CHAPITRE X
par de pauvres dupes ; et, comme elles autorisaient tous les soupçons, les juges eux-mêmes avaient été trompés parl'apparence, et n'avaient pas découvert le vrai coupable.
Ces explications étaient de nature à satisfaire les amis assez nombreux que M. Teste comptait parmi les membres de la cour, et les conservateurs obstinés qui cherchaient partout des arguments pour nier la réalité d'un crime qui leur paraissait, à bon droit, compromettre le gouvernement tout entier. Mais, pour renverser tout cet échafaudage, il suffisait d'un mot prononcé par l'accusé contumace. Celuici ne consentait pas non plus à passer pour escroc, et, prévoyant bien le parti qu'on voudrait tirer de son absence, il avait, avant son départ, fait remettre à sa femme un dossier accusateur. Ce dossier contenait des lettres de M. Teste et divers comptes d'opérations financières, dont l'interprétation n'était pas très-facile. Mais ils furent expliqués par les témoins.
Un d'entre eux, le notaire de M. Pellapra, pressé de questions, déclara, la voix pleine de larmes, qu'il n'avait pas ignoré le secret des répétitions sans cesse exercées par son client contre M. de Cubières. Pourquoi M. de Cubières s'était-il engagé ? Pour indemniser M. Pellapra d'une partie de ses sacrifices. Quels sacrifices ? Une somme de 100,000 francs versée par M. Pellapra dans les mains de M. Teste. Quand fut dite cette terrible parole, le principal accusé perdit cette audacieuse contenance, qui/jusqu'alors, l'avait si bien servi. Pour ébranler la confiance qu'on devait naturellement accorder au témoignage du général de Cubières, il n'avait eu qu'à le représenter comme la crédule victime d'un maître fourbe. Mais comment démentir un homme désintéressé, un ami, qui avait reçu de simples
confidences, et qui venait, sous la foi du serment, attester le même fait ?
II ne s'agissait plus désormais que d'interroger un témoin qui ne pouvait mentir, le registre même du trésor public, oii Pellapra déclarait, dans ses notes, avoir déposé le prix de la corruption. Un juge d'instruction se rendit au ministère des finances et en rapporta la copie de deux bulletins : l'un, prouvant que H. Pellapra avait reçu du trésor, le 12 septembre 1843, une somme de 94,000 francs en espèces, pour solde de .quatre bons déposés le 2 mars; Tautre, que, le même jour 12 septembre, M. Charles Teste, député, fils du ministre, avait remis au trésor, contre de nouveaux bons à six mois, la somme à peu près égale de 95,000 francs.
Quand la cour eut connu ces deux bulletins, le procès fut terminé. Quelques témoins, appelés à la requête des accusés, furent encore entendus par égard pour les droits de la défense ; mais on ne prêta plus à leurs paroles que l'attention commandée par le respect des convenances judiciaires. Qu'avaient>ils à faire connaître? On savait tout. M. Teste vit bientôt lui-même qu'il était irrévocablement perdu, et que toutes les subtilités de son esprit délié, tous les artifices de sa puissante faconde, ne pouvaient plus détourner le coup qui Fallait frapper. Il voulut, du moins, se soustraire à la honte d'une défense inutile et au spectacle de sa propre condamnation.
A l'issue de l'audience, aussitôt qu'il eut été reconduit dans la prison, il reçut la visite de son fils, et pria ses défenseurs , M*^ Paillet et Dehaut de partager son dîner. Son maintien, ordinairement grave, l'était plus encore. Par l'énergie de son caractère il comprimait les émotions
de son cœur. Vers neuf heures, son fils et ses amis le quittèrent, et, cinq minutes après leur départ, quand à peine les portes de la prison s'étaient refermées pour le séparer de ce fils qu'il aimait tant, il saisit un pistolet et le porta sur son eœur. Le coup partit, mais il ne fut pas mortel.
Le lendemain, M. Teste écrivait au président de la cour des pairs :
Paris, 13 joillet 1847.
d Monsieur le Chancelier,
« Les ÎDcidents de Tandience d'hier ne laissent plus de place à la contradiction en ce qui me concerne, et je considère à mon égard le débat comme consommé et clos définitifement. J'accepte d'avance tont ce qai sera fait par la coar en mon absence. Elle ne voudra sans doute pas, pour obtenir nne présence désormais inatile à l'action de la justice et & la manifestation de la vérité, prescrire contre moi des voies de contrainte personnelle, ni triompher par la force d'une résistance désespérée. Je la prie aussi d'être convaincue que cette résolution, irrévocable de ma part, se concilie dans mon cœar avec mon profond respect pour le caractère et l'autorité de mes juges.
« J'ai l'honneur d'être, M. le Chancelier, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
« J.-B. Teste. »
11 n'y eut d'autres plaidoiries que celle de M"" Baroche pour M. Despans-Cubières, et celle de M^ BeuoiL-Champy pour M. Parmentier, Homme rusé, mais vulgaire, mélange d'agioteur et de procureur, Parmentier ne pouvait inspirer aucun intérêt à ses juges. Vainement il se défendait de toute participation au crime. On le voyait, durant le cours de ces transactions, plus soucieux que personne de mener l'affaire à bonne fin, et cherchant ensuite, par des complications nouvelles et des dénégations effrontées, à recueillir les profits du crime sans en solder le prix. Le général
Cubières inspirait de tout autres sentiments. Vieux soldat, vétéran de nos grandes armées, il avait fourni la plus belle carrière jusqu'au jour où le spectacle de tant de fortunes subites avait excité son envie, et fait naître en lui le goût de la spéculation. Alors il s'était commis avec ses gens dont le métier est d*ourdir ces trames déshonnétes sur lesquelles travaille l'industrie facile, et il avait bientôt oublié dans leur compagnie les obligations du devoir, les strictes lois de Thonneur. M*" Baroche ne pouvait le justifier ; il raconta du moins la triste histoire de sa faute, en des termes dont la sincérité toucha les juges et le public. Il fut acquitté de l'accusation portée contre lui sur le chef d'escroquerie.
Les trois accusés présents, atteints et convaincus du crime de corruption, furent condamnés: Jean-Baptiste Teste, à la peine de la dégradation civique, à 94,000 fr. d'amende et à trois années d'emprisonnement ; Amédée- Louis Despans-Cubières, à la peine de la dégradation et à 10,000 fr. d'amende ;, Marie - Nicolas-Philippe- Auguste Parmentier, à la même peine : les 94,000 fr. déposés au trésor furent, en outre, confisqués pour être versés dans la caisse des hospices de la ville de Paris. Quelques jours après, le 33 juillet, la cour s'assemblait de nouveau pour juger le quatrième accusé, qui se présentait enfin, et venait, ajoutant ses aveux à ceux de M. Teste, rapporter avec plus de précision toutes les circonstances d'un crime. Il fut^ à son tour, condamné à la dégradation civique et à 10,000 francs d'amende.
Ainsi fut terminé ce mémorable procès. Comme il venait confirmer d'une manière éclatante toutes les rumeurs que la presse ministérielle avait pu jusqu'alors imputer à la calomnie, il devint le texte d'accusations d'autant plus vives.