CHAPITRE XCII
La marche vers Lutzen.
Comme nous l'avons déjà dit, Wallenstein avait le des-
sein d’'inonder la Saxe de troupes et de forcer ainsi l'électeur à rompre son alliance avec la Suède. Gallas et un corps nombreux étaient près de la frontière de Bohème. Altringer fut rappelé de Bavière et Pappenheim de la Basse-Saxe. Wallenstein avait dévasté en personne la partie occidentale et la partie centrale de la Saxe électorale, après quoi il s’était réuni, près de Leipsick avec Pappenheim; il marcha ensuitè vers le nord-est. Mais il apprit précisément dans cet instant que le roi avait quitté la Thuringe et que des renforts considérables, commandés par le duc de Lunebourg, venaient en hâte, de la Basse-Saxe, à sa rencontre. Wallenstein voulut empècher le roi d'opérer sa jonction avec ce corps et de pénétrer dans la fertile Misnie. C’est pourquoi 11 se jeta en arrière, afin de s’emparer de tous les ponts sur la Saale: mais 1l arriva trop tard. Les Suédois étaient déjà maîtres de Naumbourg. Il s’arrêta près de Weissenfels pour voir ce que le roi se proposait de faire.
Après avoir dit adieu à la reine, Gustaf-Adolphe se rendit enhâte à Naumbourg, occupée par ses avant-postes, qui
réussirent à repousser quelques-unes des bandes de Holk, dont le dessein était de prélever sur cette ville Ja contribution de guerre que Tilly lui avait imposée l’année précédente, et quin'avait pas été payée. Les Naumbourgeois, ivres de joie d’avoir été délivrés d’une visite si menaçante, reçurent les Suédois comme des frères impatiemment attendus et le roi comme un ange protecteur. Lors de son entrée, 1ls se pressalent avec DU marques de respect et d'amour autour de son cheval, pour toucher, pour baiser les vêtements de ce prince chéri. Gustaf-Adolphe accueillit cet hommage avec affabilité et reconnaissance, sentiments qui furent mélés cette fois de pensées tristes. Le roi se tourna vers Fabricius, le prédicateur de.la cour, et dit :
« On éprouve une joie, une satisfaction bien douce, quand on est ainsi l'objet de l'amour du peuple. Mais souvent cet amour m'inspire des craintes par.son exagéralion. [ls mettent leur confiance dans un homme et non pas dans le maitre tout-puissant du ciel. Oui, 1ls me regardent et me traitent comme si j'étais le seul qui püt les secourir. Hélas! Dieu les punira peut-être bientôt de leur extravagante idolâtrie et en frappera l’objet pour leur montrer que je suis aussi un homme faible et mortel. » | | . Lorsque Gustaf-Adolphe apprit que l’armée ennemie était arrivée à Weissenfels, 11 résolut de s'arrêter avec ses troupes à Naumbourg, et d'y attendre ses renforts. Le duc de Lunebourg avait reçu l’ordre de passer par la Thuringe pour rejoindre Île corps d'armée principal; au lieu de "y conformer, et marchant à sa tête, 1l alla à Wittemherg pour se réunir à à Arnheim. En suivant cette fausse route, 1l se trouva séparé du roi qui resta seul, avec ses vingt mille hommes, devant les quarante mille soldats de Vend Gustaf- Adolphe, afin de se défendre contre un ennemi supérieur, fut. obligé d'établir en hâte un camp fortifié autour de
Naumbourg, à peu près comme devant Nuremberg. Dès le 1° novembre tout était terminé et la campagne semblait finie pour cette année.
