LIVRE CINQUANTE-HUITIEME
Le» espérances de retour à la justice et à l'humanité, conçues dans la séance que nous Tenons de raconter, furent ajournées par deux circonstances accidentelles. Ces deux circonstances empêchèrent Robespierre de dévoiler ses projets et de modérer le gouvernement révolutionnaire en s'élevant au-dessus des comités. Il n'osait pas tenter à la fois deux entreprises dont une seule suffirait pour compromettre sa popularité. Il venait de se retourner contre l'athéisme, il méditait de se retourner contre la terreur. Mais il se croyait obligé d'accorder encore quelques jours à la domination des terroristes, afin de s'assurer la force d'opinion nécessaire pour plier tous ses colègues à sa volonté. Les comités étaient pleins de ses ennemis secrets. Il les savait prêts à abuser contre lui du moindre symptôme de modération, et à l'écraser par la main de la Montagne sous une accusation de clémence qu'ils auraient travestie en trahison. Il se masquait devant BillaudVarennes, Barrère, Col lot d'Herbois et Vadier, d'une inflexibilité qui défiait celle de C38 décemvirs. Il ne pouvait, dans sa pensée, les dompter qu'avec leurs pro près armes, et pour se retourner contre eux il fallait en apparence les dépasser. Ainsi lu terreur redoublait par la volonté même d'arrê ter la terreur. Il y avait un défi mutuel de soupçons, de proscription, de cruauté. Le sang coulait plus que jamais. Les victimes odieuse ment immolées pendant cet ajournement accusaient également la barbarie des uns et la dissimulation des autres. Laisser continuer des proscriptions sanguinaires pour en prévenir d'autres, c'est toujours |>roscrire.
Les comités soupçonnaient ces pensées de modération dans Robespierre, ils se plaisaient à les confondre en prenant son nom même pour égide, et la crainte de ses reproches servait de prétexte à leurs exécutions. C'est un des moments où cet homme dût descendre
avec le plus de remords et avec le plus d'humiliations dans son propre cœur, et se repentir le plus douloureusement d'avoir pris une voie de sang pour conduire le peuple à sa régénération. Les hommes qu'il avait lancés rentrai naient à leur tour. 11 les servait en les détestant.
Un de ces aventuriers, qu'une destinée vulgaire ballotte dans leur misère, et qui s'en prennent aux hommes du hasard et des événements, venait d'arriver à Paris avec l'intention de tuer Robespierre. Il se nommait Ladmiral. Il était né dans ces montagnes du Puy-de- Dôme, où certaines âmes sont rudes et calcinées comme le sol. Il avait été employé avant la Révo'ution dans la domesticité de l'ancien ministre Bertin. Il avait été placé depuis par Dumouriez à Bruxelles dans un de ces emplois précaires que la conquête crée dans les provinces conquises. Les chances de la guerre et de la Révolution lui avaient enlevé son emploi. Il s'impatientait de sa chute, il s'aigrissait de sa détresse. 11 prenait son mécontentement pour une opinion. Il s'indignait contre les oppresseurs de sa patrie. Il voulait mourir en entraînant dans sa mort quelques-uns de ces tyrans célèbres dont le nom s'attache au nom de leur assassin et l'immortalise.
Robespierre s'offrit le premier à la pensée de Ladmiral. La terreur s'appelait du nom de Robespierre. Il portait la responsabilité du temps.
Ladmiral s'était logé, par hasard, en arrivant à Paris, dans la maison habitée par Collotd Herbois. Il s'arma de pistolets et de poignards. Il épia Robespierre. Il l'attendit même des journées entières dans les cou'oirs du comité de salut public. Le hasard lui déroba toujours sa victime. Lassé d'attendre celui-là, il crut que la fatalité lui en désignait un autre. Il attendit Collot-d'Herbois, dans l'escalier de sa maison, au moment où ce prescripteur de
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Lyon rentrait la nuit de la séance des Jacobins. Il lui tira deux coups de pistolet. Le premier coup ne partit pas. le second fit long feu. La balle évitée par Collot alla frapper la muraille. Collot et son assassin se saisissant corps h corps dans l'obscurité, luttèrent et rotilèrent sur l'escalier. La détonation, les cris, la lutte prolongée appelèrent les voisins, les passants, les soldats d'un poste voisin. Ladmiral se réfugia dans sa chambre, s'y barricada et menaç;a de faire feu sur ceux qui tenteraient de forcer sa porte. Un serrurier nommé Geffroy brava ces menaces. Ladmiral tira sur cet homme et le blessa dangereusement. Saisi et terrassé par les soldats, l'assassin fut conduit devant Fouquier-Tinville. Il répondit qu'il avait voulu délivrer son pays.
