‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 62 sur 101 · LIVRE I, CHAP: IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP: IX

d'elle en poussant sa brouette, il laissa tomber à sa vue une lettre qu'il tenait toute prête dans son sein, sans s'arrêter ni regarder Laïda, qui courut la ramasser aussitôt et la porter à Daraxa.

Vous vous imaginez bien quelles furent la joie et la surprise de cette dame. Elle était encore au lit. Elle 6e leva et s'habilla prompteroent pour jouir de sa fenêtre du plaisir de revoir un amant si cher. Elle fut touchée de l'état misérable au- ^el il n'avait pas honte de se réduire pour lui marquer l'excès de son amour : et toutefois il y avait dans celte bizarre mascarade un je ne sais quoi qui la ravissait. Elle 6t à sa lettre une réponse qu'elle remit à l'adroite Laïda , qui sut si bien prendre son temps , qu'elle la rendit sans que personne s'en aperçut. Un commencement si beureuK donna du goût au seigneur Ambroise pour le métier de maçon. ££Eectivement, Daraxa se tint presque tout le jour à sa fenêtre pour le voir passer et repasser ; de sorte qu'en allant et en revenant, c'était toujours quelques petits signes qui avaient mille charmes pour deux amans si délicats.

Les choses demeurèrent quelques jours dans cette situation ; don Louis ne manquait pas tous les soirs d'aller exciter par sa présence les ouvriers à travailler, et il remarquait qu'Ambroisc était celui de tous qui s'épargnait le moins. Il conçut de l'affection pour lui à cause de cela; e|

lâo GUZHAN lyALFARACUË.

croyant qu'il en ferait un bon valet, il s'approcka du maître niaçon pour lui demander qui Lui avait donné ce manœuvre. Un artisan de la ville me l'a amène, répondit l|i maître, et j'en suis très^^on* tent. Sur ce témoignante, le marquis tirant à part Ambroise, auquel il n'avait point encore parlé, l'interrogea pour savoir d'où il était. Notre manœuvre lui répondit, de l'air le plus grossier, qu'il ; était Aragonois d'origine , et lui fit une bistoire qui ne démentait point celle qu'Orviedo avait déjà faite an maître maçon. Don Louis j trouva beaucoup de vraisemblance, et il lui sembla même que ce garçon avait pris l'accent de ce pays-là. Qui était votre patron à Grenade, lui demanda-t-il encore? et à quoi vous employait-il? Seigneur, repartit Ambroise, j'y servais un gros marchand qui avait un fort beau jardin , et j'avais soin de ses fleurs. Vous savez donc cultiver les fleurs? s'écria le marquis ; j'en suis ravi. J'ai besoin d'un homme pour les miennes , et il y a plus de trois mois que j'en fais chercher un, attendu que mon jardinier ne s'entend point à cela : ainsi , mon ami, je vous donnerai de bons gages si vous voulez me servir, et j'aurai soin de votre fortune , pourvu que vous soyez fidèle , et que vous remplissiez votre devoir avec e&actitude.

A ces mots, notre feint Aragonois témoigna par des démonstrations^ plutôt que par des paroles , qu'il était trè8--sensible aux bontés de ce seigneur»

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et qu'il d'atjtacherail à I^ mériter par aa booDe yolonté. Cette affaire (ut iî»ieatot coi^lue, et don Louis dit à son nouveau doçpestiqipe : Yous n'avez qu'à quitter vc^e tablier et prendre congé de votre maître; venez ici demain , et l'on voQsfour^ nira tout ce qui sera néçeasaire pour la culture de mes fleurs.

• A<nl>roise n'est donc plus maçon ; il est jardinier du marqui>s de Padilla, qui ne le vit paaplus tôt arriver le jour suivoni, qu'il se mit à lui prescrire la conduite qu'il avait à tenir pour demeurer long-temps dans sa maison. Il s'étendit particnlièrement sur le respect infini qu'il lui commandait d'avoir pour les dames, et sur le soin qu'il devait prendre d'éviter tout commerce avec les femmes de service. 11 appuya d'autant plus sur cet article , qu'il trouvait ce garçon bien fait de sa personne , malgré les mauvais airs qu'il affectait de se donner.

