CHAPITRE XCI
Gustaf-Adolphe à Erfurt.
Dans la Thuringe, le roi, s'étant réuni à Bernhard de Weiïmar, se trouva à la tête d’une armée de vingtmillehommes; tous vieux soldats éprouvés; il marcha avec eux vers Erfurt: Dans cette ville l'attendaient la reine Marie-Éléonore et le
duc Guillaume de Weimar, qui était au lit très-malade. En passant devant la demeure de son ami souffrant, le roi lui fit une visite de quelques instants, puis 1l se rendit en hâte auprès de la reine; elle était si impatiente de Le voir, que, ne pouvant attendre son arrivée, elle alla, accompagnée de ses dames, au-devant du roi jusque sur la place. En les apercevant, le roi sauta à bas de son cheval, courut vers la reine, et, après les premiers compliments, il la reconduisit dans leur demeure.
Wallenstein était à quelques milles d'Erfurt, et ce voisinage redoutable accabla le roi de tant de soins et d’occupations, qu'il passa peu d’instants près de la reine, dont la joie était troublée par la pensée d’un danger prochain. Le lendemain matin de très-bonne heure, le roi sortit et donna des ordres. Il résolut de laisser Ja reine à Erfurt avec une garnison suffisante, commandée par le fidèle et habile Taupadel. Après avoir déjeuné légèrement en compagnie de la reine, Gustaf-Adolphe se leva pour partir. On observa chez lui un abattement inaccoutumé, qui se communiqua à tous les assistants et les remplit de funestes pressentiments, surtout la reine, dont le chagrin ordinaire, en pareille circonstance, fut encore augmenté par celui du roi. Gustaf-Adolphe avait fait appeler les magistrats de la ville et leur parla ainsi :
(de vous confie ce que j'ai de plus précieux, la reine, mon épouse bien-aimée. Vous le savez, messieurs, toutes les choses de ce monde sont soumises à des vicissitudes, et la guerre surlout, fléau dont Dieu se sert pour châtier les hommes de leur perversité. Comme un autre, je puis être attemt par le malheur, par la mort peut-être. Si telle est la volonté de Dieu, ayez pour ma femme chérie la fidélité, le dévouement dont vous m'avez toujours donné des preuves. »
Puis 1] se tourna, non sans une profonde émotion, vers
la reine qui fondait en larmes, la serra dans ses bras, en
priant Dieu de la protéger.
« Nous nous reverrons, dit-il, si ce n’est pas dans cette vie méprisable, ce sera du moins tôt ou tard dans le sein de Ia
béatitude éternelle. »
En disant ces mots, Gustaf-Adolphe s'arracha des bras de la reine, s’élança sur son cheval et courut après les troupes
qui partaient.