LIVRE I , CHAP. IX, i5j
et don Louis, ayant l'esprit en repos de ce côtélà , permit aux dames de se promener librement dans le jardin. Un jour que don Kodrigue était avec elles dans un cabinet de verdure , sa sœur , qui ne gardait pas de grandes mesures avec lui j et qui voulait l'accoutumer à la voir parlera Ambroise , appela ce jardinier qui passait , et lui ordonna de leur aller cueillir des fleurs. Il obéit, et leur en apporta plein une corbeille. Dona £1vire , pour l'arrêter, lui fit des questions sur les ennuis qu'il avait soufferts dans sa prison de Grenade : ce qui donna envie à don Rodrigue de prier Daraxa de s'entretenir un peu en maure avec lui , pour voir s'il entendait bien cette langue. La belle Maure accorda volontiers cette satisfaction au fils de don Louis, et lui dit que ponrunEspagnol, cegarçonnèla parlaitpointmal. Don Rodrigue , qui s'était déjà plus d'une fois amusé à discourir avec Ambroise, lui avait trouvé beaucoup d'esprit , quoique Ozmin eût affecté de ne lui en laisser guère paraître; et le jugeant fort propre à le servir auprès de la belle étrangère , résolut de le cboisir pour son confident» Dans ce dessein, il était le premier à l'appeler sans en demander permission aux dames. Il le faisait entrer dans leurs entretiens, et l'engageait souvent à parler maure avec Baraxa. Par ce moyen , l'heureux Ambroise , devenu bientôt far milier avec son jeune maître, ne le voyait pas si-
l58 ' GUZMAN D'ALFARACHE.
toi dans le jardin arec les dames, qu'il courait les joindre sans façon ; et quand il j manquait , £lvirc se donnait la peine de faller chercher ellemême, et ne revenait point sans loi. Don Rodrigue, qui n'avait que ses propres affaires en tête, ne prenait pas seulement garde à ces petits écarts, étant d'ailleurs bien éloigné de penser que sa sœur fut capable d'aimer un domestique. Mais si £1vire ne regardait que don Jaymé dans Âmbroisç, Daraxa ne voyait qu'Ozmin dans don Jajnié; et cette jalouse Maure souffrait impatiemment tous les témoignages de l'amoureuse fureur qui dominait son amie.
Tandis que ces choses se passaient chez doo Louis, le jeune don Âlonscde Zunigp, plus amoureux que jamais , et guéri de sa blessure , commençait à sortir. Il avait appris avec douleur qu^ sa maîtresse ^\aït , piir ordre de la reine , entre les mains du marquis de Padilla, tant par rapport à l'aversion qu'il avait naturellement pour doo Rodrigue, qu'à cause de la jalousie qui régnait depuis long-temps ejitre leurs maisons. Il sentait pourtant qu'il fallait pour son repos qu'il reçût des nouvelles de sa dame , et qu'il la vit même , s'il était possible. Pour y parvenir , il mit en campagne de très-habiles gens, qui trouvèrent moyen de gagner une femme de donna Elvire^ pour certaine somme qui lui fut payée d'avance Cette soubrette obligeante était cette même Cla-