‹ Histoire de GirondinsChapitre 99 sur 107 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

La Convention avait nommé Robespierre, par exception, président, pour que Tauteur du décret en fût en même temps l'acteur principal. Dès le point du jour, il se rendit aux Tuileries pour y attendre la réunion de ses collègues et pour donner les dernieVs ordres aux ordonnateurs de la pompe religieuse. Il était, pour la première fois de sa vie publique, revêtu du costume de représentant en mission. Un habit dun bleu plus pâle que l'habit des membres de la Convention, un gilet blanc, des culottes de peau de daim jaune, des bottes à revers, un chapeau rond ombragé d'un faisceau flottant de plumes tricolores appelaient sur lui les regards. Il tenait à la main un énorme bouquet de fleurs et d'épis, prémices de l'année. Jl avait oublié dans son empressement la condition même de l'humanité. La Convention était déjà réunie dans la salle de ses séances et le cortège allait sortir qu'il n'avait pris encore aucune nourriture. Villate, qui logeait aux Tuileries, lui offrit d'entrer chez lui et de s'asseoir à sa table pour déjeuner. Robespierre accepta.

Le ciel était d'une pureté orientale. Le soleil brillait sur les arbres des Tuileries et sur les dômes et les murs des monunients de Paris, avec autant de netteté et de rejaillissement que

sur les temples de l'Attique. La lumière du printemps prêtait la sérénité grecque aux Théories de Paris.

En entrant chez Villate, Robespierre jeta son chapeau et son bouquet sur un fauteuil. Il s'accouda sur la fenêtre. Il parut extasié du spectacle de la foule innombrable qui se pressait dans les parterres et dans les allées du jardin pour assister h ces mystères, présage de l'inconnu. Les femmes, revêtues de leurs plus fraîches parures, y tenaient leurs enfants par la main. Les visages rayonnaient, a Voilà, i dit Robespierre, s la jjIus touchante partie de l'humanité. L'univers est ici rassemblé par ses témoins. Que la nature est éloquente et majestueuse! Une telle fête doit faire trembler les tyrans et les pervers ! i

Il mangea peu et ne dit que ces paroles. A la fin du repas, au moment où il se levait pour se placer à tête du cortège, qui commentait à défiler, une jeune femme, familière dans la maison de Villate, entra accompagnée d'un petit enfant. Le nom de Robespierre intimida d'abord l'étrangère. Robespierre la rassura. 11 joua avec l'enfant. La mère rassurée folâtra autour de la table et s'empara du bouquet du président de la Convention. Il était plus de midi. Robespierre s'oubliait involontairernentou à dessein chez Villate. Ses collègues étaient depuis longtemps rassemblés et murmuraient de son retarc. 11 semblait jouir de leur attente, ce signe d'infériorité. Il parut enfin.

. Un immense amphithéâtre, semblable aux gradins d'un cirque antique, était adossé au palais des Tuileries. Ce cirque descendait, de marche en marche, jusqu'au parterre. La Convention y entrait de plain-pied par les fenêtres du pavillon du Centre, comme les Césars dans leurs Colisées. Au milieu de cet amphithéâtre, une tribune, plus élevée que les gradins et presque semblable à un trône, était réservée à Robespierre. En face de son siège, un groupe colossal de figures emb!én)atiques, seule poésie de ce temps imitateur, représentait l'Athéisme, l'Egoïsme, le Néant, les Crimes et les Vices. Ces figures sculptées par David en matières combustibles étaient destinées à être incendiées comme les victimes du sacrifice. L'idée de Dieu devait les réduire en cendres. Tous les députés, vêtus uniformément d'habits bleus à revers rouges et portant à la main un bouquet symbolique, prirent place lentement sur les gradins. Robespierre parut. Son isolement, son élévation, son panache, son bouquet plus volumineux lui donnaient l'apparence d'un maître. Le peuple, que son nom dominait comme son trône dominait la Convention, croyait qu'on allait proclamer sa dictature. Des acclamations impériales le saluèrent seul et assombrirent les

DES GIRONDINS

fronts de ses collègues. La foule attendait sa parole. Les uns espéraient une amnistie, les autres l'organisiition d'un pouvoir fort et clément. Le tribunal révolutionnaire suspendu, l'échafaud démoli pour un jour laissaient flotter les imaginations sur des perspectives consolantes. Jamais un peuple ne parut mieux disposé à recevoir un sauveur et des lois humaines.

i Français, républicains, j dit Robespierre d'une voix qu'il s'eflorpait d'étendre à l'immensité de l'auditoire, « il est enfin arrivé ce jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à l'Etre Suprême. Jamais le monde, qu'il a créé, n'offrit à son auteur un spectacle aussi digne de ses regards, 11 a vu régner sur la terre la tyrannie, le crime et l'imposture. 11 voit dans ce moment une nation entière, aux prises avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses travaux héroïques pour élever sa pensée et ses vœux vers le grand Etre qui lui donna la mission de les entreprendre et la force de les exécuter !...

3 il n'a pas créé les rois pour dévorer l'espèce humaine; il n'a pas créé les prêtres pour nous atteler, comme de vils animaux, au char des rois, et pour donner au monde l'exemple de la bassesse, de l'orgueil, de la perfidie, de l'avarice, de la débauche et du mensonge : mais il a créé l'univers pour publier sa puissance, il a créé les hommes pour s'aider, pour s'aimer mutuellement et pour arriver au bonheur par la route de la vertu.

I C'est lui qui place dans le sein de l'oppresseur triomphant le remords, et dans le cœur de l'innocent opprimé le calme et la fierté; c'est lui qui force l'homme juste à haïr le méchant, et le méchant à respecter l'homme juste ; c'est lui qui orne de pudeur le front de la beauté pour l'embellir encore; c'est lui qui fait palpiter les entrailles maternelles de tendresse et de joie; c'est lui qui baigne de larmes délicieuses les yeux du fils pressé contre le sein de sa mère ; c'est lui qui fait taire des passions les plus impérieuses et les plus tendres devant l'amour sublime de la patrie; c'est lui qui a couvert la nature de charmes, de richesses et de majesté. Tout ce qui est bon est son ouvrage, le mal appartient à l'homme dépravé qui opprime ou qui laisse opprimer ses semblables.

ï L'auteur de la nature avait lié tous les mortels par une chaîne immense d'amour et de félicité : périssent les tyrans qui ont osé la briser !...

I Etre des êtres, nous n'avons pas à t'adresser d'injustes prières; tu connais les créatures sorties de tes mains, leurs besoins n'échappent pas plus à tes regards que leurs plus secrètes pensées. La haine de l'hypocrisie et de la tyrannie brûle dans nos coeurs avec l'amour de la

justice et de la patrie. Notre sang coule pour la cause de l'humanité. Voil i notre prière, voilà nos sacrifices, voilà le culte que nous t'offrons ! i

Le peuple applaudit plus à l'acte qu'aux paroles. Les chœuis de musique élevèrent, avec les sons de plusieurs milliers d'instruments, les strophes suivantes de Chénier jusqu'au ciel :

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