Au même moment une jeune fille de dixsept ans, d'une figure enfantine, se présentait chez Robespierre et demandait obstinément h lui parler. Elle portait un petit panier à la main. Son âge, sa contenance, la naïveté de sa physionomie n'inspirèrent d'abord aucune défiance aux hôtes de Robespierre. On la fit entrer dans l'antichambre du député, elle attendit longtemps. A la fin, l'immobilité et l'obstination suspectes de l'étrangère éveillèrent les inquiétudes des femmes. On la somma de se retirer. Elle insista pour rester. «; Un homme public, i dit-elle, » doit recevoir à toute heure ceux qui ont besoin de l'approcher, i On appela la garde, on arrêta la jeune inconnue, on fouilla dans son panier. On y trouva des bardes et deux |)etits couteaux, armes insuffisantes pour donner la mort dans une main d'enfant. Conduite au comité révolutionnaire de la rue des Piques, on l'interrogea avec l'appareil et la solennité d'un grand crime, i Pourquoi alliez-vous chez Robespierre ? i lui de- .manda.t-on. — i Pour voir, s répondit-elle , « comment était fait un tyran. »
On affecta de voir, dans cette réponse, l'aveu d'un complot. On ratacha l'arrestation de la jeune fille à la tentative de Ladmiral. On répandit qu'elle avait été armée du poignard pur le gouvernement anglais. On parla d'un bnl masqué à Londres, où une femme déguisée en Charlotte Coiday et brandissant un couteau avait dit : i Je cherche Robespierre, j D'autres prétendirent que le comité de salut public avait fait immoler l'amant de cette fille, et que l'assassinat était une représaille de l'amour. Ces chimères étaient sans fondement. L'assassinat n'était que l'imagination d'une enfant qui prend son rêve pour une pensée, et qui va voir si la présence d'un homme fameux lui inspirerafla haine ou l'amour. Réminiscence de Charlotte Corday, vague dans son but, innocente comme une puérilité.
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Cette enfant s'appelait Cécile Renault. Elle était fille d'un papetier de la Cité. Le nom de Robespierre, continuellement répété devant elle par des parents royalistes, lui avait suggéré une curiosité mêlée d'horreur pour l'homme du jour. Ses réponses attestèrent cette ingénuité et cette candeur de courage. « Pourquoi, i lui demanda-t-on, i portiez-vous sur vous ce paquet de vêtements de femme? — Parce que je m'attendais à aller en prison. — Pourquoi ces deux couteaux sur vous? Vouliez-vous en frapper Robespierre ? — Non, je n'ai jamais voulu faire de mal h personne. — Pourquoi vouliezvous voir Robespierre ? — Pour m'assurer par mes propres yeux si l'homme ressemblait à l'image que je me faisais de lui. — Pourquoi êtes-vous royaliste? — Parce que j'aime mieux un roi que soixante tyrans, t On la jeta, ainsi que Ladmiral, dans les cachots. Tout l'artifice de Fouquier-Tinville s'employa à transformer l'enfantillage en conjuration et à imaginer des complices.
La nouvelle de ces deux assassinats fit éclater, à la Convention et aux Jacobins, une explosion de fureur contre les royalistes, d'ivresse pour les députés, d'idolâtrie pour Robespierre. Collot-d'Herbois grandit aux yeux de ses collègues de tout le péril qu'il avait couru. Le poignard semblait avoir marqué de lui-même au peuple l'importance de ces deux chefs du gouvernement en les choisissant entre tous. L'assassinat trompé fut de tout tenips l'heureuse fortune des ambitieux. Il semble qu'ils deviennent ainsi les victimes ou les boucliers du
Îeuple. et que le glaive des ennemis publics a esoin de traverser leur cœur pour arriver jusqu'à la patrie. Un poignard avait déifié Marat. Le pistolet de Ladmiral illustrait Collot d'Herbois. Le couteau de Cécile Renault consacra Robespierre.
