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CHAPITRE XL

Délibérations de Gustaf-Adolphe relativement à la guerre de trente ans.

Beaucoup de circonstances intérieures engageaient Gustaf- Adolphe à prendre une part active à la guerre de trente ans: cependant 1l faut chercher la raison fondamentale de sa coopération en lui-même et dans sa manière de juger la situation de l’Europe, de la Suède, et la sienne en particulier.

Il est incontestable que la liberté de l'Enbopait menacée par la puissance de l'Autriche, appelait un défenseur; maïs il était encore permis d'espérer que ce danger s’évanouirait sans l'assistance de la Suède: Les protestants et les catholiques ne pouvaient manquer de se soulever pour conserver leur liberté. La France, gouvernée par l'actif Richelieu, devait finir tôt ou tard par recourir aux armes. Les princes allemands, Maximilien à leur tête, commençaient déjà à opposer une résistance énergique, soutenue par la jalousie de l'Espagne, de la Pologne, et peut-être du Pape.

Ces circonstances tranquillisantes ne pouvaient échapper à Gustaf-Adolphe; maïs le danger qui menaçait lés doctrines protestantes était plus Hatid) et, Sous ce rapport, la France et les princes catholiques tendraient nécessairement. malgré leur jalousie, une main secourable à l’empereur; il resterait alors peu d'espoir à la confession évangélique, car ses défenseurs naturels étaient ceux sur lésquels il y avait le moins à compter. Les forces de l'Angleterre étaient tencore comprimées, et ce royaume, gouverné par un monarque faible, s'épuisait dans les troubles civils. La Hollande se défendait elle-même avec peine; le Danemarck était réduit au silence et à l’inactivité ; la Saxe et le Brandebourg, avec

une liberté apparente, étaient sous le glaive de l'empereur. La liberté religieuse en Europe setrouvait donc plus exposée encore que la liberté politique : « Je crains, écrivait Oxenstjerna, que nous ne marchions vers le double esclavage de l'âme et du corps. »

Gustaf-Adolphe, élevé dans la religion protestante, était destiné à la défendre; cette mission, il l'avait héritée de son père et de son aïeul, et elle s’accordait avec ses sentiments particuliers. Il avait un amour ardent pour la cause de l'humanité, des lumières et de la liberté, suite naturelle de sa position particulière : sa dynastie était nouvelle, et il devait son avénement à la couronne aux doctrines nouvelles. Intimement convaincu de leur vérité, elles étaient, suivant lui, indispensables au développement de la prospérité de l’État et des sciences. Il tourna donc de bonne heure des regards inquiets vers l'Ailèmagne, et pressentait d’une manière obscure la mission uu’il serait appelé à remplir.

Sans l’entêtement de Sigismond et la guerre qui s’ensuivit avec la Pologne, Gustaf-Adolphe n'aurait point participé aussi promptement aux troubles de l'Allemagne, peut-être qu'il ne s’en serait Jamais mêlé. C'est vers 1618 que cette question fut agitée. Les guerres avec le Danemarck et la Russie étaient terminées, et Gustaf-Adolphe cherchait sérieusement à faire la paix avec la Pologne. Le peuple suédois, épuisé par soixante années de guerre, exprimait sans détour son besoin de repos; et les bénédictions que ses deux traités de paix avaient values à Gustaf-Adolphe l’engageaient à en conclure un troisième. [l aurait eu alors le loisir de songer uniquement à l'administration intérieure de son royaume, et de faire renaître en Suède l’âge d’or des dernières années du règne de Gustaf Wasa. Si Gustaf-Adolphe avait vu son pays jouir des fruits déjà mûrs et abondants de la paix, 1] aurait pris difficilement la détermination de dé-

