LIVRE 1 , CHAP, IX. III
prend , les forces lui manquent , on croît à tout , moment cpi*il va mourir ; mais l'amour , ce grand médecin si habile , surtout pour les maux qu*il a causés lui-même , vient tout à coup le rappeler à la vie , en lui inspirant un dessein consolant et facile à exécuter. Dès cet instant, le malade changeant à vue d'oeil , commença de se mieux porter ; il reprît ses forces , et se rétablit en peu
de temps.
Baë'ça s'étaitrendue : on savait que le roi catholique tenait déjà sa cour à Séville , et qu'il y devait passer l'hiver avec la reine. Ozmin , ne doutant point que Daraxa ne fût auprès de cette princesse , résolut d'aller à cette ville avec Orviedo, tous deux déguisés en cavaliers andalous : outre qu'ils parlaient- l'un et l'autre si bien la langue castillane, qu'il était malaisé de les reconnaître pour Maures, il était persuadé que dans une ville où la confusion ne pouvait manquer de régner , on ne prendrait seulement pas garde à eux ; il communiqua son nouveau projet à son cher Orviedo , qui ne trouvait jamais rien de difficile, et dont la belle passion était de I tenter des aventjires. Le maître et l'écuyer sor- I tirent donc secrètement une nuit de Grenade, I montés sur des chevaux comparables , pour l'al- ; lare et pour la vitesse , aux plus fameux cour- \ siers des paladins , et munis d'une assez grande quantité de pierreries , sans parler de quelques
ifi GUZMÂN D'ALFARACHE.
bourses d'or dont ils n'avaient pas oublié de se
charger.
Ils s'attendaient à faire quelque mauvaise rencontre en traversant tous les quartiers de chrétiens par où ils devaient passer , et ils ne furent pas trompés dans leur attente.. Le lendemain, à une lieue de Loja , ils trouvèrent en leur chemin le grand-prévôt de l'armée avec ses archers qui poursuivaient des déserteurs ; il examina nos ' deux cavaliers , qui ne lui semblaient pas à la vérité avoir l'air de ce qu'il cherchait; mais ils lui parurent trop bien montés pour des gens qui n'étaient pas richement vêtus , et il les arrêta pour leur demander d'où ils venaient et où ils allaient. Orviedo répondit qu'ils étaient du quartier du marquis d'Astorgas , et que quelques affaires les appelaient à Séville. Là-dessus le prévôt voulut voir leur congé ; et comme ils n'en avaient point, il était dans la résolution de les conduire au quartier dont ils se disaient. Au défaut du congé , Ozmin tira d'un de ses doigts un fort beau diamant qu'il présenta à monsieur le prévôt ; qui , charmé du présent , leur fit mille excuses de les avoir arrêtés , et voulut absolument les accompagner jusqu'à Loja ^ pour leur montrer qu'il savait vivre , et qu'il avait un cœur très-reconnaissant.
Ils arrivèrent à Séville, sans avoir eu d'autre aventure que celle-là ; ils allèrent loger an fau-
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bourg qui est au-delà du Guadal^uivir : mais quoique ce quartier soit le plus écarté de la ville et le plus obscur, il était alors si plein de monde et d'équipages , qu'à peine y purent-ils trouver uu logement ; et il ne faut pas s'en étonner , puisque c'était huit jours avant la course des taureaux, dans le temps que cbacun s'occupait des préparatifs qui se faisaient pour cette fête. Nos Maures, pour être bien instruits de tout ce qui se passait à la cour , n'eurent qu'à écouter les domestiques de divers seigneurs dont leur hôtellerie était pleine, ain^i que celles de la ville.
Ces domestiques en apprirent à Ozmin plus qu'il n'en aurait voulu savoir : ils lui dirent entre autres choses que don Alonse s'appelait le chevalier de la belle Maure; qu'elle avait plusieurs autres amans , mais que celui-ci l'emportait sur tous ses rivaux; et que si cette dame, comme il y avait toute apparence , embrassait le christianisme, le bruit courait que Zuniga l'é» pouserait. Pour comble de tourmens , ils prirent la peine de lui peindre ce cavalier avec des couleurs capables de désoler un galant délicat et aussi passionné que ce malheureux Maure; il eut besoin d'un confident tel qu'Or viédo, pour l'empêcher de retomber dans les fureurs qui avaient pensé lui causer la mort. Gel adroit écuyer le rassura peu à peu , en lui représentant que ses alarmes offensaient Daraxa , qui l'aimait
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trop pour cesser de lui être fidèle; qu'au reste, il n'était pas surprenant qu'une personne si charmante eût inspiré de l'amour dans une cour où régnait la galanterie. Orviedo acheva de calmer les agitations de son maître , en lui faisant faire réflexion que la fête qui se préparait lai fournirait une belle occasion de juger par luimême du mérite de ses rivaux , comme de l'attention que sa maîtresse pouvait avoir pour eux, et qu'ensuite il se réglerait sur ses observations. Ozmin se rendit à ses raisons, et principalement à la dernière ; il se promit de bien observer Daraxa : en même temps , pour montrer à cette dame la différence qu'il y avait de lui à ses rivaux , et faire éclater sa force et son adresse aux yeux de la cour catholique , il résolut de se mettre de la course des taureaux. Il chargea son écuyer du soin de faire préparer tout ce qui leur était nécessaire pour cet exercice inventé par les Maures , et pour lequel , sans contredît , Ozmin était le premier cavalier de cette nation.
Le jour de la fête enfin arriva : jamais on n'a vu tant de magnificence ; tout était en ordre dés le malin ; on ne voyait que de riches meubles et de belles tapisseries dans les rues par où Ferdinand et Isabelle devaient passer avec leur coar pour aller à la grande place destinée aux jeux de cannes et aux courses de taureaux. Il y avait dans cette place un nombre prodigieux de tou«