CHAPITRE XVIII
Combat de Dantzickerhaupt.
En mai 1627, Gustaf-Adolphe revint en Allemagne avec des troupes fraîches. Il ouvrit la campagne sous les auspices les plus favorables ; l’armée suédoise se montait à environ trente-cinq mille hommes parfaitement équipés; et les Polonais, au contraire, n'avaient point encore terminé leurs préparatifs. Mais plusieurs circonstances malheureuses s’opposèrent aux succès des Suédois.
Gustaf-Adolphe ne voulait pénétrer plus avant dans le pays qu'après avoir pris Dantzick. Il regardait comme une chose fort dangereuse de laisser derrière lui un ennemi puissant, et désirait surtout être le maître des droits de douane considérables que le commerce de Dantzick rapportait. Il tourna donc toutes ses forces contre cette ville, et remporta en peu de temps différents avantages. Maître de la redoute
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HISTOIRE DE GUSTAF-ADOLPHE. s5
de Dantzickerhaupt, 1l comptait s'emparer bientôt de celle de Klein-Werder; mais les Polonais avaient élevé sur la rive opposée de fortes batteries, c'est pourquoi le roi résolut d'effectuer le passage pendant la nuit; un tel secret enveloppa ce dessein, que fort peu de personnes en eurent connaissance. Pendant la nuit du 25 au 24 mai, douze cents hommes reçurent l’ordre de s’embarquer et de tenter le passage. Thurn commandait la première file et Johan Banér la seconde, avec Taupadel sous ses ordres; l’un et l’autre avaient chacun six cents mousquetaires. Ils devaient être suivis par Lesslie et Erik Ryning, à la tête d’un plus grand nombre de fantassins, et enfin par Oke Tott avec de la cavalerie. Gustaf-Adolphe avait près de lui Pehr Brahe, qui, réveillé au milieu de la nuit, et ignorant l’entreprise méditée, était venu non armé: afin qu'il ne fût pas entièrement sans défense, le roi lui mit un casque sur la tête. Gustaf- Adolphe avait prescrit le plus grand silence; mais l’obscurité, l'ignorance des soldats en fait de navigation, furent cause que les bateaux de Thurn, s’engravant dans le sable, firent du bruit en se heurtant les uns contre les autres. Les sentinelles ennemies, l'ayant entendu, tirèrent des coups de fusil, ce qui augmenta le trouble parmi les bateaux suédois. Le roi, s'étant jeté avec Pehr Brahe et quatre soldats de la garde dans une petite nacelle, se fit conduire vers ses troupes pour rétablir l’ordre. La fumée de la poudre augmenta tellement l'obscurité, que le roi, ne pouvant rien distinguer, fut obligé d'appeler chaque bateau par le nom de son commandant pour lui assigner la place qu'il devait occuper. Au mulieu de cette confusion, le casque du roi tomba dans le fleuve, et Pehr Brahe le remplaça aussitôt avec le sien. Peu à peu l’ordre se rétablit, et les Suédois se dirigèrent vers l'ennemi; le roi lui-même était à une portée de pierre à peine de la rive gauche. Les Polonais tiraient en désespérés,
et un grand nombre d’entre eux sautèrent dans l’eau jusqu’à la ceinture pour frapper les arrivants. Dans ce moment le roi fut atteint si vivement au bas-ventre, qu’il tomba à la renverse et se crut mortellement blessé. Pehr Brahe se leva, prit le gouvernail et donna l’ordre de retourner à terre; mais 11 fut poursuivi avec une si grande vivacité pendant sa retraite par le feu des Polonais, que neuf balles passèrent entre lui et Le roi et traversèrent la nacelle. Brahe bouchait les trous avec l’écharpe qu'il portait au bras (1). Les rameurs redoublèrent d'efforts et atteignirent heureusement le rivage. Les autres bateaux revinrent aussi, malgré la poursuite de l'ennemi. Nils Brahe, le seul pour ainsi dire de cette expédition qui fût parvenu à la rive opposée, donna dans le sable et ne put s’en retirer que le lendemain au point du jour. Les balles ennemies, tuèrent, rien que dans son bateau, vingt-six hommes.
Gustaf-Adolphe pensait que la balle dont il avait été atteint lui avait traversé le bas-ventre, et causerait infailliblement sa mort. Cependant 1l conserva toute sa tête et son sang froid; durant le retour, 1l s’entretint avec Brahe et lui dit que les Suédois, dans le cas où il viendrait à mourir, ne devraient pas se décourager, n1 mettre bas les armes sans avoir conquis une paix avantageuse. La blessure se trouva beaucoup moins dangereuse qu’on ne l'avait supposé. A cette époque déjà, Gustaf-Adolphe était très-gras; la balle, dont la force avait été amortie soit par cette graisse, soit par les vêtements du roi, s'était arrêtée dans l'abdomen sans y occasionner beaucoup de mal; cependant plusieurs semaines se passèrent avant qu'on pût en faire l'extraction. La blessure fut guérie en peu de temps ; mais les amis du roi, aver-
(1) Archives de Rrahe, fol. 84. — Archives de Falkenberg. Axel Oxenstjerna à Gabriel Oxenstjerna. Dirschau, 6 janvier 1627.
tis par cet événement et redoutant un plus grand malheur dans l'avenir, le firent supplier, par Axel Oxenstjerna, de moins exposer sa personne. Gustaf-Adolphe répondit, comme i] le faisait ordinairement en pareil cas : « Pas un roi encore n’a été tué par une balle. Le soldat, ajouta-t-1l, suit l'exemple de son chef, et le général qui se tient à l'écart ne peut récolter des victoires ni des lauriers. César se montrait toujours au premier rang, et CRAARARS arrosait de son sang tous les champs de bataille. à
La blessure du roi et nan qui en fut la sn répandirent de l'inquiétude dans l’armée suédoise, et apportèrent du retard dans ses opérations : les Polonais eurent donc le temps de se réunir et de marcher vers la Prusse. Dantzick fut sauvée une seconde fois.