‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 90 sur 101 · LIVRE II , CHAP. m. !2i · texte numérisé non relu

LIVRE II , CHAP. m. !2i

TnonJe, si vantée par les philosophes et tant de fois chantée par les poètes; je possédais ce précieux trésor qui est préférable î\ l'or et à l'argent; mais, par malheur, je ne le conservai pas longtemps; un traître de cuisinier me l'enleva bientôt. Ce cuisinier était de mes chalands ; il m'avait souvent employé. Mon ami , me dit-il un jour, tu m'as plu , je veux faire ta fortune; quitte la fainéantise , et viens remplir une place de marmiton chez le seigneur que je sers; je t'apprendrai par amitié la cuisine, et le mettrai en état de devenir cuisinier du roi même : en tout cas , le moindre fruit que lu puisses recueillir de ce bel art , c'est de t'en retourner riche dans ton pays. En un mot , il m'enjôla si bien par ses beaux discours , que j'acceptai la proposition.

Il me mena donc à l'hôtel dn seigneur qu'il servait ; et là je pris mes grades et le bonnet de marmiton , c'est-à-dire un bonnet de nuit avec un tablier blanc , et l'on me donna d'abord du persil à hacher; ce qui est comme l'alphabet de ceux qui visent au doctorat de la cuisine. Le cuisinier mon maître était marié ; il avait dans le voisinage une maison où sa femme demeurait, et où nous allions coucher toutes les nuits ; mais je passais presque toute la journée à l'hôtel , où je m'attachais à rendre service à tout le monde. Je me montrais siollicicux et si rempli de bonne volonté , que tous les domestiques , tant màl( s que femelles ; conçurent d« l'amitié pour moi.

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ChacuD me chargeait de quelque coin mission ; et je m'en acquittais avec tant d'exactitude, de secret et de fidélité, que je m'attirais de petits présens des uns et des autres. Quant à la cuisine, je faisais mon devoir à ravir ; et mon maître était si content de moi , qu'il disait souvent que j'étais né pour marcher sur ses traces.

Je conviens que je n'avais pas peu de peine à servir si bien ; mais si cela nte coûtait^ j'étais assez réc6m pensé par les douceurs doiit mes travaux étaient mêlés. Après la gueuserie, qui, sans contredit, est la première condition de la société civile , je ne pouvais être mieux que dans cette maison pour faire grand'chère; moi principalement , qui avais été nourri dans l'aboodance, je me sentais là dans mon élément. Il n'y avait point de plat où j^.ne misse }a main, point de sauce dont je ne goûtasse, et je puis dire que mon maître faisait des ragoûts exquis. Que les traiteurs de Saint-Gilles, de Saint-Dominique, de la porte du Soleil , de la Grande-Place, et de la rue de Tolède , me pardonnent si je l'èlcve au-dessus d'eux , malgré la réputation qu'ils se sont faite par leurs fricassées de foie gras et parleurs tranches de jambon frit.

Mon bonheur aurait été parfait si je ne me fusse point abandonné au jeu; mais en voyant les pages et les laquais battre la carte toute la journée, je me sentis tenter violemment de me mettre quelquefois de la partie , et je cédai eqfin

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