réfléchi, associé au génie de Carnot, voyait la guerre d'ensemble, et suivait, sur le vaste horizon d'une carte de l'Europe, l'effet d'une opération sur une autre. Il avait de plus, en lui, le feu qui allume, au moment prémédité, la résolution froidement prise.

Il fit masquer son mouvement par une attaque générale de toute la ligne française, propre à rappeler les forces des coalisés loin du bord de la mer, où il voulait passer eu les tournant. Ces attaques brillantes, mais sans résultat, n'empêchèrent pas les coalisés de bombarder Landrecies et de s'emparer de cette clef de nos provinces.

Pendant ces combats, le général Souham et le général Moreau passèrent la Lys et le canal de Loo avec cinquante mille combattants, surprirent Clairfayt, lui enlevèrent Courtray et Menin. Pichegru, se prévalant de ces premiers succès, ne craignit pas de découvrir entièrement la route de Paris, en lançant tous ses corps d'armée pour appuyer Moreau et Souham. Si Cobourg osait pénétrer en France, pensait Pichegru, il se trouvera entre Paris et une armée française de cent vingt mille hommes, qui le coupera de la Flandre et de l'Allemagne.

Cette témérité réussit. Le défi ne fut pas accepté |)ar le prince de Cobourg. Il fit faire volte-face à son armée, pour suivre Pichegru et pour l'envelopper dans ses conquêtes.

Un seul conseil de guerre tenu à Tournay et auquel assista l'empereur, arrêta un nou- ▼eau plan de campagne, qu'on appela le plan de destruction de l'armée française. L'armée entourée et détruite, les coalisés se flattaient que le sol de la France, épuisé de patriotisme et de sang, n'en enfanterait pas d'autre ; et que les bras de la Révolution coupés, on pourrait la frapper au cœur. Ils s'avancèrent sur six colonnes contre l'armée du Nord, qu'ils devaient rencontrer entre Menin et Courtray. Pichegru était absent et visitait en ce moment ses corps sur la Sambre. Moreau et Souham déjouèrent les plans des coalisés et combattirent réunis les différentes colonnes séparées, dont ils prévinrent ainsi la jonction. Ils remportèrent la victoire de Turcoing, et changèrent en déroute, h Waterloo, la marche de l'armée anglaise. Le duc d'York, qui commandait cette armée, ne dut son salut qu'ii la vitesse de son cheval. Trois mille prisonniers et soixante pièces de canon restèrent comme dépouilles aux républicains. La gloire de la France brillait, sous Moreau et Pichegru, h la place où elle devait pâlir, après tant d'éclat, 80U3 Napoléon. Le site de Waterloo était marqué de triomphe et de revers sur la carte de nos destinées. Cette victoire à nombre si inégal doubla, par l'enthousiasme, la valeur de nos soldats. Pichegru arriva le lendemain pour en recueillir les fruits. Ils lui furent disputés avec acharnement dans un combat de quinze heures, où le nom de Macdonald commença à s'illustrer parmi les noms de Moreau, de Hoche de Pichegru, de Marceau et de Vandamme. Moreau, chargé du siège d'Ypres, repoussa Clairfayt, qui venait secourir la ville à la tête de trente mille soldats. Il prit la place après des assauts obstinés, et y fit six mille prisonniers.

Pendant ces opérations Carnot avait leS yeux sur la Sambre tant de fois passée et repassée, et qui ressemblait à la limite fatale disputée entre la coalition et la république. Carnot y avait envoyé Jourdan, si injustement destitué de son commandement de l'armée du Nord, et nommé alors par Carnot général de l'armée de Sambre-et-Meuse. Jourdan ne savait se venger de sa patrie ingrate qu'en 1^ couvrant de son épée et de son génie. Saint-Just et Lebas, présents au milieu des faibles corps qui couvraient cette rivière, ne cessaient de les jeter de l'autre côté pour lancer la guerre sur le sol ennemi. Jourdan, arrivant avec cinquante mille hommes de l'armée des Ardeones, résolut de passer la Sambre à la voix de ces représentants. Marceau et Duhesme refoulèrent les Autrichieas à

