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CHAPITRE XXXIX

La destitution de Wallenstein.

La guerre exerçait depuis douze ans ses ravages en Allemagne, et ses dévastations prenaient un caractère de plus en plus hideux. Les armées ressemblaient à des bandes errantes de brigands. Elles prétendaient servir, l’une les eatholiques, l’autre les protestants; mais tous étaient pillés indistinctement. On ne faisait plus la guerre pour la cause des princes, des peuples, pour obtenir la paix, mais seulement pour satisfaire l’avidité des soldats et de leurs chefs. On n'observait plus la loi humaine m1 la loi divine, et l'on ne tenait aucun compte des plaintes hautement exprimées par les princes de l'empire. Wallenstein traitait ces derniers avec un orgueilleux mépris, leur donnait à entendre que sa qualité de généralissime impérial le rendait au moins leur égal. Les soldats suivaient son exemple, et traitaient les habitants avec une arrogance sans bornes. Lorsque les paysans et les bourgeois avaient servi ce qu'ils possédaient de mieux, le cavalier refusait de se mettre à table s’il ne trouvait pas un florin ou un ducat sous son assiette. Si, par défaut de volonté ou de moyen, cette exigence n'était point satisfaite, l'humeur sauvage et féroce des soldats

éclatait avec des formes affreuses. Des femmes honnêtes périssaient victimes des violences les plus brutales, et après la mort leurs corps étaient encore profanés et jetés dehors pour devenir la pâture des chiens. On dépouillait les hommes, ne leur laissant que la chemise, et ils étaient tués au moindre signe de mécontentement. Les officiers infligeaient des tortures horribles pour se faire donner tout l'argent monnayé, et, lorsque le numéraire manquait, ils prenaient les objets livrés pour la centième partie à peine de leur valeur. Cette manière de procéder appauvrit donc le pays en peu de temps ; les travaux agricoles furent interrompus, les ouvriers n'avaient plus d'ouvrage. Des princes, autrefois riches, possédaient à peine un morceau de pain, et leurs sujets se nourrissaient avec des glands et des racines ; plusieurs furent obligés de manger de la terre. Dans le même temps, les Croates de Wallenstein avaient leurs brides et leurs selles ornées avec de l’or et de l'argent ; ils étaient dans les délices et dans l'abondance, leurs chefs d'escadrons vivaient comme des princes, et Wallen- «stein étalait plus de magnificence que l’empereur.

Ces maux accablèrent surtout la Poméranie, la Basse-Saxe et le Brandebourg; les autres contrées de l'Allemagne n'en élaient pas exemptes. Après la soumission du Danemarck, un cri général s’éleva en faveur de la paix ; mais l'empereur n'avait pas encore atteint son but secret, et redoutait Finvasion des Suédois. Wallenstein, dans le dessein de s’y opposer, était entouré de sa nombreuse armée, et en même temps sous le poids de la haine et des malédictions de toute l'Allemagne. Les regards étaient fixés sur ce chef absolu des hordes de brigands réunis par ses soins. Wallenstein s'était chargé de les'entretenir, de les solder ; il le faisait aux dépens de l’empire et de ses habitants. C’était done lui qu’il fallait renverser d’abord; puis on licencierait ces bandes

féroces : telle était l'opinion de toute l'Allemagne. Ferdinand, il est vrai, éprouvait quelque crainte relativement aux projets: ambitieux de Wallenstein, mais d’un autre côté il était fort important pour lui de conserver son général en chef et l’armée; car, sans être obligé de pourvoir à leur entretien, ils lui donnaient le moyen d'étendre son absolutisme sur tous les princes allemands. Cependant les plaintes devinrent de plus en plus vives non-seulement parmi le peuple, mais parmi les princes eux-mêmes. « Il est impossible, écrivait l’archevêque de Mayence, de remédier à la position fâcheuse de l'empire, si on ne commence point par déposer le dictateur. » Les autres électeurs tenaient le même langage, et plus particulièrement Maximilien de Bavière. Le cardinal de Richelieu travaillait sous main à augmenter ce mécontentement, dans l'espoir d’affaiblir la puissance de l'empereur par la destitution de Wallenstein. C'était aussi le motif secret de la plupart des princes catholiques; ils craignaient que Ferdinand, avec l’aide de ce général, ne finit par devenir leur maître absolu.

Cependant les amis véritables de l’empereur lui dpssiete le même conseil; son propre frère lui écrivait : « Votre Majesté ne peut se faire une idée de la conduite des troupes. J'ai fait moi-même la guerre pendant quelques années, et je

sais qu elle s’avance rarement sans marquer ses traces par:

des violences. Mais, quand pour s'amuser on brise les fenétres, on renverse les murs, on coupe les nez et les oreilles, on martyrise, on viole, on assassine, ce sont des désordres auxquels les officiers supérieurs peuvent et doivent s’op- “poser. Je le sais, on cherche à persuader à Votre Majesté que ces accusations n’ont aucun fondement. Mais j'espère qu’en ceei Votre Majesté aura au moins autant de confiance en moi qu'en ces messieurs, qui remplissent leur bourse du sang et des sueurs du pauvre peuple. Je pourrais vous nom-

mer beaucoup d'officiers qui avaient il ÿ a peu de temps à peine de quoi se vêtir; ils possèdent aujourd'hui trois ou quatre cent mille florins en numéraire. Le mécontentement augmente d’une manière menaçante, et ma conscience ne me permet point de cacher à Votre Majesté le véritable état des choses. »

