‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 91 sur 101 · LIVRE. Il , GHAP. III. 22g · texte numérisé non relu

LIVRE. Il , GHAP. III. 22g

n la tentation. Je ne m'amusais d'abord qu'un quart d'heure ou tout au plus une demi-heure à jo:ier avec eux ; puis , m'abandonnant à cette maudite Inclination , et ne pouvant la satisfaire pendant le jour autant que je l'aurais désiré , je me dérobais la nuit de la maison de mon maître^ sitôt que je le crojais endormi, pour aller join-* dre à l'hôtel quelques domestiques de mon humeur, avec lesquels je m'en donnais jusqu'au lever du soleil. Si le cuisinier eût été informé de ma coniluile , il m'aurait sans doute étrillé de la bonne façon; mais personne ne voulait l'en avertir, de peur de me faire de la peine. Cependant, je perdis tout l'argent que j'avais amassé en faisant des commi^siooji, sans perdre le goût du jeu; au contraire, je n'en eus que plus d'envie de jouer , et cela me jeta dans la nécessité de voler pour avoir des fonds; ce que je n'avais point fait encore , quoique je susse bien qu'à commencer par mon maître tout le monde à l'hôtel pillait et saisissait tout ce qu'il pouvait attraper : chacun y faisait ses affaires de .son mieux. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que les uns n'ignoraient pas ce que les autres faisaient , et que tous , par un Intérêt commun , se gardaient le secret.

Quand je n'aurais pas été joueur , et que je n'eusse pas eu un penchant naturel à m'approprier le bien d'autrui, je me serais laissé corrompre parles mauvais exemples qu'ils me donnaient. Je commen^i donc à hurler avec ces loups ; je

!i3o GUZMAN D'ALFARACHK.

regardais , je furetais dans la maison , et tout ce que je pouvais prendre sans qu'où s*en aperçut était autant de raflé ; mais , par malheur pour moi , je n'en avais pas plus tôt fait de l'argent , que j'allais le perdre au jeu.

Outre l'hôtel où j'exerçais la subtilité de mes mains, et qui était comme une mer ouverte à tous les pécheurs, j'avais encore la maison particulière du cuisinier nion maître , laquelle, à la vérité , n'était qu'une petite rivière où l'on ne pouvait pécher de gros poissons : je ne laissai pas toutefois d'y faire un jour un bon coup de filet. Le cuisinier donna la collation à quelques-uns de ses amis , tous gens gaillards et nés pour la table. Ils mangèrent des andouilles et des tranches de jambon qui les firent boire à triple mesure. Pendant ce temps-là j'étais à l'hôtel , d'où, après avoir achevé ce que j'avais à faire dans la cuisine je revins au logis pour voir si l'on n'j aurait pas besoin de moi. Les convives étaient déjà partis. Je trouvai la salle du festin encore échauffée et pleine de poussière , le couvert sur la table , et la terre jonchée de bouteilles vides et cassées pour la plupart. Le patron, qu'on ne voyait point, mais qui se faisait entendre , ronflait sur son lit d'une si grande force, que toute la maison en tremblait; et la patronne, qui se portait aussi bien que son mari, dormait auprès de lui comme un sabot.

Je considérai quelques momens les débris de

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