Thuin et à Lobbes. Ils favorisaient ainsi le passage de la Sambre par l'armée qui les suivait. Mais, abandonnés par les troupes du général Desjardins, que des dispositions mal combinées retinrent, ils repassèrent la rivière pour se rallier au corps principal. L'impatient Saint- Just montra de nouveau la Sambre ou la mort aux- généraux Charbonnier et Desjardins. Ht s'élancèrent, le 20 mai, au delà du fleuve. Campés sur la rive étrangère et adossés à la Sambre, Charbonnnier et Desjardins détachèrent Kléber et Marceau, sur un ordre du conseil de guerre, pour ;tller ravitailler l'armée du côté de Frasnes. Attaqués, pendant ce démembrement imprudent, par les Autrichiens, les Français furent jetés dans le fleuve et ne durent leur salut qu'au retour de Kléber et à la valeur de Bernadotte, rappelés par le bruit du canon. La Sambre, teinte du sang français, roula encore une fois entre l'ennemi et nous.

En vain Jourdan approchait. L'ardeur de Saint-Just ne voulait pas l'attendre, i Charleroi, Charleroi ! i répétait il sans cesse aux généraux, comme Caton aux Romains, dans le conseil de guerre ; i arrangez vous comme vous voudrez, mais il faut une victoire à la république. I

Kléber repassa le 26 mai , attendit trois heures, sous la mitraille de vingt bouches à feu, les colonnes qui devaient le suivre. Ecrasé enfin par de nouvelles batteries qui déchiraiexit les deux flancs de son avant-garde, il fallut se replier. Le 29, Saint Just fit passer Marceau et Duhesme. Leurs têtes de colonnes, se heurtant contre trente-cinq mille hommes du prince d'Orange, repassent en débris. Enfin Jourdan arrive au milieu de ces inutiles assauts. Saint- Just proclame à l'instant Jourdan général de l'armée de Sambre-et-Meuse et du Nord tout à la fois. Il lui adjuge tous les généraux et tous les corps. Il lui donne la dictature de la campagne. Jourdan apporte h l'instinct militaire de Saint-Just la science du général et le nombre des bataillons. Il passe une sixième fois la Sambre, et marche sur Charleroi entouré de quatre-vingt mille combattants.

Jourdan commençait à bombarder la ville et plaçait ses corps d'armée dans la prévision d'une prochaine bataille, quand, attaqué avant l'heure, sans munitions, sans batteries, sans appui, sans liaison établie avec lui même, foudroyé par la masse de trois armées ennemies, il fut obligé, malgré les prodiges d'intelligence et de valeur « de Kléber, de Marceau, de Duhesme, de Lefebvre et de Macdonald, de se replier précipitamment sur le vallon de la Sambre et de se couvrir de nouveau de ses eaux. Saint-Just irrité , quoique témoin de l'intrépidité des troupes et de l'obéissance des généraux, trembla que la nouvelle de ce revers ne dépopularisât le comité et Robespierre. Il avait combattu lui-même eu héros, mais la gloire a'était

rien sans le triomphe. La victoire pour Saint- Just était de la politique. Son champ de bataille était à Paris. Il ne trouvait rien d'impossible de ce qui était nécessaire à la république. Carnot ne cessait de lui écrire : * Une victoire sur la Sambre ou l'anarchie à Paris, i