Au commencement de juillet 1630, une diète fut assemblée à Ratisbonne. L'orage qui s’amassait depuis longtemps contre Wallenstein y éclata, et la destitution de ce général abhorré fut unanimement demandée. Ferdinand essaya de le défendre ; il démontra combien il serait imprudent de congédier un chef éprouvé et de licencier une armée victorieuse au moment où un nouvel ennemi, le roi de Suède, était attendu. Plusieurs partisans de Wallenstein publièrent des écrits dans ce sens; mais le parti opposé se servit du même moyen. « Il est temps, écrivait-on, que l'empereur soulage la misère générale; il est temps que son attention se fixe sur les larmes amères, sur le sang innocent quiinonde largent pressuré. Les soupirs et les gémissements des opprimés, cruellement méprisés sur la terre, monteront au ciel et s'y accumuleront comme une foudre vengeresse au-dessus de la tête des coupables. Toute cette misère vient de Wallenstein, et il est urgent de rejeter le fléau qui a fait endurer tant de souffrances à la patrie. »

Ferdinand avait le désir de faire proclamer son fils roi des Romains par cette diète, afin de lui assurer la succession au trône impérial; mais les princes électeurs refusèrent d'appuyer ce. projet tant que Wallenstein resterait à la tête de l’armée. Ferdinand hésitait; en se conformant au désir de la diète il commettait une imprudence relativement à l'invasion attendue de la part des Suédois, et une ingratitude envers Wallenstein, qui lui avait rendu de si grands services. D'un autre côté il était pressé par les princes élec

teurs, Maximilien en têle, par les conseillers intimes de la couronne qui haïssaient Wallenstein, et enfin par sa sollicitude pour sa propre maison. [l finit donc par céder, et Wallenstein fut destitué ; mais Ferdinand déclara en même temps que cela avait lieu contre sa conviction personnelle, et sur la demande instante de la diète; qu'il était innocent devant Dieu et devant les hommes des malheurs qui pourraient en résulter.

La destitution du puissant généralissime était donc prononcée par l'empereur, mais on craignait de la part de Wallenstein un refus d'obtempérer à l'ordre de résigner ses fonctions. L’orgueil du duc de Friedland, son ambition et le dévouement aveugle des soldats pour lui étaient connus: on résolut donc d'agir avec prudence. Déjà il avait été séparé de son corps d'armée principal et envoyé en Souabe avec une division beaucoup plus faible, composée de troupes qu'il connaissait moins. On avait pris pour prétexte la né cessité d'influencer la diète; mais plusieurs avaient cru voir dans ce changement une mesure de prudence de la part de Ferdinand, qui avait prévu dès lors le résultat de la haine excitée par Wallenstein. Celui-ci était donc en Souabe au moment où il fut destitué. Afin d’adoucir, autant que possible, ce que cette détermination pouvait avoir de blessant, on chargea deux de ses partisans les plus dévonés, Questenberg et Werdenberg, de la lui annoncer. Ils devaient décider le duc à renoncer à son commandement, et l’assurer en même temps de la continuation de la bienveillance de l'empereur.

Wallenstein savait déjà par ses espions ce qui avait été décidé à son égard, et en avait délibéré avec l’astrologue Seni. Celui-c1 l'engagea à se soumettre aux circonstances,

et lui promit en même temps une brillante réparation, une carrière nouvelle et plus glorieuse encore que la première.

On assure que cet avis détermina la conduite de Wallenstein.

Les deux envoyés impériaux arrivèrent près de lui assez inquiets sur l'issue de leur dangereuse commission. Ils commencèrent un éloquent et long discours préparatoire, mais Wallenstein ne tarda point à les interompre; et, prenant sur sa table un papier couvert de signes astrologiques, il dit : « Ceci vous prouvera, messieurs, que les étoiles m'ont déjà instruit du sujet de votre venue. L’astrologie, cette science élevée, m'apprend aussi que l'esprit de l'électeur de Bavière s’est emparé complétement de l’empereur; je n’attribue donc pas mon malheur à ce dernier. Cependant 1l m'est pénible de penser que ce prince, après avoir été défendu par moi contre ses ennemis étrangers et nationaux, m’abandonne au moment de l’infortuue. Je n’en suivrai pas moins en ceci, comme en toutes choses, la volonté de l’empereur, mon seigneur. » Wallenstein fit une réception splendide aux deux envoyés et leur donna de riches cadeaux en se séparant d'eux. Il leur remit en même temps une lettre pour Ferdinand, dans laquelle il se bornait à lui demandersa protection contre la malveillance de ses ennemis, d’être maintenu dans la dignité ducale et de conserver les dotations qu'il avait reçues à titre de récompense. Mais les princes électeurs refusèrent de lui laisser le titre de duc et surtout le pays de Mecklembourg ; 1ls exigèrent, au contraire, qu'on lui fit rendre compte des dévastations commises par lui et les siens. L'empereur ne voulut point ou n’osa pas défendre les droits de Wallenstein sur le Mecklembourg. Cette question resta indécise, et à Vienne même on commença à ne plus mettre ces mots : Duc de Mecklembourg, lorqu'il s'agissait des titres de Wallenstein. Celui-ci, plein de mécontentement et de dépit, se retira dans ses possessions de Bohême.

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