CHAPITRE XCVIII
Le souvenir de Gustaf-Adolphe.
L'histoire du monde offre peu d'hommes ayant laissé une mémoire qu'on puisse égaler à celle de Gustaf-Adolphe, un nom rappelant, comme le sien, non pas seulement toutes les vertus privées, mais encore toutes les qualités de l’homme d'État et du héros. Cette réunion si rare l’avait rendu cher à tous les cœurs; 1l le devint encore davantage par la manière dont il appliqua ses facultés, par le but de son activité et de sa vie, c’est-à-dire la délivrance de l’Europe de l'esclavage spirituel et temporel. L’éclati magnifique que l'ordre social, l'instruction et les lumières ont répandu dans les deux derniers siècles de l'Europe septentrionale, et de là sur les autres contrées, est dû au courage et au glaive de Gustaf-Adolphe. Ce prince sentit dans son cœur la
mission qu'il avait à remplir, et la force nécessaire pour se présenter comme le défenseur des lumières et de la liberté. Il a accompli cette belle œuvre et l’a scellée de son propre sang. Tout ce que les héros et les génies de ces diverses contrées ont accompli de grand, de généreux, se trouvait déjà réuni à l'état de semence dans cette seule pensée de Gustaf-Adolphe, de risquer son peuple et lui-même pour donner la victoire aux lumières. Cette semence, développée après sa mort, a fait naître dans le domaine du génie et de la politique des exploits immortels, qui forment une brillante guirlande en l'honneur de ce grand prince, guirlande arrosée par les larmes de la reconnaissance des protestants de l'Europe, et surtout par celles de ce peuple qui fut jugé digne de donner le jour à ce héros, de sacrifier avec lui son sang dans cette lutte sainte, et de se trouver avec lui chargé des bénédictions de la postérité.
Et, en effet, des bénédictions ont toujours accompagné le souvenir de Gustaf-Adolphe, celles des princes et des peuples, de l'étranger et de ses peuples héréditaires. Les Allemands l’ont aimé autant, si ce n’est davantage, que leurs propres souverains. On conserve encore à Weissenfels Ja chambre qui fut tachée du sang de Gustaf-Adolphe, lors de son embaumement, et on la montre comme un sanctuaire. Nuremberg, qu'il avait appelé la prunelle de ses yeux, qu'il défendit avec tant d'efforts contre le glaive menaçant de Wallenstein, Nuremberg, qui eut la satisfaction de voir un de ses habitants, le jeune Lebelfingen, accompagner le roi jusqu'à sa dernière heure; Nuremberg résolut d'élever une statue à son bienfaiteur : des changements intérieurs et des embarras extérieurs l'empêchèrent seuls de le faire. Un valet. attaché à la personne du roi, roula une grosse pierre où son corps avait été trouvé. Celte pierre a été désignée, depuis. lors, par ce nom : la pierre du Suédois; elle est entourée:
d’une plantation d'arbres, et visitée par tous ceux qui passent par ce pays.
Parmi la multitude suédoise, le nom de Gustaf-Adolphe apparaît moins brillant que celui de plusieurs de nos rois, par exemple, que ceux de Gustaf Wasa, de Charles IX, XI et XII. Le cercle de son activité, ses qualités éminentes, étaient au dessus de la portée de l’intelligence ordinaire du peuple, qui connaît et juge les rois d’après la diminution ou l’accroissement des impôts. Mais, à mesure que le regard pénètre plus avant dans les annales et dans les relations politiques de l’État, le respect pour ce monarque augmente. Le sénat décida que le surnom de Grand lui serait FRE on ne l’a pas fait. Le nom de Gustaf-Adolphe a par lui-même et en lui-même une grandeur qui peut se passer de cette distinction. Gustaflll, toujours si ardent pour la conservation des souvenirs nationaux, l'était surtout pour la mémoire de Gustaf-Adolphe; il ordonna que l’Académie suédoise, qu’il venait de fonder, tiendrait ses réunions solennelles le jour de la naissance de Gustaf-Adolphe. Sa statue fut élevée sur la principale place de Stockholm; et la voûte sous laquelle 1l repose, murée depuis le règne de Charles XI, fut ouverte pour recevoir la dépouille mortelle des descendants de la maison de Holstein-Gottorp. Gustaf IT, pour orner le chœur de cette église, commanda en Italie un pré- ‘ cieux sarcophage, destiné à recevoir les cendres de son père. Mais il comprit bientôt combien 1l serait inconvenant de donner la première place à Adolphe-Frédérik dans le caveau de Gustaf-Adolphe; le sarcophage resta donc vide, mais le chœur est toujours exclusivement orné par la cuirasse, l'épée de Gustaf-Adolphe et les drapeaux qu'il a conquis.
Notre époque a vu le second anniversaire séculaire de Gustaf-Adolphe. Le monarque qui porte son sceptre aujour-
d'hui (1), et dont le glaive victérieux a contribué à l’affranchissement de l'Europe, invita toute la Suède à célébrer ce grand anniversaire. Ce que notre patrie possède de noble, d’illustre, fut appelé à Stockholm pour augmenter la pompe de ce grand jour. Toutes les églises furent ouvertes, tous les établissements scientifiques de la Suède, dont la création remonte à Gustaf-Adolphe, célébrèrent la mémoire de leur fondateur et en même temps la victoire des lumières et de la civilisation, Cet exemple fut suivi par l’armée et tous les fonctionnaires suédois. Dans la capitale, la foule s’assemblaautour de l’église de Riddarholm et du caveau des Gustaf. Pendant le service solennel, et en présence de toute la famille royale, le corps de Gustaf-Adoiphe fut déposé à la place qui lui avait été préparée dans le chœur.-Son ami et. fidèle coopérateur ne fut pas oublié. On éleva sous la voûte à colonnes du château de Stockholm la statue d’Axel Oxenstyerna, qui indique aux monarques suédois la page de l'histoire où sont inscrits les exploits et les vertus de Gustaf-
Adolphe.
(1) S. M. Charles XIV Jean, qui vivait encore à l’époque où l'auteur a publié cette histoire. (Tran. |