Enfin, le 18 juin, Jourdan, ayant réuni, en deux jours, ses parcs d'artillerie, ses renforts et ■es munitions, profita de la confiance qu'avait donnée au prince de Cobourg son succès, pour repasser la Sambre et s'avancer sur Charleroi. Le prince de Cobourg avait détaché la plus grande partie de ses bataillons et de ses escadrons pour aller fortifier Clairfayt contre Pichegru. Jourdan investit Charleroi, retrancha les villages qui couvraient le front de son camp et surtout Fleurus. Au centre de sa ligne, il arma une redoute de dix-huit pièces de gros calibre et éteignit le feu de Charleroi. Cette place se rendit à Saint-Just le jour même. Saint-Just se montra généreux envers la garnison. Il la laissa sortir avec armes et bagages. Au moment où elle évacuait la place en défilant devant le représentant du peuple, le bruit du canon, qui grondait dans le lointain, annonçait à C"harleroi un secours tardif et à Jourdan une bataille prochaine.

C'était le prince de Cobourg, qui s'approchait et qui, faisant sa jonction avec le prince d'Orange, commençait à canonner les avantpostes de l'armée française. Jourdan avait disposé ses troupes en croissant; ses deux ailes s'appuyaient à la Sambre, qu'elles ne pouvaient repasser, et n'avaient ainsi d'option qu'entre la victoire et l'abîme. Marceau, Lefebvre, Championnet, Kléber commandaient ces différents corps, et datèrent de cette bataille la première gloire de leurs noms; des retranchements liés par de fortes redoutes et défendus par des troupes d'élite couvraient les deux extrémités avancées de nos ailes et tout le centre de la position.

Le prince de Cobourg renouvela dans cette occasion l'éternelle routine de la vieille guerre en disséminant ses forces et ses attaques. Il divisa ses quatre-vingt mille hommes en cinq colonnes qui s'avancèrent en demi-cercle pour aborder l'armée française sur tous les points à «la fois. Le prince d'Orange, le général Quasnodowich, le prince de Kaunitz, l'archiduc Charles, frère de l'empereur, et le général Beauiieu commandaient chacun une de ces colonnes d'attaque. Ces colonnes s'avancèrent toutes, après des succès et des revers momen tanés, contre les troupes républicaines. Championnet, un moment enfoncé, se retira derrière des retranchements. L'espace que Championnet laissait vide, iocndé soudain d'une immense

cavalerie autrichienne, devint le centre du champ de bataille.

Le sort du combat que livraient contre ce» masses Lefebvre et Champioonet restait voilé à Jourdan sous des nuages de fumée. On vit s'élever en ce moment au dessus de ce nuage un ballon qui portait des officiers de l'étatmajor fiançais. Carnot avait voulu appliquer à l'art de la guerre l'invention jusqu'alors stérile de l'aérostat. Ce point d'observation mobile, planant au dessus des camps et bravant les boulets, devait éclairer le génie du général en chef. Les Autrichiens dirigèrent des projectile» contre le ballon et le forcèrent à s'élever, pour les éviter, à une prodigieuse hauteur. Les officiers qui le montaient reconnurent néanmoins la situation périlleuse de Kléber et redescendirent pour en informer Jourdan. Ce général se porta à l'instant avec ses réserves, composées de six bataillons et de six escadrons, au secours de Championnet et rentra avec lui, au pas de charge et sur des monceaux de cadavres, dans les positions abandonnées. La grande redoute reconquise laboura de boulets les profondes lignes autrichiennes. La cavalerie française s'élança au galop dans ces brèches, les élargit à cou|/s de sabre et enleva cinquante pièces d'artillerie. Mais au moment où Jourdan perçait ce centre ennemi, le prince de Lambesc, à la tête des carabiniers et des cuirassiers impériaux réunis, fondit sur la cavalerie française et lui enleva sa victoire et ses dépouilles. Nous commencions à plier, quand le prince de Cobourg, apercevant le drapeau tricolore qui flottait sur les remparts de Charleroi, et voyant ainsi le fruit de la journée et de la campagne enlevé à l'armée coalisée, fit sonner la retraite, et, en livrant le champ de bataille, livra ainsi le nom de Fleurus et l'honneur de la victoire à Jourdan.

