‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 93 sur 179 · CHAPITRE TllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TllI

Le jour même où M. Léon de Malleville était porté à la vice-présidence, le 22 mars, M. Duvergier de Hauranne était appelé à développer une proposition de réforme électorale. Les bureaux en avaient autorisé la lecture, malgré les efforts personnels des ministres. En cette occasion encore, les jeunes conservateurs avaient été indociles.

L'exemple de M. Duvergier de Hauranne prouvait pourtant à H. Guizot combien il est périlleux de fermer l'oreille aux conseils de ses amis. Un des plus fougueux autrefois parmi les doctrinaires, défenseur des lois de septembre, partisan des mesures de répression, M. Duvergier de Hauranne avait à bon droit jugé que, les circonstances étant changées, la politique ne devait pas rester la même ; que les partis ayant renoncé aux violences, le gouvernement devait renoncer aux rigueurs : il pensait que le pouvoir, après avoir fait preuve de force, devait faire preuve de générosité ; qu'après avoir satisfait aux principes d'ordre, il était temps d'accorder quelque chose aux principes de liberté. Il s'était donc résolument jeté dans le parti libéral, en combattant, à côté de H. Guizot, dans les rangs de la coalition. Mais c'avait été pour lui une cruelle déception Je voir H. Guizot, infidèle à la cause commune, reprendre la politique qu'il avait combattue, chez H. Mole, et sacrifier audacieusement les principes quYl' avaient aidé à triompher d'un rival. A ses anciennes sympathies avaient succédé les amertumes d'une trahison ; et ses nouvelles convictions politiques puisaient de la forcé dans les ressentiments d'une conscience indignée. La réforme divint un cri de guerre, encouragé par l'opposition parlementaire avec des vues diverses, et répété par la presse radicale, heureuse de voir les mécontents dynastiques faire aux vieux

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système une première brèche, qu'elle espérait bien élargir.

Avant de soumettre sa proposition à la chambre, M. Duvergier de Hauranne avait saisi le public de la question, dans une brochure substantielle, oii il signalait avec une mordante éloquence tous les vices du système électoral, tous les dangers de la situation polilique, Tisolement de la France, son apathie morale en présence des événements extérieurs les plus graves, ses déplorables tendances vers un égofsme désorganisateur, enfin la corruption politique annulant de fait le gouvernement représentatif, et asservissant le pouvoir parlementaire à la prérogative royale. Il fallait donc réformer la loi électorale, y introduire quelques garanties contre la centralisation administrative , et multiplier les incompatibilités. L'abaissement du cens, réiévation à quatre cents du nombre minimum d*électeurs nécessaires pour constituer un collège, VadjonC" tion d'une liste de capacités différentes de la seconde liste du jury, l'introduction dans la chambre de 79 députés de plus, nommés par les collèges les plus nombreux : tels étaient les moyens indiqués par lui pour parvenir à réaliser cette régénération parlementaire; telles étaient les principales dispositions du projet qu'il soumettait à la chambre.

Les différents partis en attendaient la discussion avec impatience. Non pas qu'il fallût en espérer un résultat immédiat : mais l'agitation qu'elle produisait dans les esprits, les graves accusations qu'elle ramenait à la tribune, rimpuissance des ministres à cacher les abus, l'avantage de l'opposition à les faire ressortir, enfin le mouvement des idées excitées par une question qui, sanscesse remise au jour, gagnait sans cesse du terrain, tout cela devenait un encou-

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ragement pour les ambitions rivales, et une puissante arme de guerre pour les ennemis de la couronne.

Le discours de M. Duvergier de Hauranne fut le développement et le commentaire de sa brochure. A vrai dire, la réforme , telle qu'il Tentendait, pouvait engager une vive controverse. Pour lui, il ne s'agissait guère d'une question de droit, mais d'une question de circonstance, de politique plus ou moins mauvaise. Il voyait le gouvernement représentatif faussé dans ses ressorts, la chambre remplie de fonctionnaires et devenue inerte, le corps électoral corrompu et sans volonté propre; et, sur ces ruines, la couronne souveraine et toute puissante. Que voulait-il par sa réforme ? Rendre à la bourgeoisie le terrain qu'elle avait perdu et rétablir à son profit l'équilibre constitutionnel des pouvoirs. C'était donc une lutte d'influences plutôf qu'une lutte de principes, une question de méthode bien plus qu'une question de droit, et il y avait loin de ces timides expédients aux doctrines radicales qui invoquaient le suffrage pour tous , comme appartenant réellement à tous. Les radicaux demandaient l'abolition du privilège électoral ; M. Duvergier de Hauranne en demandait l'extension. Sur ce terrain, ses adversaires avaient beau jeu ; car la contreverse se réduisait à des appréciations de faits qui offraient des arguments à tout le monde, et, en demandant simplement une concession, on autorisait le ministère à la refuser.

Cependant, au premier jours de la discussion, les ministres gardaient le silence; il abandonnaient la tribune aux conservateurs émérites qui n'avaient rien à compromettre, MM. de Golbéry, Ladières, d'Haussonville. Il fallut une sommation publique pour les appeler k se prononcer.

« AU troisième jour de cette discussion, dit M. Billault» nous éprouvons, je l'avoue, une certaine curiosité ; c'est celle de savoir quelle sera en définitive l'attitude du cabinet vis-à-vis de sa majorité. Je me rappelle que, dans la session dernière, quand un débat analogue se présentait, M. le ministre de l'intérieur et M. le ministre des aflfaîres étrangères montaient à la tribune avec l'empressement qui caractérise une ferme résolution. Mais aujourd'hui je ne sais si cela tient à quelques événements imprévus, à quelques embarras personnels, à des exigences, à des promesses faites à des électeurs, toujours est-il certain que l'attitude est pins réservée ; mais cette attitude elle-même est significative. »

Démontrant ensuite la nécessité de la réforme électorale par la situation morale et politique du corps électoral luimême, l'orateur fit une vive peinture des abus inhérents au système actuel. Avec les exigences de l'électeur //ifluenl sur le député, du député sur le ministre, l'électorat n'éra/t plus une fonction ni un droit, mais une exploitation, une ferme, un instrument de fortune. Quant au gouvernement, tous ces abus le trouvaient ou complice ou impuissant.

« Depuis sept ans, s'écriait l'orateur, le ministère dore; depuis sept ans qu'a-t-il fait? Rien. A quoi a-t-il été uniquement occupé? A vivre, à se maintenir! Pour tout autre chose, qu'on n'en parle pas ! Il n'a rien fait. On vit, oui, mais le pays n'est pas gouverné. Ce progrès moral, ces réformes politiques dont parlait M. Guizot à Lisieux, qu'on nous les montre ! Où sont-ils ? »

M. Duchâtel ne répondit que par un appel à régoisme de la chambre. La prise en considération était la dissolation de la chambre. Conservez- vous, disait le ministre, en nous conservant : argument bien supérieur à toutes les

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