‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 30 sur 101 · LIVRE I , CHAP. VI. 6j · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAP. VI. 6j

premier soin dont il s'embarrassa* Messeigneurs, nous dit l'hôte , j'ai mis en ragoût un morceau de ce même veau dont vous avez soupe hier au soir, et je puis dire que j'ai employé tout mon art pour ea composer un plat digne de vous être présenté. Li'ânier, à qui ce discours faisait venir l'eau à la Louche , courut se mettre à table y et se jeta sur le ragoût , qui lui parut aussi bon que s'il eût été de chair de paon : je demeurai quelques iiiomens à le regarder, sans me sentir )a moindre envie de r imiter, soit que mon appétit ne fût pas ou-p ▼ert de si bon matin , soit que j'eusse encore mon souper sur l'estomac ; mais il y allait d'une ma« nière à persuader qu'il mangeait la meilleure chose du monde. Outre cela , craignant de me repentir à la dînée de n'avoir pas profité d'un si bon déjeuner , je fis un efibrt pour avaler quelques morceaux : bien loin de trouver le veau aussi ragoûtant que mon camarade le disait , le goût m'en parut désagréable ; quant h la sauce , coonmc l'hôte avait eu ses raisons pour y prodiguer le poivre et le sel , elle prenait si fort à la gorge , qu'il m'y fallut renoncer aussitôt que j'en 4^us lâté; de plus, la viande était si dure, que je ne pus m'cmpécher de dire : voilà un veau bien coriace; j'ajoutai même qu'il n'avait pas le goût de son espèce. Notre bote qui m'entendait prit la parole , en rougissant un peu malgré son impudence : Ne voyez- vous pas , dit-il , qu'il n'est

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pas assez mortifié? Ij'ânier croyant ce qu'avançait l'hôte , ou du moins que j'avais tort d'élre si délicat , s'écria d'un ton railleur : Ce n'est pas cela , c'est que notre jeune cadet de SéviUe a toujours été nourri d'oeufs frais et de craquelins ; toute autre chose est mauvaise pour lui.

Je haussai les épaules à ce trait de mon camarade , et ne dis pas un mot ; ne sachant si je n'étais pas effectivement trop difficile, ou plutôt m'imaginant élre déjà dans un autre monde : cependant je ne pus me résoudre à mettre la main au plat, et je commençai à faire des réflexions qui n'étaient pas d'un homme de mon âge. Je me rappelai l'emportement de l'hôte lorsqu'il nous avait vus rire le soir au souper ; le serment qu'il nous avait fait sans nécessité; et comme toute personne qui veut se justifier avant que l'on accuse se rend suspecte , je jugeai qu'il y avait de la friponnerie là dedans. Dès que mon imagination fut une fois prévenue contre lui , la vue et l'odeur de son vilain veau commencèrent à me faire mal au cœur ; je ne pus demeurer plus longtemps à table , et je me levai en attendant qu'il plût à l'ânier d'en faire autant ; ce qui arriva bientôt. Quoique le morceau de veau/fût une pièce de résistance, mon compagnon n'en fit qu'un fort léger repas : après quoi je lui dis de compter avec Thôle , pour savoir ce que nous devions ; mais il me répondit d'un air honnête que

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