Vingt mille cadavres couvraient ce champ de bataille. Cette victoire nous donna de nouveau la Belgique, et ne tarda pas à faire rentrer sous lés lois de la Convention les villes françaises un moment envahies par l'étranger. Pichegru, Carnot et Saint-Just résolurent de réunir Parmée du Nord à l'armée de Sambreet-Meuse, de lancer Pichegru à la conquête de la Hollande ; de séparer Clairfayt du duc d'York, de couper ainsi en tronçons la grande armée de la coalition, de faire soulever les piovinces du Rhin ^ des Pays-Bas sous leur» pieds, de profiter de l'hésitation de la Prusse, de détacher l'Autriche du faisceau de nos ennemis et d'écouter les propositions pacifiques que l'empereur commençait à faire à Robespierre.

Le caractère patie'nt de Robespierre avait en effet vivement frappé l'imagination des hommes d'Etat de la cour de Vienne. Lassés d'effort» inutiles, effrayés de la prépondérance de la

DES GIRONDINS

Prusse, inquiet» do l'inaction de la Russie, impatients des exigences de Pitt, le cabinet autrichien méditait upe défection. L'anarchie seule et l'instabilité du gouvernement révolutionnaire empêchaient l'empereur de traiter. 11 attendait pour se dévoiler que l'avènement de Robespierre à la dictature, rendant l'unité h la république, donnât un centre aux négociations et ane garantie à la paix.

Le seul danger réel de la république dans les derniers mois de la campagne précédente avait été le blocus de Landau et l'occupation des lignes de Weissembourg, ces portes de nos vallées du Rhin et des Vosges. Le comité de salut public résolut alors de faire des efforts désespérés pour reconquérir cette position et pour débloquer Landau. Landau ou la mort fut le mot d'ordre des trois armées du Rhin, des Ardennes et de la Moselle. Des levées en masses et l'élan unanime des populations belliqueuses de l'Alsace, des Vosges, du Jura fortifièrent rapidement ces trois armées. Pichegru commandait l'armée du Rhin. Son caractère rude et son extérieur républicain avaient conquis à ce général la confiance de Robespierre, de Saint- Just et de Lebas. Ces hommes ombrageux voyaient dans Pichegru un homme d'une vertu et d'une modestie antiques, capable de sauver la république, incapable de songer à la dominer. L'âme ambitieuse de Pichegru voilait, sous une dissimulation profonde, les pensées de domination qui couvaient déjà sous son génie.

Le commandement de l'armée de la Moselle, destinée à opérer sa jonction avec celle de Pichegru en franchissant les Vosges, fut donné par Carnot au jeune général Hoche, que ses exploits à l'armée du Nord avaient signalé à la république. A vingt-six ans. Hoche, avec la fougue de son âge, avait la maturité des vieux généraux. Le feu de la Révolution brûlait son âme. Il ne voyait dans la gloire que la splendeur de la liberté. Il saisit le commandement comme on accepte un devoir. Il donna dans son cœur sa vie à la république en retour de l'honneur qu'elle lui décernait. Les soldats, qui voyaient en lui jusqu'à quel rang un soldat pouvait monter, ratifièrent d'acclmnation le choix du comité. Il trempa en peuVre jours l'âme de son armée au feu qui embrasait la sienne. Il a'élança avec trente mille hommes au sommet des Vosges, combattit avec bonheur d'abord, puis avec des revers à Keisersiautern, se replia, fut honoré dans sa défaite même par les représentants, témoins de sa jeynesse et de sa valeur, reçut des renforts des Ardennes, reprit son élan, se jeta sur Werdt pour surprendre et écraser Wurmser, étonna ce général autrichien, refoula son aile droite, emporta ses posi-

tions, fit prisonnier un corps considérable «t opéra sa jonction avec l'armée du Rhin.

