‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 142 sur 179 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

est, sur un volcan ; j*en suis profondément convaincu. » C'était parler un langage qui n'était guère intelligible pour les conservateurs. Us dormaient, disait-on; eh bien! ils voulaient dormir; et vainement on s'efforçait de troubler leur béate insouciance en évoquant le spectre affreux des révolutions : ce n'était pour eux qu'une prosopopée. Les révolutions! bien vieille histoire! U n'y avait qu'un idéologue qui pût croire au retour des révolutions. Que si, d'ailleurs, quelque bande factieuse osait descendre sur la place et menacer l'ordre social, ce serait l'affaire d'un escadron de la mettre en déroute. On ne craignait rien de ce côté.

Après M. de Tocqueville, M. Billault. Avocat à la parole facile et déliée^ étroit en ses conceptions, ne s'élevant jamais au-dessus des faits, mais habile à les grouper et à présenter chaque chose par son côté saillant, M. Billault était un des adversaires les plus redoutés de M. Guizot. Sous des dehors modestes, il cachait une grande envie de parvenir : aussi ne négligeait-il pas les occasions de se faire valoir. U reprit la thèse de M. de Tocqueville, mais pour la traiter à sa manière. On ne nie pas, dit-il, et personne ne peut nier les déplorables progrès de la corruption, la dégénérescence quotidienne des mœurs publiques. Mais les orateurs ministériels ne permettent pas qu'on impute au ministère une grande part de responsabilité dans ces honteux excès. N'a-t-il pas donné l'exemple? Et M. Billault citait des faits : des ministres poursuivis et condamnés par la cour des pairs ; des fonctionnaires supérieurs, amis des ministres, protégés par les ministres ou par les bureaux, surpris en flagrant délit de vol ou de concussion, à l'intendance militaire de Paris, à Clermont, à Bochefort, à l'hôpital du Gros-Caillou ; le rédac-

..^ÈàÊà

348 HISTOIRB DB Irôlt ANS.

teur d*un journal déclarant qu'il recevait des ministres 5,000 francs par mois^ pour célébrer en belle prose les mérites du cabinet et déclamer contre ses adversaires ; les privilèges de théâtre devenus affaires de négoce ; les chaires de rËtat acquises à prix d'argent, et le ministère offrant d'autres places en échange de démissions conditionnel/es ; des députés fonctionnaires destitués pour des votes consciencieux ; d'autres députés promus à de hautes fonctions pour des votes complaisants ; et, sans plus citer, combien d'autres méfaits du même genre dont on cause à voix basse^ jusqu'à ce qu'un téméraire ose, pour les produire e& public, braver les puissances et les lois! Ainsi s'exprî* mait M. Billault. Personne, ajoutait-il, personne n'ignorait que le ministère fût l'instigateur de toutes les corruptions : tant de fois prouvé, cela n'était plus contesté par personne. Cependant il trouvait encore une majorité pour le soutenir, et quelques orateurs pour le défendre. Une majorité de complices! disait-on; non, H. Billault ne voulait pas admettre que la corruption eût gagné tant de consciences. A son avis, la majorité n'avait pas moins d'aversion pour ce ministère que la minorité ; mais elle avait la faiblesse de le laisser vivre , parce qu'elle craignait une secousse, un ébranlement : et H. Billault lui démontrait qu'elle faisait un mauvais calcul, puisqu'elle

ne pouvait pas réhabiliter le ministère, et se perdait avec lai.

Malgré la rigueur de cette démonstration, la majorité se déclara de nouveau satisfaite et confiante. Deux séances avaient été consacrées à discuter la moralité du gouvernement, et le pays, qui écoutait aux portes, se fortifia dans cette conviction déjà formée, qu'il était gouverné par des

Page 1