‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 33 sur 101 · LIVRE I, CHAP/VII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP/VII

la langue. Je considérai ce spectacle , non sans Lorreuîr, et je dis en moi-même : Voilà donc la dépouille de notre excellent veau ; il est juste que mon compagnon là voie de ses propres yeux; il y a pour le moins autant d'intérêt que moi. J'allai vite à l'écurie retrouver Tânîer, à qui je dis tout bas que je voulais lui taire voir quelque chose qui en valait bien la peine. Il me suivit. Je le menai à l'arrière-cour , où lui montrant les restes des deux bons repas que nous avons fait : Hé bien, mon ami, lui dis-je, que pensez-vous de ceci? est-ce que je ne me nourris que de craquelins et d*œufs frais? Contemplez avec volupté ce veau délicat dont l'hôte vous a fait ces ragoûts que vous avez trouvés si friands. Voyez de quoi cet habile cuisinier nous a régalés.

Le bon ânicr demeura si honteux qu'il ne put me répondre : C'est donc là , ponrsuivis-je , cet boronie de bien qui ne vend pas des chats pour des lièvres, ni des brebis pour des agneaux, mais qui ne se fait pas un scrupule de nous donner du mulet pour du veau ! Mon compagnon triste et rêveur, regagna l'écurie , et moi je cherchai l*fa5te pour lui parler vigoureusement. Je m'imaginais que , pour l'obliger à me restituer mon tiianteau, je n'avais qu'à lui faire connaître que j'avais tout découvert, et le menacer d'en avertir la justice : comme en effet il est défendu, par une loi expresse et sous des grosses peines , eu

7a GUZMÂBr D'ALFARAGHE.

Aadalou&ie , d'avoir chez soi de pareilles bêles, et de faire couvrir les jumens par des ânes. Il se souciait peu d'observer cette loi , ayant eu depuis buit }ours un mulet d'un âne et d'une petite jument galicienne y qu'il mettait sur leur bonne foi. dans la même écurie: il s'était imaginé qu'il po1^ vait impunément le présenter pour du veau à des passagers, qui d'ordinaire ne manquent pas d'appétit.

Je le rencontrai dans la cour auprès du puits, où il s'occupait à laver une pièce du veau supposé ; il la cacba sitôt qu'il m'aperçut. Je l'abordai d'un air d'assurance, et lui dis d'un ton ferme de me rendre mon manteau , ou bien que j'iraii me plaindre à la justice. A ces mots , qui ne l'épouvantèrent point, il me regarda d'un œil méprisant , m'appela petit fat , et me dit qu'il me donnerait le fouet*

Je fus moins sensible à la perte de mon manteau qu'à la manière dont il me traitait: je m'abandonnai à mon ressentiment; et sans, avoir égard à l'inégalité de nos forces , je lui répondis qu'il n'était qu'un voleur et qu'un fripon ; que je le déEais d'oser mettre la main sur moi. It parut piqué de ma réponse , et s'avança comme pour me maltraiter; mais sans attendre ce géant, car c'en était un par rapport à moi, je lui jetai à la tète une pierre que j'avais ramassée : par bonheur pour lui elle ne fit que friser ses oreilles.

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