Baudot et Lebas. frappés de la décision et du bonheur des mouvements de Hoche, lui décernèrent, aux dépens de Pichegru, le conamandement des deux armées réunies. Hocbe attaqua à la fois les Prussiens massés autour de Weissembourg et les Autrichiens campé» en avant de la Lauter, entre Weissembourg et le Rhin. Desaix et Michaud, ses lieutenant», s'élancèrent sur ces lignes, les enfoncèrent et entrèrent victorieux dans Weissembourg. Lan- ^ dau fut débloqué. Les Autrichiens repassèrent le Rhin. Les Prussiens se retirèrent à Mayence. Le vieux duc de Brunswick, qui les commandait, déposa le commandement, humilié d'avoir été défait par un général de vingt-aix ana.

Mais depuis ces exploits qui avaient purgé la sol de la république et mis deux armées dans les mains d'un adolescent, l'envie s'était attachée au jeune général Hoche. Saint-Just et Robespierre, jaloux de son ascendant sur les troupes et cédant aux insinuations de Pichegru, l'avaient fait enlever comme Custine, au milieu de aoa camp. Envoyé de là à l'armée des Alpes, Hoche fut arrêté de nouveau à son arrivée à Nice. On le ramena à Paris. Il fut emprisonné aux Carmes. Quelques jours après, un ordre plus sévère le fit transporter à la Conciergerie, les mains liées comme un vil criminel. Il y languissait depuis cinq mois à l'époque où nous touchons dans ce récit. L'homme qui avait sauvé la république et qui n'avait d'autre crime que aa gloire, attendait, tous les jours, le supplice pour iprix des services rendus à sa patrie. Hoche, ■marié seulement depuis quelques mois avec une jeune femme de seize ans qu'il avait épousée sans autre dot que son amour et sa beauté, ne correspondait avec elle que par des billets laconiques, soustraits à la surveillance de ses gardiens. Il vivait du pain de la prison. Il était obligé de faire vendre son cheval de bataille pour soutenir sa vie. Il supportait cette privation, cette indigence, cette perspective du supplice, sans blasphémer, même intérieurement la république. I Dans les républiques, s écrivait-il à sa femme, «le général trop aimé des soldats ^ qu'il commande est toujours justement suspect à ceux qui gouvernent, tu le sais ; il est certain que la liberté pourrait courir des dangers par l'ambition d'un tel homme, s'il était ambitieux. Mais moi!... N'importe, mon exemple pourra servir la chose publique. Après avoir sauvé Rome, Cincinnatus revint labourer son champ. Je suis loin d'égaler un si grand homme, mai» comme lui j'aime ma patrie; et je ne demanderais qu'à rentrer dans les rangs d'où le hasard et mon travail m'ont fait sortir trop tôt pour naa tranquillité !•••

> Si tu lis, > écrit-il ailleurs, « l'histoire des républiques antiques, tu verras la méchanceté des hommes tourmenter tous ceux qui comme moi ont bien servi leur pays! »

Ces lettres confidentielles de Hoche sont pleines du sentiment de l'antiquité. Dans un temps où l'impiété philosophique, ointe à la légèreté soldatesque, effaçait partout de la langue et du cœur le sentiment religieux, on est étonné d'y voir un jeune héros de la république élever sans cesse sa pensée au ciel, invoquer la Providence et parler avec un accent profond à sa femme et à ses amis de ce grand Etre qui le protège dans ses périls et auquel il rapporte son héroïsme comme à la source de tout dévouement.

Ces mois de prison et cette ombre de l'échafaud mûrissaient dans Hoche le héros qui devait bientôt étouffer la guerre civile par la générosité autant que par la force.

Après les quartiers d'hiver de 1793 à 1794, no» autres frontières présentèrent la même sécurité que celles du Rhin. En Savoie le général Dumas s'emparait des hauteurs des Alpes et menaçait, du sommet du Saint-Bernard et du Mont-Cenis, les Piémontais, alliés de l'Autriche. Le comité de salut public méditait l'invasion de l'Italie. Masséna et Serrurier nous en ouvraient pas à pas l'accès du côté de Nice. Bonaparte, qui n'était encore que chef de bataillon dans cette armée, envoyait des plans à Carnot et à Barras. Ces plans révélaient dans le jeune officier inconnu le génie futur de l'invasion.