À un mille de distance à peine, à Weissenfels, se trouvait l'armée impériale. Il fut question d'attaquer les Suédois, inférieurs en nombre, mais la route pour se rendre à Naumbourg était mauvaise et difficile, le camp du roi presque imprenable, suivant la coutume, et, enfin, le froid commençait à être s1 vif, que les soldats ne pouvaient tenir la campagne plus longtemps. Par ces raisons, tout le conseil de guerre fut d’avis de renoncer à l’idée d'attaquer l’ennemi. Au lieu de ce projet on en proposa un autre. L’ambitieux Pappenheim ne pouvait supporter l'inactivité, et surtout d’être sous les ordres d'un autre; c’est pourquoi, comme nous l'avons dit plus haut, il s’exempta de venir au secours de Wallenstein, à Nuremberg. Celte fois encore, moyennant des négociations secrètes suivies à Vienne, à Munich, à Madrid, il avait sollicité l'autorisation de lever dans la Basse- Saxe une armée à lui et entièrement indépendante. La crainte de mécontenter Wallenstein avait seule empêché ces trois cours d’accorder la permission demandée. Ce n’était que sur l’ordre positif de Wallenstein, expédié aussi, pour
plus de sécurité, aux officiers commandés par Pappenheim, que ce dernier s'était enfin décidé à opérer sa jonction. Il cherchait donc l’occasion de recouvrer le plus tôt possible sa liberté, et s’y prit de telle sorte, que le conseil de guerre proposa de le renvoyer dans la Basse-Saxe, afin de secourir la ville de Cologne qui était assiégée. En même temps arriva la nouvelle que Gustaf-Adolphe, à cause du froid, avait retiré ses troupes dans la ville, d'où l’on conclut qu'il avait dessein d’entrer en quartiers d'hiver. Wallenstein approuva donc la proposition qui avait été faite, et Pappenheim fut envoyé, avec douze mille hommes environ, sur la route de
Halle. I devait enlever cette ville et son château aux Suédois, y laisser ses troupes en quartiers d'hiver, tandis que, suivi seulement de deux régiments de Croates, il continuerait sa route vers la Basse-Saxe, pour opérer sa jonction avec les forces qui s’y trouvaient et aller en hâte au secours de Cologne. Wallenstein avec toute son armée accompagunèrent Pappenheim jusqu’à Lutzen, et 1l se proposait ensuite d'aller à Leipsick, peut-être avec l'intention d’y prendre ses quartiers d'hiver. Quelques centaines d'hommes furent laissés à Weissenfels, pour suivre avec vigilance les mouvements du roi, et l’on convint, dans le cas où les Suédois se montreraient d’un côté ou d’un autre, de l’annoncer par trois coups de canon.
Wallenstein et Pappenheim partirent de Weissenfels le 4 novembre, et, dès le même jour, Gustaf-Adolphe en fut instruit. Il résolut de se mettre en marche de suite, afin, si la chose était possible, d'opérer par Pégau sa réunion avec le duc de Lunebourg, et le 5 novembre, quelques heures avant le point du jour, on quitta Naumbourg. Colloredo, qui commandait à Weissenfels, en apprenant le mouvement des Suédois, fit tirer les trois coups de canon couvenus, et chercha ensuite à se retirer sur Luizen. Les Suédois le suivirent et lui firent plusieurs prisonniers; ce fut seulement par ces derniers que le roi apprit positivement la retraite de Pappenheim sur Halle. L'esprit du roi fut frappé, avec la rapidité de l’éclair, de la pensée de surprendre et d’anéantir les troupes de Wallenstein avant qu'il n'eût eu le temps de se mettre en défense, et Pappenheim celui de venir à son secours. Des collines de Rippach on voyait, au nord, toute la plaine où s'élève le clocher de Lutzen, qui: paraissait peu éloigné. Des paysans faits prisonniers assuraient que la distance était d'un mille seulement, et que les impériaux, fatigués par la marche de la veille, étaient
dispersés sans inquiétude dans tous les villages des environs. Au même moment, quelques cavaliers apportèrent un drapeau enlevé à Colloredo, sur lequel était brodé, d’un côté, la Fortune, et, de l’autre, l'aigle impérial. Ces diverses circonstances semblaient engaÿer le roi à faire une entreprise hardie, avec certitude de succès. Gustaf-Adolphe prit de suite sa détermination. Au lieu de continuer sa marche vers Pégau, 1l tourna au nord, et avança droit sur Lutzen. Il espérait y arriver encore le même jour et surprendre Wallenstein (1).
Mais, dès le commencement, cette entreprise rencontra des obstacles inattendus dans la Rippach, rivière large et marécasgeuse. Aussitôt que les trois coups de canon convenus s'étaient fait entendre, Isolani et ses Croates étaient accourus vers ce point important, et ce ne fut pas sans perdre des hommes et du temps que les Suédois parvinrent à le repousser et à effectuer le passage; 1l ne restait plus ensuite que la plaine. Mais celle-ci, au lieu de n'avoir qu'un mille d’étendue, en avait un et demi et se composait presque en entier de champs préparés par le labourage d'automne, dont la terre se collait aux pieds et retardait la marche des hommes et des chevaux. Les Suédois n'arrivèrent donc que fort tard devant Lutzen. Les brouillards de la saison et la nuit les empêchèrent d'attaquer le même Jour, comme le roi l’avait projeté. |
::(1) Suivant d’autres relations, ce fut avant son départ de Nanmbourg que Gustaf-Adolphe apprit celui de Pappenheim, et qu’il prit la détermination d'attaquer Wallenstein affaibli.