‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 44 sur 101 · LIVRE I, CHAP. IX. io · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX. io

en donnerai un que j'ai porté irioi-niênie ; je crois que pour nie faire plaisir vous voudrez bien l'essayer. Cette princesse espérait par là lui inspirer insensiblement l'envie d'aller plus avant. Daraxa qui trouvait l'habillement des femmes espagnoles fort à son gré , et qui ne cherchait qu'à plaire à la reine , consentit de bonne grâce à lui donner cette satisfaction : elle enchanta Ferdinand et toute sa cour. Lorsqu'elle y parut sous ces nouveaux habits, elle effaça un assez grand nombre de belles personnes qui en faisaient tout l'ornement. Qu'elle causa de jalousies et d'infidélités! Mais plus les yeux des hommes lui furent favorables^ plus elle déplut aux femmes , qui lui trouvèrent autant de défauts qu'elle avait de charmes.

Quoiqu'elle n'ignorât pas l'envie qu'elle leur causait, elle n'en devenait pas plus vaine; au contraire, on eût dit qu'elle eu était mortifiée, elle négligeait jusqu'à sa parure. La reine quelquefois lui en faisait la guerre, et lui envoyait tous les jours de nouveaux ajusteinens, pour

[ l'obliger à prendre plus de soin de sa personne;

I elle s'en parait une fois seulement par complaisance, après quoi elle n'y pensait plus : ce qui

\ étonnait tout le monde , c'est qu'elle était presque toujours plongée dans une profonde mélancolie que rien ne pouvait dissiper. Elle se plaisait 9 être seule , et le plus souvent on la surprenait

loX GUZMAN D'ALFABAGUE.

tout en pleurs, ce qu'on ue manquait p^s daller rapporter à la reine, qui en était vivement affligée; cependant cette princesse, croyant qu'eUe n'était triste qu'à cause qu'elle se voyait éloignée de ses parens, se flattait que celte tristesse ne durerait pas long*témps. D'un antre côté ^ le roi , pour contribuer au divertissement de son illustre prisonnière et' à celui de tant d'officiers qui l'avaient si bien servi dans cette dernière campagne , fit une partie de course de taureaux et de jeux de Cânas , ailleurs appelés des Carrousels. Il les publia , pour avertir les cavaliers qui souhaiteraient d'en être ,^ de s'y préparer.

Il est temps que je vous dise la cause delà mélancolie de la belle Maure. Cette dame aimait un jeune seigneur de Grenade , qui descendait aussi bien qu'elle des rois maures , et dont lu valeur avait éclaté dans plusieurs occasions : pour les qualités personnelles, il les rassemblait toutes; en qn mot, c'était le premier cavalier de la cour de Grenade. On l'appelait Ozmin. Daraxa et lui s'aimaient dès leur plus tendre enfan'ce , et leurs pères, qui étaient intimes amis, avaient i^ésolu de les unir ensemble pour resserrer encore, dar vantage les noeuds de leur amitié. A la veille de ses noces, dans le temps qu'on n'attendait plus, pour les célébrer à Baëça^ qu'Ozmin qui 4tait à Grenade , il arfiva que Fetdinand fit tout à coup investir cette première (ilace ; ce qui fut

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«xécutéavee tant de secret et de diligence , qu'on in'en eut pas le moindre soupçon à la cour du TOI Mahomet.

A cette nouvelle si importante poilr les Mau^ Tes y Ozmin j poussé par Tainour et par la gloire, entreprit de -se jeter dans Baëça , où il était at^ tendu ; il se mit à la léte de deux cents cavaliers, la plupart de ses amis ou de ses créatures, qui voulurent suivre sa fortune et servir leur roi. Ils renamlrèrent en moikis de trois heures deu:^ partis qu'ils battirent ; mais un troisième , composé de six cents homme», vint à une demi-lieue .de la ville leur tombeï* sur le corps et lesénve^ lopper, en leur criant de se rendre, s'ils voulaient quon leur fît quartier. Ozmin, sans s'eflFrayer de l'inégalité du nombre, forma de sa troupe un escadron , au milieu duquel il mit ses' blessé); ; puis, fondant sur le» ennemis avec autant de vigueur que s'il n'eût pas eu déjà deu!x affairés ns« «ez vives, il tint pendant plus d'unte heure la ' victoire incertaine;- déjà même plus de la nioitié ' du parti chrétien était hors de combat,' et le reste ébranlé allait prendre la fuite, sans un nouveau secours de deux cents hommes qui leur . arriva fort à propos. Les* choses alors changèrent de face, et Ozmin, bleissé en ftùl^ endroits, ne songea plus qu^à sauver' le reste' de ses cavaliers en se retirant; ce qu'il fit en si bon "ordre ét^ avec des voltes-faces si heureuses , que les chré-

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tiens perdirent bientôt Tenvie de Je poursuivre. Il entra dans la ville de Grenade avec cent dix hommes , dont douze seulement n'étaient pas blessés.