La Convention, informée d'abord du premier assassinat, reçut Collot comme le sénat avili de Rome recevait les tyrans de l'empire protégés par la clémence des dieux. Les sections, croyant voir partout des bandes organisées de liherticides, rendirent des actions de grâce au génie «le la république. Quelques-unes proposèrent de donner une garde aux membres du comité de salut public. La crainte de perdre la liberté précipitait dans tous les signes de la servitude. Le 6, les Jacobins se réunissent et se congratulent dans l'ernbiassement fraternel d'hommes qui se retrouvent après des circonstances désespérées. Collot, porté par les bras de la foule, lemercie le ciel de lui avoir conservé une vie qu'il ne veut consacr<^r qu'?» la patrie. * Les tyrans, » s'écrie t il, t veulent se défaire de nous par l'assassinat; mais ils ne savent pas que quand un patriote expire, ceux quisurvivent^
jurent sur son cadavre la vengeance du crime et l'éternité de la liberté ! s
Legendre veut racheter son imprudence, dans l'arrestation de Danton, par plus de servilité. Il renouvelle la motion de donner une garde aux membres du gouvernement. Couthon sent le piège sous l'adulation. Il répond que les membres du comité ne veulent d'autre garde que la Providence divine qui veille sur eux, et qu'au besoin les républicains sauront mourir.
Robespierre paraît le dernier. Il monte à la tribune. II essaie vainement de se faire entendre au milieu du délire d'enthousiasme et d'amour qui étouffe sa voix. Des larmes d'attendrissement mouillent ses yeux, entrecoupent ses mots. Il recouvre enfin la parole.
i Je suis, 1 dit-il au milieu d'un religieux silence, I un de ceux que les coups ont le moins sérieusement menacés. Cependant je ne puis me défendre de quelques réflexions. Que les défenseurs de la liberté soient en butte aux poignards de la tyrannie, il fallait s'y attendre. Je vous l'avais déjà dit : si nous déjouons les factions, si nous battons les ennemis, nous serons assassinés. Ce que j'avais prévu est arrivé. Les soldats des tyrans ont mordu la poussière, les traîtres ont péri sur l'échafaud, et les poignards ont été aiguisés contre nous. J'ai senti qu'il était plus aisé de nous assassiner que de vaincre nos principes et de subjuguer nos armées!... Je me suis dit que plus la vie des défenseurs du peuple était incertaine, plus ils doivent se hâter de remplir leurs derniers jours d'actions utiles à la liberté. Les crimes des tyrans et le fer des assassins m'ont rendu plus libre et plus redoutable aux ennemis du peuple !... » A ces mots, où le vainqueur veut se transfigurer en martyr et s'élever au-dessus de la mort par la contemplation de son grand dessein, les cœurs éclatent d'admiration, et Robespierre se précipite entre les bras des Jacobins. Il remonte bientôt à la tribune, et combat avec dédain la proposition de Legendre Cette motion lui paraît suspecte de l'intention cachée de faire ressembler les défenseurs du peuple à un triumvirat de tyrans. Plus Robespierre s'humilie, plus il triomphe. L'ivresse du peuple lui rend en culte tout ce que son idole refuse d'accepter en majesté.
A la séance de la Convention du lendemain 7 juin, Barrère exagère les dangers dans deux rapports emphatiques. Il attribue aux gouvernements étrangers et surtout à M. Pitt d'avoir suscité la démence de Ladmiral et la puérilité de Cécile Renault. La Convention feint de croire à ces complots et de couvrir la patrie entière, en enveloppant Robespierre de son égide et de son dévouement. Barrère conclut par la proposition d'un décret atroce qui or-
donne le massacre de tous les prisonniers anglais ou hanovriens qui seraient faits désormais par les armées de la république.
