CHAPITRE XLII
Débarquement de Gustaf-Adolphe en Allemagne.
La Poméranie était à cette époque inondée par seize mille hommes qui avaient fait partie de l’armée de Wallenstein ; ils étaient commandés par un f[talien appelé Torquato de Conti, homme dur et intéressé. Ces soldats, habitués à une licence illimitée, accablaient les Poméraniens sans défense. Avec la personne de Wallenstein, la dernière lueur d'ordre et de discipline avait disparu. La Poméranie eut beaucoup à souffrir de ces hôtes dévastateurs.
Cependant un bruit sourd, annonçant la prochaine arrivée du roi de Suède, s'était propagé dans le pays. Des nouvelles plus certaines ne tardèrent pas à être transmises par Ja garnison de Stralsund, et ranimèrent les secrètes espérances auxquelles les succès de Gustaf-Adolphe contre les impériaux avaient donné naissance. De Rugen, d'Usedom et de Wollin, des regards impalients se tournaient tous les jours vers hi mer.
C'est ainsi qu’arriva le 24 juin 1630; c'était l’anniversaire séculaire du jour où l’acte de la confession d’Augsbourg avait été remis formellement à l’empereur. Un vent du nord et faible caressait le rivage, mais l’air était chaud, étouffant ; des nuées se levaient avec lenteur et annonçaient l'orage. On aperçut vers midi des voiles qui sortaient avec majesté des vagues : c'était la flotte suédoise. Elle doubla la pointe d’Arcona, et se dirigea vers le port ds Stralsund ; mais le roi ayant appris que Lesslie était déjà maître de l’île de Rugen, il dirigea droit sur Usedom. Il jeta l’ancre non loin de la batterie de Peenemunde, et commença à effec-
tuer Son débarquement au bruit sourd de l'orage qui s vançait.
Accompagné de Nils et de Joakim Brahe, le roi fut un des premiers qui descendirent des vaisseaux. Aussitôt que ses pieds eurent touché le sol allemand, il se mit à genoux et fit cette prière à haute voix : « Mon Seigneur et mon Dieu, toi qui règnes sur les vents et sur la mer, aux cieux et sur la terre, comment Le louer, te remercier dignement de la protection que tu m'as accordée durant cette dangereuse traversée ? Je te rends grâce du fond de mon cœur. Tu le sais, J'ai entrepris cette expédition, non dans l'intérêt de ma gloire, mais pour soutenir ton église opprimée. Ne cesse point de nous soutenir dans l’accomplissement de cette œuvre sainte, jusqu’au moment où nous aurons atteint le but fixé par toi.» Le roi se leva ensuite, et, voyant des larmes dans les yeux des seigneurs qui l'entouraient, il dit : &Ne pleurez pas, mais plutôt priez Dieu de tout votre cœur. Prier souvent, c’est presque vaincre. » Puis il saisit une bêche et traça l'enceinte du camp, dont les fortifications furent commencées à l'instant. Le crépuscule survint dans l'intervalle, et l’on vit de toutes parts s’élever la flamme des villages qui brûlaient. Les impériaux fuyaient. l'incendie était leur adieu. Le débarquement, éclairé par cette horrible lueur, continua pendant toute la nuit. Le lendemain matin, onze régiments étaient à terre; 1l en fut bientôt de même pour les bagages et l’artillerie ; après quoi les vaisseaux retournèrent à Stockholm, où ils allaient chercher des renforts.