Ce combat passa pour une des plus rudes rencontres qu'on eût jamais vues , et le nom d'Ozmin devint fameux parmi les troupes chrétiennes. Ce cavalier , en arrivant chez lui , fut obligé de se metlje au lit. Le roi Mahomet, son parent, charmé de la gloire qu'il s'était acquise par une si belle action, lui donna mille louanges, et l'honora d'une visite pour récompenser sa valeur; mais ce qui combla de joie ce jeune Maure fut une lettre qu'il reçut desa^hère Daraxa : elle lui mandait qu'elle prenait plus de part à ses blessures qu'à l'honneur qu'elles lui faisaient ; qu'elle aimait moins en lui le héros que l'amant, et qu'enfin elle le conjurait de se ménager davantage à l'avenir : elle accompagnait celte lettre d'un grand mouchoir en broderie à lu façon des Maures, auquel elle avait travaillé elle-même, et qui devait être d'autant plus agréable à son îimant , que c'étaft la première faveur qu'elle lui eût faite.

Le brave Ozmin avait une impatience mortelle d'être guéri de ses blessures , et de faire une seconde tentative pour s'introduire dans Baëça : il ne pouvait plus vivre sans sa future épouse ; il fallait qu'il fût auprès d'elle, ou qu'il mourût

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«le langueur »t de désespoir. Le gouverneur de I cette place, ayant cté 'ioformé de son dessein, ; trouva moyen de lui ' faire savoir qu'il ne lui . conseillait pasi de s'y prendre par la force des armes, les passades ctânt trop bien gardés pour qu'il pût passer; que son avis était plutôt qu'il .s'habillât à Fespagi^ole, et qu'une nuit, dont :1s conviendraient entre eujt, il partît pour arriver le lendemain.à la -pointe du jour auprès de Baëça, où il pourrait entrer à la. faveur d'une sortie qui serait faite exprès pour cela. Le gouverneur se servait d'un fidèle domestique d'Ozmin pour faire tenir des lettres à Grenade et pour en recevoir. Ce domestique, nommé Orviedo , avait été quatorze ans prisonnier chez les chrétiens ; il en avait pris les manières, et il en parlait si bien la langue , qu'il pouvait facilement ^passer pour Espagnol ; ajoutez à cela que c'était un homme adroit et qui savait parfaitement les chemins.

Sitôt qu'Ozmin fut en état d'exécuter son projet, il sortit de Grenade la nuit qui lui fut marqnéc , suivi seulement d'Orviedo , tous deux ha- \ billes à l'espagnole. Quoiqu'ils eussent de très- I bons chevaux, ils furent obligés de prendre tant de détours pour éviter les partis chrétiens et les i passages gardés , qu'ils ne purent arriver avant le jour auprès de Baë'ca ; ils en étaient encore à une lieue quand l'aurore parut. A mesure qu'ils s'avan^ient , ils voyaient s'ckver de la poussière^

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et bientôt Hs apetçu^ent les tfeiipes cbrétîenne» qui faisaient.detltous côtés de m grands mouvemeas» qu'ils jugèrent qa'il y auraitce joar-^ ,,quelq ne. action considérable; comme len effet ce /vtjdans /cette jourjiée que don Âlense enleva la belle Maure. Nos deux Grenadins eiUrèrent dans un bois, ou ik. s'arrêtèrent depeur^de s'aller jeter dans quelque fàcbeux embarras. Orviedo, en borome. de guerre accoutumé à trovver des expédiens convenables aux conjonctures , dit à son maître: Seigneur, si vous m'en voulez ^croiref vous demeurerez ici oacbé, pendant que, sevl et. à pied ^ jV^i reconnaître la 'disposition des chrétiens, et nvè couler si je puis dans la place, pour avertir le gouverneur du lieu ou vous êtes; si je ne viens pas vous rejoitulre dans deux beih jres , ce sera une marque certaine que je serai eAtré dans la ville ^«ique tout sera préparé peur vous y recevoir.

Ozmin approuva ce conseil. Orviedo attacha son cbeval à un arbre, et raarcba vers Baéça. Son maître, malgré toute l'impotience qui l'agitait , l'attendit plus de deux beurest; «près quoi^ «'imaginant qu'il était temps, de &'approober de la place ,.et que, suivant ce ^qu'Orviedo lui avait dit, il trouverait des -gens qui seconderaient ses inteiition& , il poussa son cbeval jusqu'à un quart de lieue de la ville par. le cbemiu le^phis court, w II découvrit une troupe *de cavaliers* maures

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