‹ Histoire de GirondinsChapitre 92 sur 107 · XVI] I · texte numérisé non relu

XVI] I

Rentrés dans leur cachot pour attendre l'heure du supplice, les condamnés dépouillèrent les rôles d'apparat qu'ils avaient pris en public et se dévoilèrent devant la mort. Hérault de Séchelles fut impassible comme ces Romains dont il avait l'image dans le cœur. Elève de Jean-Jacques Rousseau, il tira de sa poche un volume de ce philosophe, en lut quelques pages, et se félicita de sortir d'un monde dont il avait combattu les préjugés et les superstitions pour y faire prévaloir la nature et la raison : t O mon maître, » s'écria t-il en fermant le livre, itu as souffert pour la vérité et je vais mourir pour elle. Tu as le génie, j'ai le martyre; tu es un plus grand homme, mais lequel est le plus philosophe de nous deux?» C'était la même pensée que le jeune représentant du peuple avait fait graver en quelques vers, au-dessus de la porte de la petite maison habitée par Jean-Jacques Rousseau et par madame de Warens, dans le vallon des Charmettes, auprès de Chambéry, et qu'on y lit encore.

Cette image de la nature, de la solitude et de l'amour se présentait la dernière à l'esprit d'Hérault de Séchelles au moment de quitier la vie. Aucune larme n'amollit sa constance, aucune affectation de fermeté ne la roidit. „ "Westermann était intrépide. Philippeaux souriait comme une conscience qui se confie à ses bonnes actions. Camille Desmoulins voulut lire Young et Hervey, ces deux poètes de l'agonie : i Tu veux donc mourir deux fois ! 1 lui dit en plaisantant Westermann. Mais le livre tombait, à chaque instant, des mains de Camille. Il revenait sans cesse à l'image de sa femme adorée et captive, de son enfant orphelin, de sa belle-mère abandonnée : c O ma Lu-

DES GIRONDINS

cile ! ô mon Horace ! j s'écriuit-il en fondant en larmes, i que vont-ils devenir ! i

Danton simulait l'insouciance ; il lançait des mo's après lui, pour se survivre, comme des médailles ;i son effigie jetées des bords de la tombe à la postérité: i Ils croient pouvoir se passer de moi, i dit-il, i ils se trompent. J'étais l'homme d'Etat de l'Europe. Ils ne se doutent pas du vide que laisse cette tête, i disait il en pressant ses joues dans les deux |)aumes de ses larges mains, a Quant à moi, je m'en ris, » ajoutait-il en termes cyniques. J'ai bien joui de mon moment d'existence ; j'ai bien fait du bruit sur la terre: j'ai bien savouré ma vie; allons dormir ! i Et il faisait de la tête et du bras le geste d'un homme qui va reposer son front sur l'oreiller.

A quatre heures les valets du bourreau vinrent lier les mains des condamnés et couper leurs cheveux. Ils s'y prêtèrent sans résistance et en assaisonnant de sarcasmes la toilette funèbre : i C'est bien bon pour ces imbéciles qui vont nous regarder dans la rue,» dit Danton, i Nous paraîtrons autrement devant la postérité, i II ne montra d'autre culte que celui de la renommée, et ne parut désirer de survivre que dans sa mémoire. Son immortalité, c'était le bruit de son nom. |

Camille Desmoulins ne pouvait croire que Robespierre laissât exécuter un homine comme lui. Il espéra jusqu'au dernier moment dans un retour de l'amitié. Il n'avait parlé de lui qu'avec ménagement et respect depuis son emprisonnement. Il ne lui avait adressé que des plaintes, aucune de ces injures sur lesquelles l'orgueil ne revient pas. Quand leis exécuteurs voulurent saisir Cainille pour le lier comme les autres, il lutta en désespéré contre ces préparatifs qui ne lui lt<issaient plus de doute sur la mort. Ses imprécations et ses fureurs firent ressembler un moment le cachot à une boucherie. Il fallut l'abattre pour l'enchaîner et pour lui couper les cheveuj^. Dompté et lié, il supplia Danton de lui mettre dans la main une boucle de la chevelure de Lucile, qu'il portait sous ses habits, afin de presser quelque chose d'elle en mourant. Danton lui rendit ce pieux office et se laissa lier sans résistance.

