‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 77 sur 179 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

€elte affaire serait peut-être encore restée longtemps en suspens, si la chute des tories et les mariages espagnols n'étaient venus interrompre les bonnes relations de la France et de l'Angleterre.. On était désormais assuré qu'elles ne se réuniraient pas pour protester. D'un autre côté^ lord Palmerston sollicitait ardemment des trois cours une adhésion ofiScielle à son interprétation du traité d'Utrecht ; et, quoiqu'elles ne se montrassent pas empressées de le satisfaire, il affaiblissait lui-même son influence en réclamant un service et un appui. Le czar fit donc reprendre les conférences au plus fort de la querelle sur les mariages espagnols. M. de Canitz rassuré ne fit plus d'opposition. La république de Gracovie fut incorporée à l'empire d'Autriche, en vertu d'une ordonnance d'union qui parut à Vienne le 11 novembre 1846, aux conditions suivantes réglées entre les trois plénipotentiaires : 1"" La ville et le territoire de Cracovie, avec vingt-trois milles carrés et 186,000 habitants, appartiendront à l'Autriche et seront incorporés à la Gallicie ; 2** la Russie recevra, à titre d'indemnité, le territoire sur la frontière du nord de la Gallicie, entre les villes autrichiennes Brody et Rava-Rupra, et entre les villes russes Wladimir et Tamassen ; 3o la Prusse recevra, au même titre, la ville de Hatzenplotz avec le territoire adjacent. L'Autriche se chargera» en outre, des dettes et des obligatioQs de Gracovie.

Ainsi fut consommée l'œuvre de spoliation ; les trois bourreaux arrachèrent les derniers Jambeaux de leur victime, pendant que l'Angleterre et la France se disputaient follement à propos de mariages, qui ne méritaient ni d'être tant glorifiés, ni d'être tant accusés.

L'émotion fut grande en France et dans toute l'Europe.

BISTOIBB DE I

Outre le fait brutal de spoliation, il y avait violation flagrante des traités de 181S, de la part inéme de ceux qui avaient toujours tenu à s'en montrer les gardiens jaloux. Des stipulations faites en commun par toutes les puissances réunies ne pouvaient être annulées par l'action isolée de trois cours. C'était une insulte à l'Angleterre et à la France, c'était une atteinte portée k la base du droit public européen. Si la loi commune n'était plus dans les traités de -f 81 S, oii élait-eile désormais T Tous les partis en France furent d'accord pour flétrir cet acte audacieux de despotisme; les conservateurs, parce que le droit international n'avait plus de garanties; les radicaux, parce que la cause de la liberté, inséparable de celle de la Pologne, recevrait une nouvelle Atteinte ; tous, parce que la France était l'indigne jotiet des diplomaties absolutistes.

C'était pour M, Guizot une complication nouvelle. Il connaissait les susceptibilités de l'opinion publique, et n'y était pas aussi indifférent qu'il voulait quelquefois le paraître. Déjà tout l'avertissait autour de lui que la France ne pouvait se taire, lorsqu'on semblait la compter pour rien dans les conseils européens. Il comprit néanmoins que l'aclioQ combinée des deux pays constitutionnels aurait un effet bien plus puissant que des réclamations isolées. Aussi dès qu'il fut informé de l'incorporation de Cracovie, s'empressa- t-il d'écrire à M. de Jarnac, avec l'invitation de se rendre auprès de lord Palmerston, et de lui demander s'il était disposé à agir, en cette circonstance, de concert avec la France. Mais les rancunes du ministre anglais n'étaient pas apaisées. 11 répondit au comte de Jarnac qu'il avait déjà préparé une note au nom du cabinet britannique, et qu'il en donnerait comtmmication à l'ambassadeur anglais à Paris.

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Il renonçait ainsi lui-même aux profits de l'action commune, et paralysait TAngleterre plutôt que de fortifier la France.

Les cours du Nord ne furent pas trompées dans leurs prévisions; les protestations se firent isolément, et demeurèrent sans force.

Lord Palmerston, cependant, s'était hautement engagé sur cette question, lorsque dans le parlement on s'était ému de l'occupation momentanée de Cracovie; ses déclarations avaient été nettes, précises, presque arrogantes : « Je rea connaîtrai volontiers, avait-il dit, que, dans la marche ff des troupes, les trois puissances ne se sont pas écarc( tées du traité de Vienne; mais lorsque les événements « allégués par les puissances comme raison de poursuivre a les auteurs de l'invasion de Cracovie auront cessé, il est « du devoir des trois puissances de remettre la répu- « blique de Cracovie sur le pied d'indépendance où elle ce se trouvait placée auparavant, conformément au traité

a de Vienne Ces gouvernements seront assez intelli-

« gents pour bien voir que le traité de Vienne doit être a considéré intégralement, et que Ton ne saurait permettre a à un gouvernement de faire un choix des articles qu'il a voudrait exécuter, et de ceux qu'il voudrait violer. J'a- « joute que s'il est des puissances signataires du traité de <x Vienne qui aient intérêt à ce que ce traité ne soit pas « violé, ce sont les puissances d'Allemagne, et il ne saurait, « j'en suis certain, avoir échappé à la perspicacité de ces « gouvernements que si le traité de Vienne n'est pas bon « sur la Vistule, il doit être également mauvais sur le Rhin oc et sur le Pô. »

Des paroles aussi formelles, tout récemment prononcées,

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ne pouvaient être oubliées. Moins que lout antre, lord Palmerston devait accepter le fait brutal qui venait de s'accooiplir : rhonneur de l'Angleterre était en jeu. Mais au moment ou lui fut communiquée la noi^velle de l'incorporation de Cracovie, il se trouvait en dissentiment avec la France, et, ses colères personnelles l'emportant sur toute autre considération, il eut recours à une misérable ruse qui trahissait sa faiblesse, sans protéger son honneur. Malgré la déclaration officielle de la chancellerie autrichienne, il feignit de croire que Tusurpation de Cracovie n'était encore qu'en projet, et, au lieu de faire courageusement une protestation, il composa un plaidoyer hypocrite pour démontrer les ineonvé* nients d'une mesure qu'il savait accomplie. Sur la question de droit, il établissait que les conditions arrêtées dans un engagement solennel par huit puissances, ne pouvaient être modifiées par trois d'entre elles. Sur la question de nécessité, il n'admettait pas que trois des plus puissants États de l'Europe eussent pu se trouver forcés à détruire l'existence d'une petite république qui ne renfermait pas 130,000 âmes. Tout cela était incontestable; mais ce qui ne l'était pas moins, c'est que la chose qu'il déclarait impossible à faire, était faite, c'est que tout le monde savait qu'il en était instruit, et qu'en dissimulant l'affront qu'il avail reçu^ il faisait aveu de sa défaite, et rendait nulles toutes ses paroles.

La dépêche de lord Palmerston était du 23 novembre : celle de M. Guizot partit le 3 décembre. Il ne lui était pas difficile de surpasser son collègue en dignité et en franchise ; sa protestation néanmoins sembla pâle et insuffisante à Tindignation publique. Les dernières phrases seulement auraient pu paraître satisfaisantes, si l'on avait eu affaire à ua

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