TOME PREMIER
CHEZ A. HURD , LIBRAIAE-ÊDITEUR ,
RUE SA IMT-J ACQUIS , M* l3l.
m ■ERORY OF
MMES E. TEtCHiMACMEl
JAH. 9. 113)
Du TRADUCTEUR..
Les autears espagnols mettent presque tottjonrs à la tête des productions d'esprit qu'ils doDûeut au public des sonnets ou desl acrostiches , ou bien des éloges en prose qui leur sont adressés par leurs amis ; ce qui d'ordinaire ne fait pas plus d'effet sur les Castillans que les obligeantes approbations de DOS livres en font sur les Français*
On a suivi cet usage lorsqu'on a imprimé l'histoire de Guzman d'Alfarache. Nous voyons , au commencement de la première paitie, un long discours à la louange de ce roman et dij célèbre Mateo Aleraan , son auteur Ce discours est d'un certain Alphonse de Barros , qui s'efforce de faire concevoir une grande opinion de cet ouvrage. Il loue d'abord les peintres qui gardent avec autant de soin dans leurs cabinets les portraits des insignes fripons que ceux des hommes vertueux. Il prétend que les premiers ne sont pas moins propres que ceux-ci à la correction des mœurs , parce que si les uns , par leur vertu , nous excitent à les imiter , les antres , par leurs mauvaises actions , nous inspirent de l'horreur pour le vice, a L'his-toire de Gnzman d'Alfarache , dit- il ensuite, parlant par enthousiasme, est admirable par la vraisemblance dont elle ne sort jamais, et par la variété des honneurs et des disgrâces qui arrivent
successivemeot an béros. » Il ajoute qoe Mateo Alemaa mérite les titres « d'excelleat historien et de pru^pt {^ilosophe , par les instructions politiques et morales qu'il cache eu habile peintre sous <les ombres ; et qu'enfin il a mêlé l'utile et; l'agréable , selon le conseil d'Horace. »
A la tête de la seconde partie, il y a un autre éloge d'Aleman, composé par Louis de Valdès, enseigne de la garde espagnole. Ce nouveau panégyriste nous apprend que ce fameux auteur était des environs de Séville ; qu'après avoir exercé pendant plus de vingt années la charge de Contador de résultas *, sous le règne de Philippe II, il quitta la cour , et fit entre autres ouvrages l'histoire fabuleuse de son Guzman.
Si Ton en croit ce Yaldès, lorsqu'elle parut pour la première fois en Espagne, elle y fut reçue si favorablement , qu'on appela par excellence son auteur le divin /espagnol. Il en a été fait depuis ce temps-là vingt-six éditions. Elle a été traduite en italien , en français , en allemand ; et elle n'a guère moins plu dans tontes ces langues que dans la sienne. Il ne faut pas s'en étonner : tous les romans de cette espèce, pour peu qu'ils aient de sel et de gaité , ont ordinairement une approbation générale.
D'où vient cela ? c'est que les faits qu'ils contiennent sont des tableaux de la vie civile , des portraHs qui corrigent sans qu'on s'en aperçoive , en oftrant aux yeux des images qui , passant dans
' Conlador de résultats^ maître de» comples de pr«* inièce 'cUsso , charge' de tout ce c^nt est relatif aux ferini<^&.
l'âme, y font plus d'impression que d'cû pouiTaicat
faire toas les préceptes de la morale. En un mot ,
ib instraisent par Téxemple ; et instruire ainsi ,
comme dit si joliment M. Dacier , c'est la fine fleur
de la philosophie K
Yéritahlemeiit il y a dans l'histoire de Guzman d*Alfarache beaucoup d'instructions de cette na tare-là. Tantôt, par la peinture fidèle d'une action Jiamaine , on vous avertit , en vous divertissant , que vous ne sauriez être trop en garde contre les femmes ; et tantôt , dans un caractère ridicule , vous vous voyez comme dans un miroir. Mais l'auteur devait s'en tenir à ces leçons ingénieuses, que Perse appelle parfaitement bien une règle gui trompe * , et ne pas couper à tout moment le fil des aventures de son héros , pour se jeter dans de longues déclamations contre les mœurs. D'où il arrive que la plupart des lecteurs qui veulent suivre l'aventurier , voyant qu'il s'arrête à chaque pas pour leur faire essuyer un sermon, l'abandonnent comme un babillard qui les fatigue et les en- Duie , malgré tout son esprit et la vivacité de ses censures.