Une seule charrette contenait les quatorze condamnés. Le peuple se montrait Danton. Il se respectait lui-même dans sa victime. Quelque chose faisait ressembler ce supplice à un suicide du peuple. Un petit nombre d'hommes en haillons et de femmes salariées suivaient les roues, en couvrant les condamnés d'imprécations et de huées. Camille Desmoulins ne cessait de vociférer et de parler à cette multitude. « Généreux peuple, malheureux

peuple. ï criait il, t on te trompe, on te perd, on immole tes meilleurs amis.' Reconnaissezmoi, sauvez-moi ! Je suis Camille Desmoulins ! C'est moi qui vous ai appelés aux armes le 14 juillet! C'est moi qui vous ai donné cette cocarde nationale !» fJn parlant ainsi et en s'efforç-ant de gesticuler des épaules et de rompre ses liens, il avait tellement déchiré et débraillé son habit et sa chemise que son buste grêle et osseux apparaissait presque nu audessus de la charrette. Depuis le convoi de madame Dubarry on n'avait pas entendu de tels cris ni contemplé de telles convulsions dans l'agonie. La foule y répondait par des insultes. Danton, assis à côté de Camille Desmoulins, faisait rasseoir son jeune compagnon, et lui reprochait ce vain étalage de supplications et de désespoir: s Reste donc tranquille, > lui disait-il sévèrement, i et laisse là cette vile canaille ! s Quant h lui, il écrasait la multitude, non de paro'es, mais d'indifférence et de mépris. En passant sous les fenêtres de la maison qu'habitait Robespierre, la foule redoubla ses invectives, comme pour faire hommage à son idole du supplice de son rival. Les volets de la maison de Duplay se fermaient à l'heure otj les charrettes passaient habituellement dans la rue. Ces cris firent pâlir Robespierre. Il s'éloigna des appartements d'où l'on pouvait entendre ces clameurs. Confus de tant d'implacabilité et humilié de tant de sang, qui rejaillissait si souvent et si justement sur lui, il sentit le regret ou la honte. iCe pauvre Camille, i dit il ï que n'ai-je pu le sauver! Mai» il a voulu se perdre ! Quant à Danton, i ajoutait-il, (c je sais bien qu'il me fraie la route ; mai» il faut qu'innocents ou coupables nous donnions tous nos têtes h la république. La Révolution reconnaîtra les siens de l'autre côté de l'échafaud. i II feignit de gémir sur ce qu'il appelait les cruelles exigences de la patrie.

Hérault de Séchelles descendit le premier de la charrette. Avec l'élan et le sang-froid d'une amitié qui pousse le cœur vers le cœur, il approcha son visage de celui de Danton pour l'embrasser. Le bourreau les sépara, i Barbare ! » dit Danton à l'exécuteur, «tu n'empêcheras pas du moins nos têtes de se baiser tout à l'heure dans le panier.

Camille Desmoulins monta ensuite. Il avait repris son calme au dernier moment. Il roulait entre ses doigts les cheveux de sa femme, comme si sa main eût voulu se dégager pour porter cette relique à ses lèvres. Il s'approcha de l'instrument de mort, regarda froidement le couteau ruisselant du sang de ses amis ; puis se tournant vers le peuple et levant les yeux au ciel : ï Voilà donc, » s'écria-t-il, « la fin du premier apôtre de la liberté ' Les monstres qui

m'asiassioent ne me survivront pas longtemps. Fais remettre ces cheveux à ma belle- mère, » dit-il ensuite à l'exécuteur. Ce furent ses derniers mots. Sa tête roula.

