‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 102 sur 179 · CHAPITRE IK · texte numérisé non relu

CHAPITRE IK

employés de Rochefort ; le directeur des subsistances s'était soustrait aux poursuites par le suicide. Mais Tindignation publique ne trouvait qu'une médiocre satisfaction dans le châtiment de quelques subordonnés, qui avaient pour excuse la tradition et Texemple. Le mai remontait plus haut et plus loin ; et Ton restait épouvanté de cette longue impunité de la corruption, devant nécessairement survivre aux arrêts d'une justice impuissante, qui venait d'atteindre quelques individus dans une multitude de coupables.

Ce fait, d'ailleurs, réveillait le souvenir de dilapidations semblables qui avaient eu lieu récemment dans l'administration de la guerre, comme si chaque ministère devait apporter son contingent de scandales.

Bénier, directeur, pour le compte de l'État, de la Manutention générale des Vivres, meurt au 31 mai 184S, et, i sa mort , on découvre dans les magasins de Paris un déficit de 14,000 quintaux métriques de blé, équivalant i une somme de 40,000 francs. Le coupable faisait des spéculations avec l'argent de l'État. De plus, le blé restant en magasin était de si mauvaise qualité, que le successeur de Bénier constata par procès-verbal l'impossibilité de le faire servir sans nuire à la santé des soldats. Ce qui ajoutait à la gravité des faits, c'est que, contre toutes les règles administratives, le comptaUe Bénier avait été exempté de fournir un cautionnement. Cette coupable tolérance n'était pis le seul reproche qu'eût à subir l'administration supérieure ; elle semblait avoir volontairement fermé les yeux, même lor^u'eUe était avertie. En 1836, un chef de bureau nommé Tessier examina les comptes de Bénier, y rencontra des désordres flagrants, les signala dans un rapport

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motivé. Mais les chefs de radministration sont les amis de Bénier : on ordonne une enquête ; le chef de bureau, Tessier, est traité de calomniateur, et révoqué de ses fonctions ; il meurt de chagrin. Dès lors, chacun est averti de ce quMl en coûte à protéger les intérêts de l'État. Bénier peut continuer impunément ses coupables trafics. A sa mort seulement la vérité se fait jour. Et même alors les chefs de l'administration tentent de jeter un voile complaisant sur les faits criminels. Il est d'habitude, à la fin de chaque trimestre^ en rectifiant les comptes des fournisseurs, de leur allouer une certaine somme pour déchets. Mais les règlements en fixent la quantité, et, dans aucun cas, on n'empiète d'un trimestre sur l'autre. Or, les protecteurs de la mémoire de Bénier, tout-puissants dans les bureaux, proposèrent, dans un rapport au ministre^ de faire remonter le compte de ses déchets jusqu'en 1830, d( sorte que le déficit eût été entièrement dissimulé à l'aide de ces fictions rétrospectives. Ainsi l'affaire eût été sans doute étouffée si elle n'avait été signalée à la tribune. Le 5 juin i 846, M. Lanjuinais dénonça et le crime et les manœuvres employées pour le dissimuler. La chambre, indignée, ordonna une enquête.

L'enquête, il est vrai, n'eut pas d'autre effet que de faire mettre à la réforme deux intendants militaires, comme coupables de défaut de surveillance; mais l'impression produite par ces révélations successives affaiblissait le goavernement dans son autorité morale, et fournissait d'invincibles arguments aux partisans des réformes. L'oppo* sition n'avait plus besoin d'élever la voix ; la question était portée devant les cours d'assises.

A peine le procès de Rochefort était-il terminé, qu'un

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