truire son propre ouvrage, de précipiter un peuple heureux dans les hasards et la misère d’une guerre qui lui aurait paru d'autant plus redoutable que le roi et la nation n’avaient point appris à connaître leurs forces. Mais l’opiniàtreté de Sigismond, ses prétentions exagérées, anéantirent ces belles espérances en précipitant la Suède et son roi dans le tourbillon de la guerre polonaise. Elle fournit à Gustaf- Adolphe l’occasion de développer ses talents militaires, et lui apprit, ainsi qu'au reste du monde, à connaître sa capacité extraordinaire. Le sentiment de ce qu'il valait et la confiance toujours croissante de l'Europe l’appelèrent plus tard, d’une voix commune et irrésistible, à des exploits plus importants. Il ne put refuser la mission du libérateur qui le jeta au milieu des luttes ardentes du monde. Ce n'était plus seulement la Suède, mais toute l’Europe qui était sa patrie; son royaume bien-aimé ne fut plus le but exclusif de ses efforts, mais plutôt le moyen des grandes choses auxquelles 1l se sentat appelé: 1l devait sauver l’Europe de l’esclavage temporel et spirituel.

On a blâmé Gustaf-Adolpne de s'être laissé entraîner dans une guerre qui lui à fait sacrifier son peuple à des intérêts étrangers. Il n’est pas encure bien décidé qu'il aurait pu s’exempter d'y prendre part. Du reste, 1l ne regardait point un État comme une partie isolée, détachée de l’ensemble, qui peut croître et prosperer au milieu de la destruction générale. Il considérait les peuples européens comme des frères destinés à recueillir une part égale dans l’héritage de la liberté, des lumières, et obligés de s’assister mutuellement pour atteindre ce but. C’est dans cet esprit qu'il s’adressa au peuple suédois, cette nation le comprit et le suivit dans son illustre carrière ; elle épuisa volontairement ses forces et son sang, et monta avec son grand monarque au faîte de la considération et de la gloire.

Après avoir exposé les ressorts intérieurs qui agirent sur la détermination de Gustaf-Adolphe, nous allons nous occuper des circonstances extérieures qui l'influencèrent également.

Depuis longtemps déjà les princes protestants de l’Allemagne recherchaient l'alliance de Gustaf-Adolphe ; plusieurs lettres lui avaient été adressées dans ce but, durant les années 1614, 1619, 1620 et 1621. Mais la situation de son royaume l’empêcha de prendre une part active à ces querelles étrangères. En 16253, les craintes et l’insistance des protestants s’accrurent, et Gustaf-Adolphe fut plus favorablement disposé en faveur de l’entreprise proposée; comme nous l’avons dit plus haut, sa guerre avec la Pologne mit obstacle à sa bonne volonté, et Le roi de Danemarck le prévint. Après la défaite de Christian IV, le danger augmenta pour la Suède, et il en fut de même du penchant que Gustaf- Adolphe éprouvait à se jeter hardiment au milieu de la lutte. L'empereur et Wallenstein le traitaient avec un orgueil blessant; ils refusaient de lui donner le titre de roi; ils exclurent ses envoyés avec mépris des négociations qui eurent lieu à Lubeck pour la paix. Des hostilités réelles succédèrent à cette offense. En 1627, un régiment impérial, commandé par le duc de Holstein, servit contre Gustaf- Adolphe en Pologne, et toute l’armée d’Arnheim en fit autant en 1629. Les impériaux avaient commis des violences envers des navigateurs suédois, et le titre de grand amiral des mers du Nord, des préparatifs maritimes menaçants, faisaient assez connaître ce que l’empereur avait l'intention d'entreprendre contre la Suède, après avoir subjugué l’Allemagne.