Il me semble qu'un pareil précepteur de morale , quoi qu'en puisse dire Alphonse de Barros son ami , n'est pas un de ces habiles peintres qui cachent leurs leçons sous des ombres, et que ce n'est point de cette façon qu'Horace veut qu'on
'M. Dacier , daa* ses Remarques sur la salîie IX du lirre I d'Hurace. ( Note de V auteur. )
> Fallere solers régula. Pers. Sa t. V.
( Note de V auteur- )
mêlé l'utile avec l'agréaUe. Quidquid proscipies , esto hrevis^ , dit ce grand poète. Que vos disooars iiï9tnicti& soient courts, aoti^nwntOB ne les re;tteftdra pùïiiX. Omne sapervacuufh phnà de jfee^ tore manat. Tout ce qu'il y a de trop s'^écoul^^ C'est autant de bien pei'do. Au lieu qu'une in^ sttliction laconique , ne faisant que donner matière à des réflexioDS , laisse aux kictenrs le secret plai-* sir de les faire.
Alëman a donc trop ckargé de moralités son Guzmand'Alfarache. Ponr surcroît d'ennui, M. BreihODt, qui l'a traduit, les a encore augBientées : surtout dans les endroits qui regardent lès gens de justice, il ne finit point. Quand il tient par exemple nii juge ou un greffier, il ne les lâche point qu'il n'eu ait. dit tout le mal qu'on en peut penser. Ma!fS il faut le lui pardonner ; on sait qu'il a fait sa ''traduction dans les prisons de Hollande 3 un prisonnier s'égaie volontiers aux dépens de ces mes* sieurs ; cela le soulage. Il n'est donc pas étonnant que les trois quarts et demi du monde , perdant patience en lisant cet ouvrage, denaeni^ent dégoûtés d'un livre qui deviendrait plus utile et plus amusant , si , sans lui rien ôter de ce qu'il a de solide , on poutait le dépouiller de son air dogmatique.
C'est ce que j'ai voulu essayer, après avoir été excité à ce travail par plusieurs personnes d'esprit, qui m'ont enfin déterminé à l'entreprendre, en m'assurant que je ferais plaisir au public de lui donner une traduction de Guzman cCAlfarache purgée des moralités superllues. Il m'a fallu, pour
icet efiet, abréger ou même retrancher les écarts de morale qoi font perdre de vue le héros. M. Bremont aurait bien dû nous les ôter ; mai*s il aimait trop lui-même le verbiage, pour pouvoir se résoudre à nous rendre ce service : car ce n'était pas un traducteur assez timide pour respecter ce qui lui aurait déplu dans son original, comme on le peut voir par sa préface , où il s'applaudit des changemens qu'il a faits. '< J'ai , dit-il , passé le rabot sur plusieurs choses, et ajouté de petUes façons , qui, sans vanité, n'ont pas gâté l'ouvrage. Ce n'est pas une petite affaire que d'un habit k l'espagnole en faire un à la française, et surtout d'un habit vieux. i>
U est constant que la différence des génies des deax nations peut justiûer une grande partie des licences qu'il a prises. Sa traduction n'aurait pas été supportable, si elle eut été littérale. Aussi ne l'est-elle point du tout; et au l'eu de ce qu'il a dit, il devait plutôt dire qu'il a coupé en plein drap. Examinons en quoi consistent ces petites Jaçons , qu'il se sait si bon gré d'avoir ajoutées à son original. Premièrement , il s'écarte presque à tout xuoment du texte, pour y faire des supplémens , <|ni sont à la vérité quelquefois si nécessaires , qu'il faut lui en tenir compte, quoiqu'il les fasse le plus aoavent d'une manière trop diffuse. ''
Il est vrai que Mateo est quelquefois trop concis. S'il s*étend presque toujours plus qu'il ne faudrait lorsqu'il moralise , il rabat cela sur les actions comiques , qu'il raconte trop succinctement. On dirait qu'il appréhende que ses lecteurs ne lui sachent mauvais gré de chercher à les divertir. Il
revient vite à ses réflexions sérieases. Le copiste , pour éviter ce défaut, tombe dans un antre, en mettant beaucoup du sien dans les aventures co* niiques ; ce qui va souvent si loin, que le divin Es^ patrnnl n'y a que la moindre part. J'en veux donner un exemple. C'est le tour que Fabia, dame romaine, joue à Guzman, quand il va lut parler la nuit de l'amour que l'ambassadeur d'Espagne a pour elle. M. Bremont en a fait l'épouse du comte Gabrieli des Ursins; et oubliant sa qualité, de traducteur, il a composé l'aventure à sa fantaisie. J'ai copié Âleman dans cet endroit. Je crois que le public n'y perdra point assez pour m'en faire un re* proche.