Dans la Vendée, les colonnes incendiaires des républicains portaient partout la flamme et la mort. Le général en chef d'Elbée tombait en leur pouvoir et mourait fusillé à Nantes.

Aux Pyrénées, l'armée d'Espagne, privée par la mort de ses deux généraux Ricardos et O'Reily, se couvrait de la rivière de Tech contre les attaques d'Augereau, de Pérignon et de Dugommier. Le vieux général Dagobert, impatient de l'inaction où il était réduit en Cerdagne, envahissait la Catalogne, triomphait ;i Montello et mourait de fatigue à la Seu-d'Urgel, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Après avoir frappé sur ses conquêtes de riches contributions qu'il avait versées dans la caisse de l'armée, Dagobert expirait sans autre richesse que son uniforme et sa solde. Les officiers et les soldats de son armée étaient obligés de se cotiser pour faire les frais de ses humbles mais glorieuses funérailles. Le général la Union, chassé de position en position, jusqu'à la cîme des Pyrénées, abandonnait toutes les vallées et se retirait sous le canon de Figuières.

Le roi d'Espagne proposait la paix en ne demandant pour conditions que la liberté des deux

enfants de Louis XVI et un apanage médiocre pour le Dauphin dans les provinces limitrophesde l'Espagne, Le comité de salut public écrivait au représentant du peuple qui lui avait communiqué ces ouvertures: i C'est au canon de répondre, avancez et frappez ! n Dugommier, obéissant à cet ordre, tombait victorieux, la tête fracassée par un obus: i Cachez ma mort aux soldats, ï dit-il à ses deux fils et aux ofificiers qui le relevaient, i afin que la victoire console au moins mon dernier soupir, i Pérignon, nommé général en chef à la place de Dugommier, par les représentants, achevait la victoire.

Les généraux Bon, Verdier, Chabert enlevaient des colonnes et abordaient à la baïonnette le camp ennemi. La mort du général en chef espagnol, tué dans une redoute, et celle destrois autres de ses généraux vengaient la mort de Dugommier et entraînaient la déroute. Dix mille Espagnols étaient faits prisonniers. Figuières tombait entre les mains d'Augereau et de Victor. La frontière était affranchie et reculait partout devant la constance et l'élan de nos bataillons. L'obstination de Robespierre, le génie de Carnot, l'inflexibilité de Saiut-Just avaient reporté la guerre sur la terre ennemie.

Sur l'Océan, la république maintenait, sinon sa puissance, du moins son héroïsme. Sur la mer, la guerre n'est pas seulement du courage et du nombre : l'homme ne suffit pas ; il faut le bois, le bronze, les agrès, la manœuvre, la discipline; on improvise une armée, on crée lentement les flottes et les hommes capables de la monter. Notre marine, épuisée d'officiers par l'émigration, de vaisseaux par notre désastre de Toulon, venait d'être encore travaillée par l'insurrection. La flotte de Brest, commandée par l'amiral Morard de Galles, croisant devant les côtes de Bretagne, manquant de vivres, de munitions, de confiance, s'était soulevée contre se» officiers et les avait forcés à rentrer à Brest, sous prétexte qu'on ne la tenait éloignée de ce port que pour la livrer aux Anglais comme Toulon.

Le comité de salut public envoya trois commissaires à Brest : Prieur de la Marne, Treilhard et Jean-Bon Saint-André. Ces commissaires feignirent de donner raison aux matelots et de rechm;her dans les commandants de la flotte des Conspirations imaginaires. Ils établirent la terreur sur la flotte comme elle sévissait sur la terre. La destitution, la prison, la mort décimèrent les officiers. Morard de Galles fut remplacé par Viilaret-Joyeuse, simple capitaine de vaisseau élevé par l'insubordination au rang de chaf d'escadre. Les vaisseaux révoltés repurent des chefs et jusqu'à des noms nouveaux empruntés aux grandes circonstances de la Révolution.