Gustaf - Molehe et Oxenstjerna n'étaient pas dé ces hommes auxquels l’aveuglement ou la crainte ferment les yeux sur le danger. Ils virent tous deux l'impossibilité

d'éviter une guerre avee l’empereur, et tous deux furent d'avis qu'il était plus avantageux d'attaquer l'ennemi sur les côtes méridionales de la Baltique, que d’attendre son invasion en Suède. Mais cela ne laissait pas de leur donner beaucoup d’hésitation et de trouble. « Dieu m'est témoin, écrivait le roi, combien les souffrances de la patrie et de mes sujets me sont sensibles; cependant il vaut mieux, je pense, marcher bravement au-devant du danger, et porter la guerre sur le sol étranger, que de laisser le temps à l'ennemi de pénétrer dans nos provinces, ce qu’il ne manquera pas de faire infailliblement. » Oxenstjerna écrivait au sénat : « Lorsque je songe à cette guerre inévitable, à la puissance victorieuse de l’ennemi, à la pauvreté de notre patrie, au début, aux vicissitudes, à l'issue possible de cette lutte, les cheveux m’en dressent sur la tête. Qui ne chercherait à l’éviter si la chose était faisable? Mais, puisque Dieu nous à donné la vie à une pareille époque, et nous a imposé la charge d'être les conseillers du roi et de la patrie, nous ne devons pas nous borner à voir le danger, mais encore chercher les moyens de le surmonter. Il faut, suivant moi, commencer par tenir l’ennemi éloigné de nos frontières, » etc.

Gustaf-A dolphe et Oxenstjerna étant d’accord sur ce point, des secours furent immédiatement envoyés à Stralsund quand les impériaux attaquèrent cette ville. Mais il restait une autre question à résoudre : comment faire la guerre, où établir son théâtre? Dès 1629, Gustaf-Adolphe voulait que le corps d'armée principal fût envoyé en Allemagne ;

Oxenstjerna pensait, au contraire, qu'il fallait continuer Ê guerre offensive en Prusse, pays où l’on possédait des forteresses, et se contenter d'occuper l’empereur en s’établissant dans Stralsund. On voit qu'Oxenstjerna, par une appréhension dont, pour ainsi dire, il ne s’apercevait pas lui-même, cherchait à éloigner le plus longtemps possible cette lutte

redoutable. Il en était autrement du roi: ne pouvant éviter . la guerre, 1l voulait la commencer de suite et ne pas attendre que l’Allemagne fût courbée sous le joug au point de ne pouvoir plus être secourue. En prenant l'offensive on augmentait le courage des troupes et des alliés. Le roi et son ami échangèrent à cette occasion plusieurs lettres confidentielles et détaillées. Oxenstjerna ne pouvait réfuter les raisons alléguées par le roi en faveur d'une guerre offensive; mais, d’un autre côté, 1l ne cessait de rappeler continuellement la pauvreté de la Suède, les forces quadruples de l'empereur et la probabilité d'une issue malheureuse; Gustaf-Adolphe à son tour ne savait comment répondre à ces observations. Enfin ce dernier écrivit : « Dieu, qui donne la volonté pour commencer et la force pour accomplir les choses utiles à sa gloire et à notre salut, connait seul ce qui nous arrivera. Il vous est plus facile d’énumérer les obstacles à vaincre, qu'il ne l’est pour moi de vous exposer les moyens de réussite. Je préfère donc mettre mes plans à exécution plutôt que de les tracer à l'avance sur le papier.»

Oxenstjerna céda, regardant ceci comme une dispositio divina. « Le roi, disait:1l, est poussé de ce côté par un esprit puissant auquel personne ne résiste. » Il fut donc convenu, dès 1629, qu'on attaquerait l'empereur en Allemagne. L’exécution de cette mesure fut différée parce que Gustaf- Adolphe fit encore une tentative à Lubeck pour parvenir à une réconciliation par des moyens pacifiques. Mais, les envoyés suédois ayant été chassés d'une manière injurieuse par Wallenstein, et l'empereur ayant envoyé Arnheim en Pologne, la guerre fut irrévocablement décidée pour l’année suivante : « Mais, écrivait le roi, je ne compte plus de ce moment sur un seul instant de repos; » et, en arrivant à Stockholm, il désigna, dans l’église de Riddarholm, la place de son tombeau.

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