CHAPITRE XLIIL
Prise de Stettin.
À cette époque régnait en Poméranie le duc Bogislaus ; ce prince était âgé de cinquante ans, maladif et sans enfants ; son plus proche héritier, l'électeur de Brandebourg , avait. comme toujours en pareil cas, beaucoup de rivaux. Le parti catholique Jetait aussi des regards d'envie sur ce pays fertile, et le destinait déjà à l’un des fils de l’empereur; ce qui devait donner à la religion catholique et à la puissance de l'Autriche un degré de prépondérance de plus. Le vieux et pieux Bogislaus vit, dès son vivant, les princes se disputer sa succession ; il était obligé quelquefois de repousser sérieusement leurs tentatives pour s'emparer de son duché avant sa mort. L'empereur avait déjà fait occuper toute là Poméranie, excepté Stettin, et cherchait, moitié par ruse, moitié. par violence, à s'emparer de ce dernier refuge de Bogislaus, mais il 'échoua dans cette entreprise. Le duc se trouvait dans une position difficile ; 11 désirait le repos, et des troubles continuels venaient. rite Ces désagréments furent augmentés par l’arrivée des Suédois: Bogislaus avait envoyé une personne de sa cour à Gustaf-Adolphe, avant son départ de Suède, pour le prier de ne point venir en Poméranie, mais ce fut inutilement. Le roi étant occupé de l’embarquement de ses troupes, se borna à ces mots : -« Je porterai moi-même au duc de Poméranie ma réponse et mes explications. » Bogislaus se trouva donc entre deux teux, redoutant, non pas sans raison, les vues secrètes des ouédois et des Autrichiens sur son duché. Dans le fond de son cœur il était pour les premiers, mais il se gardait bien ae montrer cette disposition, tant il craignait la vengeance
de l'empereur. Il résolut donc de rester neutre, c'est pourquoi on l’attaqua des deux côtés. Conti fit encore une tentative inutile pour s'emparèr de Stetlin par surprise, puis il marcha vers Anklam, afin de s'opposer à l'invasion des Suédois, attendus de ce côté.
Gustaf-Adolphe, informé avec exactitude des mouvements des impériaux, voulut profiter de l'absence de Conti pour attaquer Stettin avec vivacité. [l réunit avec la plus grande promptitude auprès de Lebbin cent petits navires et un
orps de troupes considérable, avec l'intention de s’embarquer en ce lieu pour Stettin, et de s'emparer de cette ville avant que Conti ait pu venir à son secours. Les soldats, l'artillerie étaient déjà à bord, quand un vent contraire trèsviolent s'éleva et empêcha le départ. Gustaf-Adolphe en fut affecté et impatienté. Enfin 1l descendit vers le rivage, s'embarqua, et aussitôt le vent sauta au nord. L'armée, ravie de joie, crut voir dans cette circonstance une marque dela protection du ciel. Gustaf-Adolphe ordonna à l'instant de lever l'ancre, de déployer les voiles. Le vent étant excellent, la flotte fit six milles en deux heures, et jeta l'ancre, le 10 juillet, à deux heures de l’après-midi, près d'Oderbourg, à un demi-mille de Stettin, où personne ne se douta de l’entreprise qu'au moment où les cris de ralliement des Suédois se firent entendre sur le fleuve. Gustaf-Adolphe rit promptement à terre soldats et artllerie, les rangea en ordre de bataille sur le terrain appelé la Blanchisserie, à un demi-quart de mille de la ville.