Danton monta après tous les autres. Jamais il n'était monté plus superbe et plus imposant à la tribune. Il se carrait sur l'échafaud et semblait y prendre la mesure de son piédestal. Il regardait à droite et à gauche le peuple d'un regard de pitié. Il semblait lui dire par son attitude : ï Regarde-moi bien, tu n'en verras pas qui me ressemble, i La nature cependant fondit un instant cet orgueil. Un cri d'homme arraché par le souvenir de sa femme échappa au mourant : O ma bien-aimée, i s'écria t-il, les yeux humides, ije ne te verrai donc plus!» Puis, comme se reprochant ce retour vers l'existence : « Allons, Danton, i se dit-il à haute voix, « point de faiblesse ! i Et se tournant vers le bourreau : »Tu montreras ma tête au peuple, i lui dit-il avec autorité, » elle en vaut bien la peine, t Sa tête tomba. L'exécuteur, obéissant h sa dernière pensée, la ramassa dans le panier et la promena autour de l'échafaud. La foule battit des mains. Ainsi finissent ses favoris.

Ainsi mourut en scène devant le peuple cet homme pour qui l'échafaud était encore un théâtre, et qui avait voulu mourir applaudi, à la fin du drame tragique de sa vie, comme il l'avait été au commencement et au milieu. Il ne lui manqua rien d'un grand homme, excepté la vertu. Il en eut la nature, la cause, le génie, l'extérieur, la destinée, la mort ; il n'en eut pas la conscience. Il joua le grand homme, il ne le fut pas. Il n'y a pas de grandeur dans un rôle ; il n'y a de grandeur que dans la foi. Danton eut le sentiment, souvent la passion de la liberté, il n'en eut pas la foi, car il ne professait intérieurement d'autre culte que celui de la renommée.

La Révolution était un instinct chez lui. non une religion. Il la servit comme le vent sert la tempête, en soulevant l'écume et en jouant avec les flots. Il ne comprit d'elle que son mouvement, non sa direction. Il eu eut l'ivresse plus que l'amour. Il représente les masses et non les supériorités de l'époque. Il montra en lui l'agitation, la force, la férocité, la générosité

tour à tour de ces Tnasses. Homme de tempérament plus que de pensée, élément plus qu'intelligence, il fut homme d'Etat, cependant, plus qu'aucun de ceux qui essayèrent de manier les choses et les hommes dans ce temps d'utopies. Plus que Mirabeau lui-même, si l'on entend par homme d'Etat un homme qui comprend le mécanisme du gouvernement, indépendamment de son idéal, il avait l'instinct politique. Il avait puisé dans Machiavel ces maximes qui enseignent tout ce qu'on peut faire supporter de pouvoir ou de tyrannie aux Etats. Il connaissait les faiblesses et les vices des peuples, il ne connaissait pas leurs vertus. 11 ne soupçonnait pas ce qui fait la sainteté des gouvernements; car il ne voyait pas Dieu dans les hommes, mais le liasard. C'était un de ces admirateurs de hi fortune antique, qui n'adorait en elle que la divinité du succès. Il sentait sa valeur, comme homme d'Etat, avec d'autant plus de complaisance que la démocratie était plus au-dessous de lui. Il «'admirait comme un géant au milieu de ces nains du peuple. Il étalait sa supériorité comme un parvenu du génie. Il s'étonnait de lui-même. Il écrasait les autres. 11 se proclamait la seule tête de la république. Après avoir caressé la popularité, il la bravait comme une bête féroce qu'il défiait de le dévorer. Il avait le vice audacieux comme le front. Il avait poussé le défi politique jusqu'au crime aux journées au moins tolérées de septembre. Il avait défié le remords; mais il avait été vaincu. Il en était obsédé. Ce sang le suivait à la trace. Une secrète horreur se mêlait à l'admiration qu'il inspirait. Il ressentait luimême cette horreur, et il aurait voulu se séparer de son passé. Nature inculte, il avait eu des accès d'humanité comme il en avait eu de fureur. Il avait les vices bas, mais les passions généreuses, en un mot il avait un cœur. Ce cœur, vers la fin, revenait au bien par la sensibilité, par la pitié et par l'amour. Il mérit.iit à la fois d'être maudit et d'être plaint. C'était le colosse de la Révolution, la tête d'or, la poitrine de chair, le torse d'airain, les pieds de boue. Lui abattu, la cîme de la Convention parut moins haute. Il en était le nuage, l'éclair et la foudre. En le perdant, la Montagne perdait son sommet.

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