CHAPITRE II
banquets, auxquels assistèrent, sans scrupules, les opposants les plus modérés et quelques-uns des plus exaltés. C'était le comité central de Paris qui dirigeait ce mouvement, et sa direction active, intelligente, aplanissait tous les obstacles que devait rencontrer la formation du nouveau parti. M. Duchâtel le surveillait, espérant le prendre en défaut, et faire prononcer quelque jour en cour d'assises, sous un prétexte spécieux, la dissolution de cette société. Mais le comité ne faisait pas une démarche sans prendre l'avis des législateurs et des légistes, et cette extrême prudence déjouait les calculs du ministre, qui n'osait pas agir au mépris de la loi.
A Mâcon, une foule immense se réunissait pour entendre M. de Lamartine. Envisageant avec la sérénité du génie les révolutions qui depuis un demi-siècle avaient accumulé tant de ruines, M. de Lamartine venait annoncer, sur le ton des anciens prophètes, la dernière heure du système, auquel, dans les conseils de la couronne, on se flattait d'avoir asservi la France. « Si, disait-il, la royauté trompe les espérances que la prudence du pays a placées, en 1830, moins dans sa nature que dans son nom ; si elle s'isole dans son élévation constitutionnelle ; si elle ne s'incorpore pas entièrement dans l'esprit et dans l'intérêt légitime des masses; si elle s'entoure d'une aristocratie électorle au lieu de se faire peuple tout entier... ; si elle se défie de la nation organisée en milice civique et la désarme peu à peu comme un vaincu ; si elle caresse l'esprit militaire, à la fois si nécessaire et si dangereux à la liberté; si, sans alterner ouvertement à la volonté de la nation, elle corrompt cette volonté, et achète, sous le nom d'influence, une dictature d'autant plus dangereuse qu'elle aura été
achetée sous le manteau de la constitutidn ; si elle parvient à faire d'une nation de citoyens une vile meute de trafiquants, n*ayant conquis leur liberté au prix du sang de leurs pères, que pour la revendre aux enchères des plus sordides faveurs ; si elle fait rougir la France de ses vices officiels, et si elle nous laisse descendre, comme nous le voyons en ce moment même dans un procès déplorable, si elle nous laisse descendre jusqu'aux tragédies de la corruption ; si elle laisse affliger, humilier la nation et la postérité par rimprobilé des pouvoirs publics ; elle tomberait, cette royauté, soyez-en sûrs ! Elle tomberait non dans son sang, comme celle de 89, mais elle tomberait dans son piège ! Et après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous auriez la révolution de la conscience publique et la révolution du mépris ! y> Hais, ayant fait cette prédiction qui devait bientôt s^accomplir» M. de Lamartine conformait son langage aux circonstances; il donnait pour certain que la puissance de l'opinion allait prévaloir sur les desseins pervers du gourvernement, et ramener dans la voie du progrès régulier le pays que la réaction poussait vers les abîmes.
Le dimanche 8 août, les électeurs de Colmar^ répondant h l'appel du comité central, se réunissaient dans un banquet réformiste sous la présidence de M. de Rossée, premier président de la cour royale. On avait fait de vains efforts pour ébranler là résolution de cet honorable magistrat. Il avait pensé qu'il devait à ses concitoyens cette éclatante déclaration de ses principes. Â ses côtés étaient assis MM. Emile Dolfus et Struch, députés du Haut-Rhin, MM. Coulmann et Nicolas Kœchlin, anciens députés, quatorze membres du conseil général, un nombre coiisidéra-
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ble de maires, de conseillers municipaux. Tous les convives signèrent la pétition envoyée par le comité central de Paris et s'engagèrent à la répandre.
Après Colmar, Strasbourg. Sept cents personnes, venues de tous les points de TÂlsace, s'assemblèrent dans la halle aux blés sous la présidence de M. Liechtenberger, bâtonnier de l'ordre des avocats et conseiller municipal. On ne comptait guère dans cette assemblée que des républicains. Les opinions mitoyennes n'ont jamais eu de nombreux partisans dans les villes qui gardent nos frontières de Test. Cependant la pétition de Paris fut acceptée sans discussion au banquet de Strasbourg. Plus radicale, elle eût été plus conforme aux sentiments des convives; ils l'accueillaient néanmoins, si modérée qu'elle fût : c( Les patriotes, disait M.Martin (de Strasbourg), ne se divisent pas, quand le pays se réveille, et quand l'esprit public semble enfin renaître. •
Soissons avait son banquet, auquel assistaient MM. Barrot, Quinette et Lherbette. A Forges, en Normandie, on entendait, dans un autre banquet, MM. Desjoberi et Jules de Lasteyrie. M. Barrot, quittant Soissons, se rendait à Saint-Quentin, oii ses électeurs lui préparaient une éclatante ovation. Huit cents personnes avaient trouvé place dans le plus vaste local de la ville, et le défaut d'espace avait fait refuser un grand nombre de souscriptions. Sur les murs, ornés des riches produits des manufactures de Saint-Quentin, brillaient les couleurs réunies de la France^ de l'Italie, de la Suisse , de la Pologne et de l'Amérique. De larges écussons offraient ces légendes : A la réforme électorale ! A la probité politique! Aux députés défenseurs des libertés publiques 1 A lamélioration-dusort des classes laborieuses!
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A la presse libre l A la résurrection de la Pologne et de V Italie! A V union des peuples dans la liberté] Au nombre des invités étaient MM. Barrot, Lherbette, Gambacérës, Qùinette, de Brotonne, députés de T Aisne; HM. Gaulthier de Rumilly, et de Beaumont, députés de la Somme ; MM. Barillon et Corne, anciens députés. M. Pagnerre, représentait le comité général de Paris. A leurs côtés, onze membres du conseil général de FAisne, tous ou presque tous les membres du conseil municipal de Saint-Quentin, et les officiers de la garde nationale avec leur commandant. Le maire de la ville, M. Ch. Lemaire, devait présider cette réunion ; mais, empêché par un deuil domestique » il fut remplacé par M. Théophile Dufour, membre du conseil général. Le discours de M. Barrotfut l'événement de ce banquet. Raillé chaque matin, accablé d'injures, prévenu parle Journal des Débats^ qu'il ne pouvait plus désormais être compté parmi les représentants de l'opposition constitutionnelle, M. Barrot répondit à ces outrages et à ces remontrances en parlant plus haut, en accusant avec plus d'énergie nonseulement les actes nouveaux, mais encore les tendances invétérées du gouvernement de juillet. Avant lui, MM. Lherbette, Cambacérès, Corne et Pagnerre avaient exprimé des vœux en faveur de la réforme. Laissant de côté ce lieu commun, M. Barrot fit le procès à Timprobité politique, et qualifia dans les termes les plus sévères ces transactions déshbnnêtes dont M. Guizot avait exposé la théorie devant les électeurs de Lisieux ; s'élevant ensuite à de plus hautes considérations, il montra, d*un côté, la France démoralisée par son gouvernement, ayant déjà perdu l'instinct de ses grandes destinées, et descendant chaque jour plus bas, plus bas encore, dans l'estime des nations, et, d'un autre côté^