Cependant deux cents bâtiments chargés d'*'

DES GIRONDINS-

grains étaient attendus d'Amérique sur les côtes de l'Océan. Villaret- Joyeuse reç-ut ordre de faire sortir de nouveau la flotte, de la tenir à une certaine hauteur en mer, pour protéger l'entrée de ces deux cents voiles dans les eaux françaises et d'exercer les équipages, en attendant, aux grandes manoeuvres. Notre flotte comptait vingt-huit vaisseauK de ligne, restes imposants de nos armements d' A mérique et des Indes. Villaret-Joyeuse et Jean-Bon Saint-André montaient le vaisseau de cent trente canons la Monlaffue. A peine la flotte, majestueuse de nombre, d'élan et de patriotisme, s'était-elle élevée en mer sur trois colonnes, qu'elle fut aperçue par l'amiral Howe, qui croisait avec trente-trois vaisseaux anglais sur les côtes de Normandie et de Bretagne. L'amiral français voulait éviter le combat, conformément aux ordres qu'il avait reçus de protéger avant tout les arrivages de grains sur notre littoral affamé. L'enthousiasme des marins, encouragé par l'élan révolutionnaire de Jean-Bon Saint- André, força la main à Villaret-Joyeuse. La flotte vogua d'elle-même au combat par cette impulsion populaire qui entraînait alors nos bataillons.

Les Anglais feignirent d'abord de l'éviter. Ils amorçaient l'impéritie de nos représentants. Villaret-Joyeuse, de son côté, ne voulait pour sa flotte que l'honneur du feu sans le danger d'une bataille navale. Il espérait satisfaire par quelques bordées la soif de gloire de Jean-Bon Saint-André. Les deux arrières gardes furent seules engagées. Le vaisseau français le Révolutionnaire n'échappa qu'en débris, et flottant à peine, à trois vaisseaux anglais, et rentra démâté à Rochefort. La nuit sépara les deux flottes. Le jour suivant les découvrit de nouveau l'une à l'autre. Trois vaisseaux anglais, lancés au centre de la ligne française, s'attachèrent comme des brûlots au vaisseau le Vengeur et incendièrent ses agrès. Le combat général allait s'engager, quand une brume épaisse tomba sur l'Océan et ensevelit pendant deux jours les deux flottes dans une nuit qui rendait toute manœuvre impossible. Mais pendant cette obscurité l'amiral Howe avait manœuvré inaperçu et placé la flotte française sous le vent, avantage immense qui permit à l'escadre favorisée d'accroître par le vent sa force et sa mobilité de toute la force et de toute la mobilité d'un élément. ,

C'était au lever du jour, le 1er Juin 1794. Le ciel était net, le soleil éclatant, la lame houleuse, mais maniable, la valeur égale des deux côtés; plus désespérée chez les Français plus confiante et plus calme chez les Anglais. Des cris de Vive la république et de Vive la Grande- Bretagne partirent des deux bords. Le vent

roula d'une flotte à l'autre, avec les vagues, les échos des airs patriotiques des deux nations.

L'amiral anglais, au lieu d'aborder en face la ligne française, obliqua sur elle, et, la coupant en deux tronçons, sépara notre gauche et la foudroya de tous ses canons, pendant que notre droite, ayant le vent contre elle, assistait immobile à l'incendie de ses vaisseaux. Jamais, diton, une telle ardeur de mort n'emporta les uns contre les autres les vaisseaux des deux peuples rivauxr Les bois et la voile semblaient palpiter de la même impatience de choc que les marins. Ils se heurtaient comme des béliers, rapprochés et séparés tour à tour par quelques courtes vagues. Quatre mille pièces de canon, se répondant des ponts opposés, vomissaient la mitraille à portée de pistolet. Les mâts étaient hachés. Les voiles étaient en feu. Les ponts étaient jonchés de membres et de débris d'agrès. Howe, monté sur le vaisseau la Reine Charlotte, combattit en personne, comme dans ua grand duei. le vaisseau amiral français la Montagne. Le vaisseau le Jacobin, par une fausse manœuvre, avait troué notre ligne et découvert ce bâtiment. La gauche française était broyée sans être vaincue. Elle avait inscrit sur ses pavillons : La victoire ou la mort ! Le centre avait peu souffert. La nuit tomba sur ce carnage et l'interrompit.

