‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 143 sur 179 · CHAPITRE XIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIT

gens sans vergogne, pour qui n'existaient ni les règles du devoir, ni les scrupules de Thonneur. On en vint ensuite aux affaires étrangères.

Ce débat fut ouvert par M. de Lamartine. Il parla de ritalie, et| négligeant les détails, esquissant à grands traits, d'après les correspondances diplomatiques, d'après les discours prononcés à l'autre chambre, l'histoire des négociations que M. Guizot avait conduites h Rome, à Florence, à Turin, à Naples, et surtout à Vienne, il n'eut pas de peine à faire voir qu'en tous lieux, en tout temps^ depuis Tavénement de Pie IX jusqu'au soulèvement de la Sicile, le cabinet des Tuileries avait servi les intérêts de l'Autriche, et trahi ceux de l'Italie, ceux de la France. M. Guizot n'avait-il pas entendu les malédictions de ces peuples généreux^ abandonnés sans défense à la merci de leur farouche ennemi? Il les avait entendues. Ignorait-il nos ardentes sympathies pour la cause de l'indépendance italienne? II ne les ingnorait pas. M. de Lamartine allait jusqu'à supposer que H. Guizot avait encore des principes, et qu'il condamnait lui-même ses propres actes : mais il le montrait enchaîné par les mariages espagnols aux pieds de l'Autriche, gémissant de cette servitude, et la subissant néanmoins sans faire aucune résistance. Ainsi, pour marier un de ses 2!" Louis-Philippe avait rompu l'engagement de mutuelle défeuse qu'avaient contracté, le lendemain de la révolution de juillet, la France et TAngleterre , les deux grands États constitutionnels ; il avait ensuite, pour former de nouvelles alliances, permis à l'Autriche de confisquer la ville et le territoire de Cracovie, ce dernier coin de terre ob les débris d'un grand peuple eussent encore une patrie; enfin, il laissait la même

puissance arriver au centre de l'Italie, et occuper les routes qui conduisent à Rome, à Florence, à Turin. Ce qni voulait dire, en d'autres termes, que le gouvernement du roi avait sacrifié les intérêts séculaires de la France, ses intérêts permanents et même son honneur, au plus misérable intérêt, à une dot, à une affaire d'argent. « Le jour, disait M. de Lamartine, le jour 06 vous avez engagé TOtre politique en Espagne, tout a été à contre-sens dans vos actes. Oui, de ce jour tout a été contre nature. De ce jour-là, il vous a fallu dire que le Sunderbund était national en Suisse, que la diète était une faction... De ce jonr-Ià, il a fallu que la France, à l'inverse de sa nature, à l'inverse des siècles et de sa tradition, devint gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, russe à Gracovie, française nulle part, contre-révolutionnaire partout!... )» Des acclamations accueillirent ces paroles. L'orateur écartait avec dédain le ministre, pour montrer à tous les yeux, derrière l'agent docile, la main qui le poussait.

Mais le ministre ne fut pas déconcerté. Il avait écrit son plan de défense et s'attendait à de véhémentes interpellations. L'Autriche l'écoutait : il fit l'éloge de son gon* vernement, qu'il appela modéré^ et parla des traités de 1815, que la France avait, dit-il^ acceptés^ comme renfermant les conditions fondamentales de la sécurité, de la force, de l'existence des États. Thèse nouvelle, qu'il développa plusieurs fois, excitant à dessein les membres de la gauche i des mouvements d'impatience! Il serait descendu de la tribune confus, humilié, s'il n'avait pas blessé les sentiments de la gauche : son outrecuidance ne pouvait être satisfaite que par des marques certaines d'improbation. C'était d'ailleurs un artifice oratoire que de poser la ques-

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tion en ces (crmes effrontés. En effet, il était facile de prouver ensuite qu'à Rome, à Florence, à Turin, à Milan, à Venise, on n'adressait pas les mêmes hommages à la modération de TAutriche, on n'avait pas la même opinion des traités de 1815. Donc la France ne pouvait, sans manifoer à ses principes, les principes de la grande politique inventée par M. Guizot, inaugurée par le cabinet du 29 octobre, aller offrir un concours amical aux réformateurs italiens. C'était la conclusion d'un impudent sophisme. H. Guizot la couronnait , suivant les règles , par cette phrase sonore : « Je dis que l'intérêt général de l'Europe, et de la France comme de l'Europe, veut le respect des traités et le maintien de la paix, qui repose sur les traités. Cela n'enchatne, en aucune façon, la liberté de notre patrie dans l'avenir ; cela n'enchatne, en aucune façon, ses destinées ; l'avenir amènera ce qu'il plaira à Dieu. )i -— «c Cela ne veut rien dire, » lui criait de sa place H. Emile de Cirardin. M. Guizot le savait de reste : mais tandis qu'on cherchait à comprendre l'énigme, on ne discutait pas le sophisme. Cela dit, M. Guizot déclamait à outrance contre les révolutionnaires, les radicaux, les républicains de France et i'Jtalie, tous les adversaires du statu quo territorial, tous ces partisans de factieuses réformes qui prétendaient entraîner leurs gouvernements au lieu de marcher à leur suite. C'était sa péroraison.

Une fois de plus, M. Guizot avait prouvé qu'il avait du talent et de l'audace. Mais pour gagner sa cause devant la majorité de la chambre, il l'avait perdue devant la majorité du pays. Recommander à la France l'infâme complice de €zéla, l'inique envahisseur de Cracovie, l'assassin de la jeunesse milanaise» comnm un parfait modèle d'exquise

modération, c'était la révolter; lui demander une pleine adhésion aux traités de 1815, et l'engager à reconnaître que ces traités avaient été faits pour elle et dans son intérêt le mieux entendu, c'était ^l'outrager par un monstrueux blasphème. Et, cela rejeté, que restait-il du discours solennel de M. Guizot? Des phrases bien faites, mais Wdes. Tout ce discours était réduit au néant par cette simple observation de M. Mauguin : « Pourquoi prononcer de si grands mots contre les révolutions? — Mais notre gouvernement, nos chambres, nos ministres, la couronne ellemême, est-ce que tout cela n'est pas révolutionnaire? Estce que vous n'avez pas ici jugé un roi? Est*C6 que vous n'avez pas prononcé la déchéance de ce roi? Estrce que vous trouvez quelque chose de plus révolutionnaire que de prononcer la déchéance d'un roi, de déclarer la vacance d'un trône, de décerner une couronne? Vous êtes un gouyemement révolutionnaire. »

Oui , sans doute ^ et loin de répudier cette épithète comme une injure, la France l'acceptait comme te plus beau de ses titres. Révolutionnaire avant, pendant, et depuis la date glorieuse de 1789; révolutionnaire dans les livres de ses philosophes et de ses jurisconsultes, révolutionnaire dans ses institutions politiques et civiles, dans ses mœurs, dans ses tendances, dans tous les élans de sa grande âme vers les régions mystérieuses de l'avenir, elle était la révolution elle-même, et ne consentait pas à porter un autre nom.

Pendant qu'à la tribune française M. Guizot osait vanter la modération de l'Autriche, et condamner les nobles desseins d'un peuple qui avait osé secouer ses chaînes et fait pour les briser d'énergiques efforts, des événements non-

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