Le patron , après toutes ces leçons qui ne faisaient que trop connaître qu'il était terriblement Espagnol sur le chapitre du beau sexe , fit travailler devant lui son nouveau jardinier, pour juger de sa capacité, étant luî-méme assez habile pour cela.

Heureusement Ozmin avait aimé les fleurs, et il savait aussi bien les cultiver qu'un fleuriste de profession . Don Louis n'eut pas besoin d'un long examen pour être persuadé qu'il avait fait

iSa GUZMÀN D'ALFARAGHË.

une bonne acquisition. H s'en applaudit, et il en demeura si occupé, qu'il ne put s'empêcher d'en parler pendant le dîner. Il dit qu'il était charmé d'avoir enfin rencontré un jardinier pour ses fleurs; et que Dieu merci» son parterre serait désormais bien entretenu. Rien n'est plus plaisant, alouta-t-il : je remarque parmi mes ouvriers un jeune gaillard qui mène la brouette > je le questionne 9 et je découvre que ce manœuvre est un garçon consommé dans l'art de cultiver - les fleurs r

Daraza ne laissa point tomber ce discours ; et ne doutant point que le nouveau jardinier ne fôt Ozmin , elle s'en réjouit , dans l'espérance qu'elle aurait occasion de le voir plus souvent et la liberté entière de lui écrire. Après le dîner, celte dame mena dans son appartement Elvire, et se mettant « toutes deux à une fenêtre , elles commencèrent à promener leurs regards sur le jardin. Ambroise était alors au milieu du grand parterre, vis-à-vis d'elles. La belle Maure l'ayant reconnu, et voulant se divertir , le montra du doigt à son amie : Yoilà , lui dit-elle , le jardinier dont votre père a tant vanté l'habileté pendant que nous dînions, j Gonsidérez-le bien : votre cœur ne vous dit-il \ rien pour lui ?ne sentez-vous point quelque émo- | tion ? i

Dona Ëlvîre fit un éclat de rire à ces paroles , qui lui parurent échappées par plaisanterie. Mais

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regardant cet homme à bon compte * avec atten-tioD, elle soupçonna la véritc.Gependant la crainte de se méprendre , et d'apprêter à rire à ses dépens f l'empêcha de dire ce qu'elle pensait , jusqu'à ce que Daraxa la pressant de lui répondre , et l'appellant insensible, confirmât ses soupçons. Ce fut alors un emportement de joie, une évaporation qui marqua bien l'excès de son amour pour don Jaymé. La prudente Maure se sut bon gré de ne lui avoir pas fait plus long-temps un mystère de la métamorphose de ce cavalier. Ma chère Ëlvire , lui dit-elle , j'ai bien fait , comme vous voyez , de vous prévenir. Hélas ! si par malheur don Jaymé se fût présenté devant vous en présence de don Louis ou de don Rodrigue , votre surprise nous aurait tous perdus : mais mainte-* nant que vous êtes préparée à sa vue, j'espère que vous vous ménagerez de façon que vous ne gâterez point nos affaires. Dona Ëlvire le lui promit; après quoi ces deux dames s'entretinrent du faux Ambroise.

La fille de don Louis ne pouvait assez admirer

* A bon compte. Le Sage emploie fre'quemment cette enpression dam un sens abusif et qui lui est propre , mais que la phrase lait asses entendre. On dit, selon l'Académie , boire^ nanger^ rire à bon compte ^ pour dire , sans s'embarrasser de ce qui se pa«se , ni de ce qui peut arriver , sans se mettre en peine de ce qu'il en coûtera, ni qui le paiera. C'est dans ce sens qu'on lit , liv. II , chap. ▼! , « Je priai la dame de faire toDJonrs servir à bon compte. » K. J.

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comment il était parvenu à tromper son père , le plus défiant de tousles hommes; et elle lui tenait un grand compte de s'abaisser pour lamour d'elle à un si vil emploi. Si elle eût su itout ce ^ue son amie savait là-dessus , elle aurait bien rabattu de sa reconnaissance.

