CHAPITRE XYII
pays. N'étant rien par elle-même et ne pouvant rien ; créée, soutenue, conservée par Topinion, la royauté tomba dès que Topinion se sépara d'elle. Quand on lui criait de se défendre, de rassembler toutes ses forces, et de repousser la main qui s'avançait pour renverser le trône, elle mourait, elle était morte !
Le caractère personnel de Louis-Philippe eut, dans toutes les affaires de son règne, une grande part d'inQuence. II prétendait tout dominer autour de lui. Il aimait ses enfants, et jamais il n'avait avec eux ces épanchements du cœur qui marquent la confiance : jamais il ne les interrogeait, jamais il ne les initiait à ses desseins. S*il avait besoin de leur concours, il leur donnait des ordres. Avec ses ministres^ il avait presque la même réserve : s'il ne prenait pas, en leur adressant la parole, le ton du commandement, s'il affectait, au contraire, de se montrer avec eux facile, ouvert, grand parleur, il avait soin, dans le conseil, de ramener toujours aux questions présentes les débats qui pouvaient aller jusqu'à l'examen des principes. Ce n'était ni l'orgueil surhumain de Louis XIY, ni la vaine jactance de François P' ; non assurément; Louis-Philippe avait trop de bon sens pour donner dans ces travers ; mais il s'était fait, en matière de gouvernement, un système qu'il ne voulait pas laisser discuter. Ni despote, ni glorieux, il était systématique et entêté. Comme il pensait ne devoir sa fortune qu'à lui-même, il n'avait besoin, pour bien gérer ses affaires, des conseils de personne. Qui, d'ailleurs, pouvait se flatter de connaître mieux que lui les hommes et les choses? Quelle expérience pouvait se comparer à la sienne.
Le système de Louis-Philippe n'avait pas de très-grandes
proportions. Nous l'envisageons sans |qu'il étonne nos regards. Il y a des noms, dans Fhistoire^ qu'il suffit de prononcer pour rappeler à Tesprit un vaste ensemble de conceptions hardies : le nom de Louis-Philippe n'aura certainement pas une telle signification ; son système, à peine remarqué, sera jugé, par les historiens qui Texamineront de près, comme dépourvu de tout ce qui recommande les autres. II voulait simplement constituer sa dynastie, la dynastie d'Orléans^ et les moyens qu'il avait choisis pour atteindre ce but étaient les moyens les plus vulgaires.
Quelques voix se sont nouvellement élevées, qui ont protesté contre la justice du peuple et promis ao roi mort dans Texil les bénédictions de la postérité. La postérité, nous le savons, s'est montrée souvent très-indulgente; elle a mis en oubli de plus grands méfaits que les siens, elle a géaéreusement absous de plus grands coupables. Mais c'est quand elle a laissé tromper son jugement par Téclat de k mise en scène. Le gouvernement de Louis-Philippe n'aura pas ce prestige. La guerre eut renversé, pensait-il, tout son échafaudage, et il ne travaillait qu'à maintenir la paix. Oui, la paix est un grand bien, et heureux sont les gonyemements qui peuvent la conserver sans laisser entamer lenr honneur. Mais il n'y avait pas de questions d'honneur pour Louis-Philippe, et toutes les questions d'intérêt étaient par lui réduites aux plus étroits, aux plus misérable& calculs de l'intérêt personnel. Bourgeois de cœur, d'esprit, d'habitudes, il faisait volontiers des chicanes à ses voisins, mais reculait devant eux dès qu'il avait provoqué leur colère, en se disant que la sagesse consiste i savoir supporter les injures. Cette absence de dignité n'obtiendra pas assurément les hommages qu'avec trop de facî-
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lité l'on accorde aux emportements de l'espri.. militaire.
Au dehors, la paix ; au dedans la prépondérance des intérêts matériels : tel fut, en peu de mots, tout le système de Louis-Philippe. Ses aines ayant été détrônés par des idées, Louis-Philippe se persuada que le plus sûr moyen de dompter les idées était d'exciter l'appétit des jouissances matérielles. U encouragea la spéculation, et se montra plein d'égards pour les spéculateurs. La noblesse lui témoignait de la rancune; il prit dans la finance les conseillers les plus intimes de son gouvernement, et affecta même de leur sacrifier, dans pluwsieurs circonstances, des projets depuis longtemps mi^à l'étude, et qu'il avait à cœur de réaliser. Pour donner de l'essor au commerce, à l'industrie, il employa toutes les ressources de l'État à créer de grandes voies de communication, à creuser des canaux, à jeter des ponts sur les rivières. Il descendit même jusqu'aux pratiques delà plus infime corruption, ne négligeant rien de ce qui pouvait amoindrir le crédit des idées, et faire prévaloir l'arrogant scepticisme des intérêts. C'est ainsi qu'il ruina le trésor public et gr^va l'avenir des plus lourdes charges ; et quand il crut être au bout de son entreprise, il fut obligé de reconnaître que les idées avaient encore assez de vie pour culbuter l'édifice des intérêts. Gependantyil est malheureusement vrai que les mœurs publiques ont été, durant ce règne, profondément altérées par la propagande de la corruption ; que, dans la bourgeoisie, dans le peuple même, le système de Louis-Philippe a développé des instincts pervers, que les nobles traditions de 1789 ont beaucoup perdu de leur empire, et que le niveau de l'intelligenee française s'est abaissé.
Ce système ne rencontra pas seulement des écueils dans
la nature des choses. Les principes du roi, caril avait des principes, doivent être comptés parmi les obstacles qu'il eut le plus de peine à surmonter. Né d*un père régicide, il avait eu, dans sa jeuneese, une éducation révolutionnaire; sa conduite, sous la restauration, avait été celle d*un prince libéral; et non-seulement alors il s'était entouré des hommes signalés par leur opposition aux doctrines monarchiques; mais il avait lui-même offert des gages de son assentiment aux principes que la révolution de juillet devait faire triompher. Conduite habile, soit ! mais en même temps sincère. Aussi, ne marchait-il pas résolument à l'assaut d'une liberté publique, si, d'une part, il était curieux de reconquérir un des privilèges ravis à la royauté, il avait, d'autre part, des scrupules qui le gênaient. Il n'aimait pas davantage heurter de front un texte de loi. Que s'il avait d'abord aveuglément suivi rélan de sa passion, il hésitait en lisant l'article du code qui lui disait de s'arrêter, et souvent il s'arrêtait. Plus d'une fois il donna des ordres impitoyables : il avait cependant horreur du sang. La guerre ! on sait combien il a fait de sacrifices, combien il a dévoré d'outrages, pour empêcher la guerre. Eh bien ! il faillit un jour compromettre la paix du monde en parlant, devant les ministres des cours étrangères, le vieux langage de la tribune des lacobins. Louis-Philippe était le plus opiniâtre des hommes, et il se montrait souvent, dans la pratique, le plus incertain. On l'avait vu le matin plaidant avec énergie la cause de ses inté« rets, ne tenant compte d'aucun avis, accueillant même la contradiction avecxune hauteur qui souvent intimidait ; on le retrouvait, le soir, inquiet, indécis, embarrassé par un cas de conscience qu'il ne pouvait résoudre, et tout prêt ï condamner les instructions qu'il avait dictées. Il était alors,