CHAPITRE Xm 26i
Derrière tous les actes du pouvoir, on vit désormais, ou Ton crut voir des mains avides ou corrompues. Le gouvernement était tombé dans le mépris public. Juste châtiment d'une conduite perverse I En surexcitant l'appétit des jouissances matérielles, on avait semé la corruption, et ce germe impur produisait ses fruits naturels.
Nous avons enregistré déjà bien des scandales. Il fauten raconter d'autres. La cour des pairs se séparait le 23 juillet. Le 9 août, le premier conseil de guerre de la première division militaire condamnait à cinq ans de travaux forcés et à la dégradation le comptable Lagrange, convaincu d'avoir détourné des denrées de toute sorte servant à Talimentation de rhôpitalduGros-Caillou. Le 21 août, la cour des pairs était de nouveau convoquée pour juger un de ses membres accusé d'un horrible forfait : la duchesse de Praslin avait été assassinée, et toutes les circonstances du crime en dénonçaient l'auteur. C'était le duc de Praslin.
Il faut reprendre de plus haut cette tragique histoire.
Un de ces mariages que prépare le concert des intérêts et non pas le concert des affections avait uni le fils du vieux duc de Praslin et la fille du maréchal Sébastiani. L'ancienne noblesse avait recherché, dans ce contrat , une riche héritière ; la nouvelle noblesse s'était montrée jalouse d'associer une brillante fortune à un de ces titres dont l'origine va se perdre dans les ombres du passé et n'est plus discutée. La différence des caractères eut bientôt rompu ce lien qu'avait formé la convenance des situations. ItP* la duchesse de Praslin aima le mari que lui avait donné son père , comme s'il eût été choisi par elle-même. Corse et dévote, c'est-à-dire faible d'esprit, mais d'uue humeur violente, jeune femme exaltée que la
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pins frivole circonstance transportait tout à coup de Texcës de la colère à Texcès de la tendresse, elle témoigna sou amour par des éclats. Le duc, d'un naturel tout opposé , oe tarda pas à se sentir mal à l'aise auprès d'une compagne qui ne laissait pas plus de repos à ses sens qu'à son esprit ; sa réserve habituelle devint une aigreur morose , et, pour se soustraire aux agitation» de la vie domestique» il rechercha souvent la solitude. Ainsi se passèrent quelques années. Cependant M. de Praslin estimait sa femme, et s'efforçait de le lui témoigner : à ses emportements, il répondait par des paroles pleines de réserve et de déférence; redoutant le bruit, et ne voulant jamais offrir de prétexte à quelque scène de reproche ou d'attendrissement, il s'étsût fait, en présence de sa femme» une attitude de soumission. Elle s'y trompa, et, prenant cette apparente docilité pour de la faiblesse, elle devint impérieuse. C'est alors qu'éclatèrent les premiers orages. Le duc se plaignit du ton superbe de sa femme, et montra bien que, s'il avait jusqu'alors fait preuve de patience, il ne voulait pas être dominé. M** de Praslin devait enfin comprendre qu'elle avait mal conduit les affaires de son amour : son mari s'éloignant d'elle froissé, presque outragé, murmurant de durs reproches, elle se repentit de ce qu'elle avait foit, changea de conduite, supplia le duc de revenir vers elle, abdiqua dans les termes les plus humbles et les plus tendres toute prétention à l'autorité, et promit d'être la plus soumise des épouses. Cette promesse était bien sincère ; mais fût-elle scrupuleusement tenue ? On peut en douter. L'ardente passion de M"' de Praslin ne lui permettait guère de n'être pas ombrageuse et jalouse, et de respecter la liberté que son mari croyait avoir conquise par quelques sacrifices d'amour-
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propre. Des essais de rapprochement furent tentés; mais ils ^e réussirent pas.
Cependant H"''' de Praslin avait été neuf fois mère, et Taffection qu'elle avait pour ses enfants la consolait un peu des rigueurs de son mari. Quand il fallut songer à leur éducation, ce fut une occasion chaque jour renaissante de contrariétés et de discordes. Le duc avait un système, la duchesse en avait un autre, et tous deux étaient également obstinés dans leur opinion. Enfin le duc imposa sa volonté, confina ses enfants dans une partie retirée de Thôtel, et les remit aux soins d'une gouvernante. Ce fut alors à qui dirigerait cette gouvernante, à qui ferait prévaloir près d'elle tel ou tel programme d*études. Ces luttes duraient encore, et plusieurs gouvernantes s'étaient retirées, renonçant à subir tour à tour les remontrances et les ordres contraires du duc et de la duchesse, quand, le V mars 1841 , une demoiselle Deluzy-Desportes, qui avait fait, en Angleterre, l'éducation delà fille de lady Hislop, fut présentée par M*' de Flahaut.
Voici le règlement qu'avait prescrit H. de Praslin et que Ton a trouvé dans ses papiers écrit de sa main : — « La gouvernante mangera avec les enfants, dans leur chambre, à la campagne, et dans la salle à manger, à Paris. La gouvernante sera chargée de toutes les dépenses concernant les enfants : toilette, instruction, femmes de chambre, bonnes, plaisirs. La gouvernante, en un mot, réglera tout ce qui concernera les enfants, sous sa responsabilité* Les enfants ne sortiront qu'avec leur gouvernante. La gouvernante décidera quelles personnes les enfants recevront ou ne recevront pas. La gouvernante devra tout décider par elle-même, et neianaiais consulter d'avance les parents.
qui se réservent seulement le droit d'observation. H"'* de Praslin ne montera jamais chez ses enfants ; s'il y en a de malade, n'entrera que dans la chambre du malade ; ne les fera jamais sortir sans leur gouvernante; ne les verra jamais que devant H. de Praslin ou la gouvernante.» Ce règlement ne fut jamais accepté par M*** de Praslin^ et elle chercha tous les moyens de l'enfreindre. Mais elle rencontra dans le caractère altier deM"^ Deluzy le plus difficile des obstacles.
Celle-ci vit bien, dès l'abord, qu'elle ne pouvait rien gagner à passer dans le parti d'une femme qui la dominerait toujours au double titre de mère et de mai< tresse, et qu'il valait mieux condescendre aux caprices ino. périeux du mari, lui prêter aide, ne rien faire que par soi commandement, et l'influencer par d'autres côtés. C'étaK une habile combinaison, et, pour la conduire à bonne 'fin , M^*"" Deluzy possédait une qualité bien précieuse , l'esprit d'intrigue. Elle ménagea d'abord, par une docilité froide , mais respectueuse , la susceptibilité de VP* de Praslin, et, sans rechercher sa confiance, elle prit soin de ne pas en paraître indigne. En même temps, elle employa toutes les ressources de son esprit à se faire aimer des enfants et de leur père. Chaque jour, on sentit croître sa puissance. M. de Praslin n'agissait plus, ne pensait plus que par elle; les enfants s'habituaient à la. traiter comme leur mère, et n'avaient plus que des égards affectés pour celle qui leur avait donné le jour ; les domestiques s'indinaient devant elle et travaillaient à mériter ses bonnes grâces. Bientôt W^ de Praslin ne fut plus qu'une étrangère dans sa propre maison.
Le 23 avril 1842, M*"* de Praslin écrivait fur un album