Robespierre, provoqué par tous les regards et par tous les gestes, succède à Barrère. c Ce seifa, I dit-il à ses collègues, i un beau sujet d'entretien pour la postérité ; c'est déjà un spectacle digne de la terre et du ciel de voir l'assemblée des représentants du peuple français, placés sur un volcan inépuisable de conspirations, d'une main apporter aux pieds de l'éternel auteur des choses les hommages d'un grand peuple, de l'autre lancer la foudre sur les tyrans conjurés contre lui; fonder la première démocratie du monde, et rappeler parmi les mortels la liberté, la justice et la vertu exilées. I A cet exorde, qui enlève la Convention à une question individuelle pour la transporter à la hauteur d'une question générale, les applaudissements interrompent longtemps Robespierre. On ne voit plus en lui un homme, mais une personnification de la patrie, i Ils périront, s reprend il d'une voix inspirée, c ils périront, les tyrans armés contre le peuple français! Elles périront, les factions qui s'appuient sur les puissances pour détruire notre liberté! Vous ne ferez pas la paix, vous la donnerez au monde, vous la refuserez au crime ! Sans doute, ils ne sont pas assez insensés pour croire que la mort de quelques représentants pourrait assurer leur triomphe. S'ils avaient cru qu'en nous faisant descendre au tombeau, le génie des Brissot, des Hébert, des Danton allait en sortir triomphant pour nous livrer une quatrième fois à la discorde, ils se seraient trompés, s
A cette insulte à la mémoire de Danton, un mouvement de mécontentement se révèle par quelque agitation sur la Montagne. Robespierre s'en aperçoit et s'arrête, i Quand nous serons tombés sous leurs coups. » reprend-il avec un élan d'indifférence qui semble l'élever au-dessus de lui-même, s vous voudrez achever votre sublime entreprise ou partager notre sort! Oui, s continue-t il en suspendant l'applaudissement commencé par l'énergie de sa voix et de son geste, i oui, il n'y a pas un de vous qui ne voulût venir sur nos corps sanglants jurer d'exterminer les derniers ennemis du peuple ! i
Tous les représentants se lèvent d'un mouvement unanime, et font le geste du serment.
i ils espéraient, 2 continue-t-il, I affamer le peuple français! Le peuple français vit encore, et la nature, fidèle à la liberté, lui promet l'abondance. Que leur reste t-il donc? L'assassinat! Ils espéraient nous exterminer les uns par les autres, et par des révoltes soudoyées î C^rojet a échoué. Que leur reste t-il ? L'assaJinat! Ils ont cru nous accabler sous Teffort de leur ligue armée, et surtout par la trahison! Les traîtres tremblent ou périssent, leurs ca-
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Dons tombent en notre pouvoir, leurs satellites fuient devant nous. Que leur reste-t-il! L'assassinat! Ils ont cherché à dissoudre la Convention par la corruption ! La Convention a puni leurs complices ; mais il leur reste l'assassinat !*Ils ont essayé de dépraver la république, et d'éteindre parmi nous les sentiments généreux dont se compose l'amour de la patrie et de la liberté en bannissant de la républi'|ue le bon sens, la vertu et la Divinité ! Nous avons proclamé la Divinité et l'immortalité de l'âme, nous avons commandé la vertu au nom de la république ; mais il leur reste l'assassinat !
ï Réjouissons-nous donc et rendons grâces au ciel, puisque nous avons été jugés dignes des poignards de la tyrannie ! î
La salle est ébranlée par Ks acclamations que soulève cette explosion de magnanimité antique.
K il est donc pour nous de glorieux dangers à courir ! i poursuit-il. i La cité en offre autant que le champ de bataille. Nous n'avons rien à envier à nos braves frères d'armes. Nous payons de mille manières notre dette ci la patrie ! O rois, ce n'est pas nous qui nous plaindrons du genre de guerre que vous nous faites! Quand les puissances de la terre se liguent pour tuer un faible individu, sans doute il ne doit pas s'obstiner à vivre. Aussi n'avons-nous pas fait entrer dans nos calculs l'avantage de vivre longuement. Ce n'est pas pour vivre que l'on déclare la guerre à tous les tyrans et à tous les vices. Quel homme sur la terre a jamais défendu impunément l'humanité? Entouré de leurs assassins, i reprend Robespierre d'une voix plus solennelle, s je me suis déjà placé moi-même dans le nouvel ordre de choses on ils veulent m'envoyer! Je ne tiens plus à une vie passagère que par l'amour de la patrie et par la soif de la justice, et. dégagé plus que jamais de toutes considérations personnelles, je me sens mieux disposé à attaquer avec énergie tous les scélérats qui conspirent contre le genre humain ! Plus ils se hâtent de terminer ma carrière ici bas, plus je veux me hâter de la l'emplir d'actions utiles au bonheur de mei semblables. Je leur laisserai du moins un testament dont la lecture fera frémir tous les tyrans et tous leui's complices! i
A cette apostrophe, qui semble placer la tri^ bune de l'autre côté du tombeau, la Convention, longtemps muette, sort de son étcnnement par une acclamation prolongée.