L'arrivée de Gustaf-Adolphe ne produisit pas en Allemagne, et surtout à la cour impériale, la sensation qu’elle aurait dû exciter. Le bonheur non interrompu de Ferdinand Jui inspirait de l’orgueil ainsi qu'à ses amis. Le vainqueur des rois de Bohême, de Danemarck, de tant de princes et de généraux célèbres, espérait se débarrasser sans peine de cet
ennemi nouveau et peu redoutable. À Vienne, on plaisantait sur Gustaf-Adolphe et sur sa prétention à se faire appeler Votre Majesté comme. les autres rois de l'Europe. « Sa Majesté de neige, disait-on, fondra à mesure qu’elle s’approchera du soleil. méridional » Quand on annonça à l’empereur, qui était à. Ratisbonne, le débarquement de Gustaf-Adolphe, il dit avec beaucoup d’indifférence aux princes qui l’entouraient : « Nous avons de nouveau un petit ennemi sur les bras. » Les armements se firent en conséquence de cette opinion, c'est-à-dire lentement et sans énergie. Gustaf- Adolphe débarqua en Allemagne à l’époque où l’empereur, jaloux de linfluence de Wallenstein, venait de le congédier ainsi que ses troupes. On ne douta pas un moment que Tilly et son armée seraient plus que suffisants pour chasser les Suédois. Le vieux général lui-même paraissait attacher plus d'importance à Magdebourg qu’à Gustaf-Adolphe, et Conti fut chargé de le recevoir. Ce dernier n’était pas moins présomptueux. .« Gustaf-Adolphe, disait-il, a perdu tous ses lauriers dans les forêts de la Prusse.» Conti resta donc immobile auprès de Stettin, et ne tenta point de s'opposer au débarquement du roi. Ses officiers, oisifs:et dans l’abondance, parlaient avec mépris de la pauvreté de l'armée suédoise, et disaient que ses chefs raccommodaient eux-mêmes leurs bas dans-les moments de loisir. La seule chose qui inspirait un peu de crainte était une rumeur répandue. par les catholiques, et à laquelle on ajoutait foi. «Le roi, de Suède, disait-on, a dans son armée beaucoup de Lapons, des sorciers, des êtres surnaturels dont la vue suffit pour mettre en fuitele soldat le plus brave. » fs Les troupes suédoises elles-mêmes se figuraient: mille choses au sujet de la campagne qu'on allait faire. On raconte, entre autres , que les soldats des dernières levées pensaient avoir fait, durant leur traversée, un si long voyage, qu'on
devait se trouver maintenant fort près de Rome. Ils questionnèrent donc de suite les paysans allemands sur le chemin le plus court pour se rendre dans cette ville, afin de punir le pape, leur ennemi et celui de leurs pères. L'armée, après s'être reposée pendant deux jours des fatigues de la mer, reçut l’ordre du départ. Elle avança par Usedom, et Wollin prit Wolgast. Camin et Golnow. Les Suédois étaient partout les bienvenns, parce que Gustaf- Adolphe maintenait une discipline si sévère que pas un de ses soldats n'aurait osé se permettre la moindre violence. Îl arrivait souvent, au contraire, que le roi ou les soldats eux-mêmes, émus de compassion, partageaient leurs vivres exigus avec les habitants affamés et entièrement dépouillés des campagnes. La sobriété des Suédois, leur amour du travail, n’excitaient pas moins d’admiration. Chaque soldat était un habile pionnier; après avoir fait leur étape, les troupes se mettaient d’elles-mêmes au travail pour élever leurs retranchements de la nuit. Le roi prenait une part active aux fatigues, aux privations de ses soldats ; il les exhortait à la patience, et traitait les habitants avec douceur. («Nous faisons maintenant la guerre, disait-il, non pas pour notre compte seulement, mais encore pour celui du peuple allemand opprimé, afin de l'aider à recouvrer la paux, la liberté spirituelle et temporelle: Nous avons récemment comprimé les violences de la Pologne et de Ja Russie: notre nouvel ennemi ne nous inspirera point de frayeur. Les riches et brillants soldats de Conti ne sont-ils pas de la même nature que ceux d’Arnheim, vaincus en Pologne par les Suédois? En faisant preuve du même courage, votre gloire ne se ternira point, vous mériterez la bienveillance de “votre rot et les éloges de la postérité la plus reculée. »