Dès ce moment les plaisirs et les intrigues commencèrent à régner depuis le matip jusqu'au soir entre ces deux dames et ce galant jardinier. Glarice et L>aïda , leurs confidentes , étaient des filles d'esprit, qui les servaient avec autant d'adresse que de zèle. Ambroise , de son côté , ménageait si adroi iement les maîtresses, qu'elles étaient l'une et l'autre très-contentes de lui. Jamais afi^aire n'a été mieux conduite. Ëlvire découvrait son coeur à son amie, et son amie lui cachait le sien avec toute la dissimulation que la conjoncture exigeait d'elle. Ces rivales avaient chacune leur cache dans le jardin. Les billets allaient et venaient ; c'était uue poste galante et parfaitement réglée. Quand ils en seraient demeurés là , n'aura îent-ils pas eu lien d'être contens d une vie si agréable ? Mais si l'amour s'arrêtait lorsqu'il est en si beau chemin, il cesserait d'être l'amour. Les mêmes plaisirs l'ennuient ; il en veut toujours de nouveaux. L'Espagnole trop passionnée voulut des entretiens , et somma par un billet don Jajmé de se rendre à minuit aux fenêtres de la galerie d'en bas, dont Glarice s'était chargée d'avoir une clef.

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Quoique la belle Maure n'approuvât guère ce reodezrvous nocturne , elle n'eût pas la force de s'y opposer.

Ambroise logeait chez le jardinier, au fond du jardin, dans une maison dont la porte , par ordre de don Louis, se fermait à rentréedeia nuit, et ne s'ouvrait que le matin à l'heure qu'il fallait aller au travail. Cette difficulté n'embarrassa point le cavalier, qui eut bientôt fait une échelle de cordes pour descendre de sa chambre dans le jardin , et pour j monter. Tl fit réponse aux dames , et les assura que dès la nuit prochaine il se trouverait au lieu marqué. Avec quelle impatience n'attendirent-elles pas ce moment ! et quand il fut arrivé , quelle satisfaction pour elles de pouvoir entretenir en liberté leur cher Ambroise! Elvire surtout laissait éclater la sienne sans modération, et celle de son amie, pour être secrète, n'en était pas moins vive. Les fenêtres de la galerie étaient basses, et l'on pouvait aisément passer le bras entre les gros barreaux de fer qui les grillaient : l'amoureuse Espagnole, que l'obscurité de la nuit rendait encore plus hardie, avan- ^ît par là ses mains pour se les faire baiser; ce qui faisait grand mal au cœur à Daraxa. O^min, qui connaissait la délicatesse des femmes de son pays sur cette matière, pour consoler cette dame de la nécessité où elle était de souffrir ces petites libertés , lui donnait à la dérobée toutes les mar-

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qiies de tendresse qu'il pouvait ; de sorte que c'était pour la tendre Maure un peu de bien et beaucoup de mal : malgré la possession du cœur de son amant, elle se crojait fort à plaindre. Elle n'avait que des plaisirs mêlés ; au lieu que son amie , sans être aimée, goûtait des plaisirs puvs. La première, ne connaissant pas son bonbeur , était malheureuse ; et Taulre, ignorant son malr beur , était parfaitement heureuse.

Ils se séparèrent enfin , après deux heures de conversation. Ambroise regagna sa chambre, et les dames se retirèrent différemment affectées de cette entrevue : si la fille de don Louis en désirait avec ardeur une seconde , il n'en était pas de même de Daraxa. Elle avait vu sj^ rivale montrer si peu de retenue dans ce premier entretien, qu'elle Rivait raison de craindre que dans la suite cette amante emportée ne poussât les choses en-r core plus loin ; de manière qu'elle ne put se dér fendre d'écrire là-dessus à Ozmin. Elle lui manda qu'elle ne souhaitait plus de lui parler la nuit ; que ce plaisir lui coûtait trop. Le fidèle Maure , qui aurait mieux aimé mourir que de justifieriez alarmes de sa maîtresse , éluda , sous divers prétextes , les nouveaux rendez-vous qui lui fureat proposés de la part d'Elvire , qui dans le fond était trop aimable pour qu'elle l'agaçât toujours infructueusement.

Cependant les maçons achevèrent leur ouvrage,

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