Robespierre abandonne alors sa personne, et donne, comme d'une autre vie, des conseils suprêmes à la république : a Ce qui constitue la république, i dit-il, t ce n'est ni la victoire, ni la fortune, ni la conquête, ni l'enthousiasme passager, c'est la sagesse des lois et surtout la vertu publique. Les lois sont à faire, les mœurs à régénérer. Youlez-vous savoir quels sont les ambitieux ? > reprend-il dans une allusion voi-
lée, mais transparente contre ses ennemis des comités, I examinez quels sont ceux qui protègent les fripons et qui corrompent la morale publique. Faire la guerre au crime, c'est le chemin du tombeau et de l'immortalité! Favoriser le crime, c'est le chemin du trône et de l'échafaud (on applaudit). Des êtres pervers sont parvenus à jeter la république et la raison du peuple dans le chaos. Il s'agit de recréer l'harmonie du monde moral et du monde politique. I
A cette définition de la Révolution, tous les bancs répondent par un assentiment unanime.
s Si la France était gouvernée pendant quelques mois par une législation égarée et corrompue, la liberté serait perdue. »
Cette insinuation claire de la nécessité d'une magistrature suprême pour régulariser la Convention attire à Robespierre les regards irrités de ses ennemis. Il les brave.
(t En disant ces choses, » reprend-il aven une fière abnégation, i j'aiguise peut-être contre moi des poignards, et c'est pour cela que je les dis. J'ai assez vécu ! J'ai vu le peuple français s'élancer du sein de la corruption et de la servitude au faîte de la gloire et de la vertu républicaine. J'ai vu ses fers brisés, et les trônes coupables qui pèsent sur la terre renversés ou ébranlés sous ses mains triomphantes ! J'ai vu plus : j'ai vu une assemblée, investie de la toute-puissance de la nation française, marcher d'un pas rapide et ferme vers le bonheur public, donner l'exemple de tous les courages et de toutes les vertus. Achevez, citoyens, achevez vos sublimes destinées! Vous nous avez pl%cés à l'avant-garde pour soutenir le premier effort des ennemis de l'humanité. Nous méritons cet honneur, et nous vous tracerons de notre sang la route de l'immortalité ! i
De telles paroles n'avaient peut être jamais retenti dans une assemblée délibérante. C'était la politique élevée à la hauteur du type religieux du philosophe, l'héroïsme dans l'éloquence, la mort dans l'apostolat. La Convention ordonna l'impression de ce discours dans toutes les langues. Il prépara les esprits à la solennité du surlendemain. Le ridicule, qui flétrit tout en France, était obligé de feindre lui-même l'enthousiasme devant des doctrines qui osaient braver la mort et attester Dieu !
Robespierre attendait cette journée, avec l'impatience d'un homme qui couve un grand dessein et qui craint que la mort ne le lui ravisse avant de l'avoir accompli. De toutes les missions qu'il croyait sentir en lui, la plus haute et la plus sainte à ses yeux était la régénération du sentiment religieux dans le peuple. Relier le ciel à la terre par ce lien d'une foi et d'un culte rationnel que la république
HISTOjlRE
avait rompu, était pour lui l'accomplissement de la Révolution. Du jour où la raison et la liberté se rattacheraient à Dieu dans la conscience, il les croyait immortelles comme Dieu lui-même. 11 consentait à mourir après ce jour. La joie intérieure de son œuvre accomplie transpirait, depuis son rapport à la Convention, dans ses traits. Il avait dans son extérieur le rayonnement de son idée. Ses hôtes et ses confidents s'étonnaient de sa sérénité inaccoutumée. Il s'extasiait sur la nature rajeunie par le printemps, et qui se parait de fleurs, comme pour le glorieux hymen qu'il voulait lui faire contracter avec son auteur. Il errait avec ses amis dans les allées du jardin de Mousseaux. Son cœur éclatait d'espérance. Il parlait sans cesse du 8 juin. 11 s'apitoyait sur les victimes qui ne verraient pas ce beau jour. 11 aspirait, disait-il, à clore 1 ère des supplices par l'ère de la fraternité et de la clémence. Il allait examiner lui même, avec Villate et le peintre David, les préparatifs. 11 voulait que cette cérémonie frappât l'âme du peuple par les yeux, et qu'elle exprimât des images majestueuses et douces comme cette puissance suprême qui ne se manifeste que par ses bienfaits, a Pourquoi, n disait-il la veille à Souberbielle, s faut-il qu'il y ait encore un échafaud debout sur la surface de la France? La vie seule devrait apparaître demain devant la source de toute vie. s 11 exigea que les supplices fussent suspendus le jour de la cérémonie.