Six vaisseaux républicains étaient séparés de la flotte et cernés par les vaisseaux de Howe. Le jour devait éclairer leur reddition ou leur incendie. L'amiral français voulait les sauver ou s'incendier avec eux. La réflexion avait modéré le représentant du peuple Jean-Bon Saint-Aadré. La flotte avait assez fait pour sa gloire. La victoire disputée était déjà un triomphe pour la république. Le représentant ordonna la retraite. On l'accusa de lâcheté, on voulait le jeter à la mer. Le vaisseau la Montagne n'éta^ plus qu'un volcan éteint. Ce vaisseau avait reçu trois mille boulets dans ses flancs. Tous ses officiers étaient blesssés ou morts. Un tiers à peine de son équipage survivait. L'amiral avait eu son banc de quart emporté sous lui. Tous ses canonniers étaient couchés sur leurs pièces. Il en était ainsi de tous les vaisseaux engagés.

Le vaisseau le Vengeur, entouré par trois vaisseaux ennemis, combattait encore, son capitaine coupé en deux, ses officiers mutilés, ses marins décimés parla mitraille, ses mâts écroulés, ses voiles en cendres. Les vaisseaux anglais s'en écartaient comme d'un cadavre dont les dernières convulsions pouvaient être dangereuses, mais qui ne pouvait plus échapper à la mort. L'équipage, enivré de sang et de poudre, poussa l'orgueil du pavillon jusqu'au suicide en masse. Il cloua le pavillon sur le tronçon d'un mât, refusa toute composition et attendit que la vague qui remplissait la cale de minute en minute le fît sombrer sous son feu. A mesure que le vaisseau se submerge étage par

étage, l'intrépide équipage lâche la bordée de tous les canons de la batterie que la mer allait recouvrir. Cette batterie éteinte, l'équipage remonte à la batterie supérieure et la décharge sur l'ennemi. Enfin, quand les lames balayent déjà le pont, la dernière bordée éclate encore au niveau de la mer, et l'équipage s'enfonce avec le vaisseau aux cris de Vive la république ! Les Anglais, consternés d'admiration, couvrirent la mer de leurs embarcations, et en sauvèrent une grande partie. Le fils de Tiliustre président Dupaty, qui servait sur le Vengeur, fut recueilli et sauvé ainsi. L'escadre rentra à Brest comme un blessé victorieux. La Convention décréta qu'elle avait bien mérité de la patrie. Elle ordonna qu'un modèle du Vengeur, atatue navale du bâtiment submergé, serait suspendu aux voûtes du Panthéon. Les poètes Jo aeph Chénier et Lebrun l'immortalisèrent dans leurs strophes. Le naufrage victorieux du Vengeur devint un des chants populaires de la patrie. Ce fut pour nos marins la Marseillaise de la mer.

Ainsi la république triomphait ou s'illustrait partout. La Convention appelait tous les arts et tous les génies à célébrer ces premiers triomphes de la liberté. Comme les périls de 1793 avaient eu leur Tyrtée dans Rouget de Lîsie, les victoires de 1794 avaient le leur dans J. Chénier et dans Lebrun. Ce fut alors que Chénier composa le Chant du départ, dont les notes respiraient le triomphe comme celles de ia Marseillaise respiraient la fureur. Voici ce chant :

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