La cour ducale se trouva dans une confusion extrême. Le * colonel Damitz, qui commandait la garnison, envoya promptement un tambour vers le roi, pour l’inviter à se retirer, s'il. ne! voulait pas s'exposer aux boulets de la ville. « Qui l'envoie ? demanda Gustaf-Adolphe avec vivacité. — Le colouel, Damnitz, répondit le tambour. — Eh bien! dis-lui, reprit
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le roi, que je n'ai pas l'habitude de traiter par intermédiaires avec des hommes de son espèce. » Cette réponse l'ayant inquiété, Damitz se rendit de suite au camp suédois. [ supplia le roi , de la manière la plus pressante, d'épargner à la ville une garnison suédoise, et lui rappela en même temps la fidélité que Bogislaus devait à l'empereur. Gustaf- Adolphe répliqua qu'il ne venait pas en ennemi, mais comme un ami et un libérateur, et finit par demander une entrevue avec le duc. Tandis que Damitz retournait à la ville pour s'acquitter de cette commission, Gustaf-Adolphe s'entretenait familièrement avec les habitants de Stettin, qui vinrent en grand nombre, surtout les femmes, pour admirer le héros attendu depuis si longtemps. Le Hot éeio luimême avat suivi la foule par curiosité. Gustat- Adolphe l'ayant appris, lui adressa la parole et l'assura de ses intentions pacifiques envers les Allemands. Il venait, non pas en prince ambitieux, mais comme un soldat prêt à les protéger contre des brigands et contre leurs oppresseurs. Durant cet entretien, le roi obligea le vieux bourgmestre à se couvrir la tête. Celui-ci et toute la multitude furent ravis de la douceur et de l’affabilité du roi de Suède. |
Enfin Bogislaus arriva en voiture, son état de tialadie ne lui permettant pas d'aller autrement. Gustaf- Adolphe fut audevant de Jui jusqu’à mi-chemin. Après les premiers saluts, le roi prononça un discours par lequel 1l essayà de prouver qu'il ne venait pas en ennemi de l'Allemagne ni de la Poméranie, mais seulement avec l'intention de les délivrer de l'oppression de l'empereur. I demandait donc à être reçu comme. un ami dans la ville de Stettin, et promettait solennellement , en retour, que les habitants ne seraient pas inquiétés par ses troupes. Le duc demanda et obtint la permission de délibérer pendant quelques instants à part avec ses conseillers. 11 ne tarda point à revenir, et déclara que
son devoir envers l'empereur et l'empire d'Allemagne l’empêchait de consentir à la proposition du roi. Il le priait donc, si la chose était possible, de s’éloigner de la Poméranie, ou du moins d'épargner Stettin, de reconnaître la neutralité de cette ville comme l'empereur l’avait fait jusqu'ici. Le roi répondit qu'ayant déjà donné plusieurs fois l’assurance qu'il n’était pas l'ennemi de l'Allemagne, mais de l’empereur. Bogislaus pouvait s'abstenir de produire des raisons de cette espèce. « Je connais trop bien la situation dé la ville, poursuivit le roi , et la faiblesse de ses remparts contre des soldats comme les miens. Votre Altesse pense-t-elle, et le roi indiqua les fenêtres du château garnies de dames, que ces jolis gardes du corps pourront défendre les murs contre mes Dalécarliens ? Du reste, il est inutile de me parler de la neutralité des impériaux; je connais trop bien celle qu’ils ont observée à l'égard de la Poméranie' et de Stettin. Ils ont pillé le pays et tenté tout récemment de s’emparer de votre capitale. Je serai plus heureux, je l’espère; voici d'excellentes clefs pour ouvrir les portes d’une ville : » et le roi indiqua les canons de son armée. « Iélas! s’écria Bogislaus, dois-je m'exposer, dans un âge avancé, à la proscription, à la douleur de voir mon duché pillé et passer en d’autres mains, de voir lhabitation de mes pères incendiée, réduite en poussière par l’empereur irrité? — Avec l’aide de Dieu, reprit le roi, j'ai protégé Stralsund, j'ai pris Rugen, Usedom et Wollin; avec son assistance, J'espère délivrer et protéger Stettin ainsi que toute la Poméranie. Je prie donc Votre , Altesse de se hâter, car je n’ai pas le temps de laisser mes soldats oisifs.— Mais, dit encore Bogislaus, Votre Majesté connait-elle la puissance presque irrésistible de l'empereur? — Parfaitement, répondit Gustaf-Adolphe ; cependant je sais aussi que le pouvoir de Dieu est encore plus grand, et qu'il n’a jamais abandonné les causes justes. Au reste, j'ai
