LIVRE I, CHAP. lY
Ils n'oseront dire, ajoulais-je, que je suis un Mientenr : ils sont trop pmdens pour nie traiter (îe la sorle sans m'avoîr auparavant interrogé sur les affaires de notre famille , et c'est où je les attends. Jeleur en dirai des partîculrailésquî leur feront bien connaître qu'il n'y a qu'un fils de mon père qui puisse les savoir. De plus , ces choses particulières sont telles, qu'il ne serait pas honorable pour eux que je les allasse rendre publiques; ce qui les obligera sans doute à me ménager. Je flottais de celte manière entre la crainte et l'espérance : tantôt il me semblait que je me flattais trop , et tantôt que je ni'alarmaîs mal à propos. Je m'arrêtai à cette dernière pensée, à la quelle mon esprit trouvait le mieux son compte ; etvérîfiantle proverbe qui dit : Si tu veux élrepape, nicts-loî-le bien dans la tête , je résolus de profiler de l'occasion favorable que m'offraient ces nouvelles levées de faire le voyage d'Ilîiîie. Un jour que j'étais assis près d'une boutique, dans mon poste ordinaire, et que je révais aux plaisirs infinis que j'aurais à Gènes , j'entendis une voix qui me tira de ma rêverie , en m'appelant deux on trois fois. Je jetai les yeux de toutes parts pour voir qui savait si bien mon nom , et je remarquai que c'était im vénérable apothicaire que j'avais déjà servi. Il me fit signe d'aller à lui; j'y courus: mais deux de mes camarades, qui en étaient plus proches, me prévinrent et s'empressèrent à lui faire agréer leurs services avant que
a4^ GUZHAN D'ALFARACHE.
j^arrivasse. Cependant il les repoussa d'un air brusque, en leur disant : Non, non, tirez, oiseaux de mauvais augure, ce n'est pas viande pour vous, c'est pour mon fidèle Guzmaii. Il ne croyait pas si bien dire. Puis, m'adressa nt la parole , quand je fus auprès de lui : Ouvte ton cabas , ajoutat-il. Je rouvris , et aussitôt il jeta trois sacs d'ar-* gent qu'il tenait enveloppés dans un coin de son manteau. A quel chaudronnier faut-il porter ce cuivre? lui dis-je alors avec un souris. Ce cuivre, repondit rapothicalre en souriant à son tour; voyez Cl* gueux, qui prend cela pour du cuivre! Allons , l'ami , continua-t-il , marchons , je suis pressé; il faut que j'aille payer un marchand étranger qui rn'a vendu des drogues.
C'était bien là son dessein ; mais j'en formai un autre dés que j'eus entendu prononcer ces mots charmans Ouvre ton cabas. Lia nouvelle de la naissance d'un fils unique cause moins de joie à un tendre père que je n'en ressentis à ces douces paroles, qui se gravèrent en lettres d'or dans nioo cœur, si l'on peut parler ainsi. Je regardai ces trois sacs comme un présent que la fortune me faisait pour me mettre en état de jouer un beau rôle à Gènes : je croyais déjà les tenir en ma possession. Mon homme , qui ne se défiait point de moi , ayant fait plus d'une épreuve de ma fidélité , prit les devants , et je commençai à le suivre, feignant de temps en temps d'avoir besoin de m'arrèter un instant pour me reposer , comme