Je ne pense pas non plus qu'il s'avise de me chicaner sur la suppression de l'histoire de don Louis de Castro, et de don Rodrigue de Montalve. Comme M. Scarron l'a tirée du livre de Guzman iVAlfarr,^ che^ et qu'il en a fait une de ses meilleures nouvelles, il me siérait mal d'être plus hardi que M. Bremont , qui , malgré les petites façons qu'il sait donner aux ouvrages espagnols , n'a pas osé courir le risque de la comparaison.
A l'égard de l'histoire de Daraxa , quoiqu'il ne l'ait pa^ fidèlement traduite, on ne laisse pas d'y reconnaître presque partout son modèle, et même il l'a fort embellie , en l'augmentant de quelques incidens agréables que j'ai conservés; mais pour ine servir do ses propres termes , j'ai passé à mou tour le rabot sur ses additions.
Pour l'histoire de Dorido et de Clorinia , qu'il appelle le comte de Palviano, et Éléonore, il l'a
chargée de tant d'événemens de son invention y qae oe n^est plus l'ouvrage de l'antenr espagnol, c'est le sien. Cependant cetle histoire , telle que Mateo l'a écrite , toute simple qu'elle est, ne me paraît pas avoir besoin d'être plus composée ; aussi l'aije traduite presque à la lettre ; et l'on jugera peutêtre, après qu'on l'aura Ine, que M. Bremont aurait pa se passer de l'allonger.
Ce n'est pas que je fasse peu de cas des 'choses qui ysont-ajoutées par ce traducteur ; au contraire j'avoue qu'elles sont ingénieusement imaginées, et qu'il a répandu partout un goût galant. Je dirai. même encore à sa gloire que sa traduction , en général , est fort égayée et remplie d'expressions si heureuses, que si j'eusse affecté de les éviter tontes, mes lecteurs n'y auraient pas gagné. Je lai rends cette justice , et je déclare que je me sais moins attaché à parler autrement que lui, qu'à faire an ouvrage où les faits de Guzman fassent détaillés tout do suite , sans être interrompus par les dogmes éternels dans lesquels ils sont noyés.
C'est cela que je me suis proposé. Je n'ignorepoint qu'en retranchant toute la morale superflue de mon auteur espagnol je m'expose à révolter les esprits singuliers , qui ne manqueront pas de me faire un crime d'avoir hasardé une si grande opération : j^en connais entre auti*es quelques-uns qui n'aiment rien dans Guzman (VAlfnrache que les moralités. Au lieu que presque tous les lecteurs les sautent, pour suivre les aventures du héros, ils^ passent eux les aventures , pour en venir aux déclamations. Vous avez beau combattre leur goût ,
bien loin de vouloir se laisser persuader , ils ne^ vous font pas même l'honneur de se deûer de letti*. sentiment. Encore ceux-ci sont -ils du moins de bonne foi , puisqu'ils disent ce qu'ils pensent. Il y en a d'autres qui vantent les tirades de morale , qaoiqu'ils n'aient jamais eu la patience de les lire. Mais qu'il me soit pei'mis de représenter à eeft messieurs que je n'ai point fait pour eux ma traduction. Qu'ils sVn tiennent à la première, qui eertainement a de quoi les contenter, et qa'ils souffrent sans murmure que la mienne amuse toutes les autres personnes qui ne sont pas de leur goût , c'est-à-dire tout le reste du monde.
DB