trente mille hommes en Poméranie, vingt mille en Suède, et de plus des troupes volantes en Prusse et ailleurs. » Le duc garda le silence. « Quiconque n'est pas avec moi est contre moi, » ajouta le roi d’une voix haute et menacçante, (Eh bien ! que la volonté de Dieu soit faite ! » s’écria Bogislaus, et l’entrée dans Stettin fut accordée. |
Les Écossais s’emparèrent aussitôt de la porte la plus rapprochée d’eux , après quoi le roi monta dans la voiture de Bogislaus et entra dans la ville. Un magnifique repas Vattendait au château. Dès que le roi eut apaisé sa faim en mangeant des premiers mets , il se leva de table pour examiner lui-même l’état des remparts et les postes qui étaient occupés par les Suédois sous les ordres de Nils Brahe. Défense fut faite aux soldats de parcourir la ville et surtout de piller. Deux d’entre eux, ayant pris quelques fruits dans le jardin d’un bourgeois, furent pendus sur-le-champ pour servir d'exemple et tranquilliser les habitants. Le soir étant arrivé, le duc fit préparer au château plusieurs pièces pour le roi; mais celui-ci le remercia et se retira sur sa flotte pour y passer la nuit. « Quand le roi repose dans le hamac d'un matelot, dit Gustaf-Adolphe, le général doit se contenter de son habit doublé, et le soldat Le une botte de paille fraîche. »
Une contribution de cinquante mille écus fut payée par Stettin, et les environs donnèrent une somme de même valeur. Le colonel Damitz entra au service de Gustaf-Adolphe, ainsi que toute la garnison ; elle prit, à raison de ses drapeaux, le nom de régiment blanc. Les fortifications de Stettin étaient faibles et en mauvais état; Gustaf-Adolphe employa immédiatement ses soldats à les réparer. Ce travail fut poussé avec un zèle et une ardeur incroyables, sous les yeux et sous la direction du roi. En quatre jours, les Stettinois virent avec une surprise extrême que leur ville était deve-.
nue une forteresse imprenable. Dans l'intervalle, Conti revint sur ses pas à marches forcées ; 1l arriva trop tard. Gustaf-Adolphe, afin de montrer sa supériorité, laissa les portes de la ville ouvertes nuit et jour; Conti se retira vers Greiffenhagen et Gartz, où il établit un camp retranché qui dominait l'Oder et menaçait tous les mouvements des Suédois. Gustaf-Adolphe marcha de ce côté, offrit la bataille, mais Conti connaissait ses avantages, et resta immobile derrière ses remparts garnis de canons.
Le roi et le duc de Poméranie conclurent ensemble un traité définitif et offensif; Gustaf-Adolphe s’y réservait la conservation de la Poméranie après la fin de cette guerre; jusqu’à ce que la Suède eût été indemnisée de ses frais. La crainte extrême que l’empereur inspirait à Bogislaus engagea ce dernier à s’excuser secrètement auprès de lui d'avoir conclu ce traité, prétextant la supériorité du nombre chez les Suédois, les violences et les dévastations des impériaux, etc. Ces excuses irritèrent encore davantage Ferdinand ; il ordonna à Tilly de traiter désormais le duc de Pohéranie et ses sujets comme des traitres et des rebelles.
Cependant Gustaf Horn et la plupart des troupes suédoises qui étaient restées en Prusse arrivèrent à Stettin. On fit plusieurs courses aux environs ; elles furent couronnées de succès, entre autres celle qui eut lieu contre Stargard. Da: mitz en fut chargé avec le régiment blanc, parce qu'il connaissait bien le pays et que le roi voulait mettre sa fidélité à l'épreuve. Piccolomini obtint, après une résistance vigoureuse, la permission de se retirer avec ses troupes. Les Suédois trouvèrent dans le château de Stargard beaucoup # vivres el de munitions.
Le roi ne voulut pas pénétrer plus avant dans le pays sans avoir assuré sa position. Kniephausen fut donc laissé en arrière pour s'emparer du château de Wolgast et conte-
nir la garnison de Greifswald. Monræ et quelques régiments écossais furent cantonnés dans la Poméranie ultérieure: Gustaf Horn resta à Stettin avec huit mille hommes, tandis que le roi se rendit par mer, avec le reste de l’armée, à Stralsund, et s’empara des passages de Damgarten et de Rihnitz, sur la route qui conduisait de la Poméranie en Mecklembourg. Par des proclamations et avec quelques troupes légères, le roi décida les habitants de ce dernier pays à abandonner Wallenstein pour retourner à leurs princes légitimes et héréditaires. Tous ces mouvements se firent pendant les mois d'août et de septembre; le roi revint à Stralsund dans les premiers jours d'octobre.