‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 100 sur 222 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

doctrines qui, dans leur diversité, tendaient au méuie but, et témoignaient, au moins par leur multiplicité, l’activité des esprits et la réalité des souffrances. Les anciennes oppositions, d’ailleurs, constamment battues à la chambre, se montraient volontiers disposées à faire accord avec ces forces extérieures qu’elles espéraient bien discipliner au moment d’une victoire. Elles étaient donc résolues à poursuivre la lutte sur le terrain des réformes politiques, qui tenaient toujours les passions en haleine et le pouvoir en émoi.

La discussion de l’adresse fut, comme d’habitude, l’occasion des premières luttes. A la chambre des députés, M. Guizot combattait seul contre tous; à la chambre des pairs, il rencontrait des auxiliaires. Le plus puissant fut M. le duc de Broglie, dont la parole avait d’autant plus d'autorité, qu’il pouvait facilement se poser en rival. 11 défendit avec talent, avec énergie la conduite du ministère en Espagne. Il n’eut pas de peine à prouver que le mariage du duc de Montpensier n’était pas une atteinte portée au traité d’Utrecht. Mais cette discussion même était la reconnaissance de ce traité. M. Charles Dupin, avec plus de logique et de courage, repoussa le traité lui-même. Il s’étonnait, disaitril, de voir un cabinet étranger invoquer sérieusement le traité d’Utrecht, ce traité périmé de 1713, comme si ce 1814 de la France monarchique, ce traité qui prescrivait la ruine de Dunkerque, pouvait être aujourd’hui la loi des nations.

Quelques pairs, MM. de Montalembert, Villemain, de Tascher, condamnèrent avec énergie l’atteinte portée aux traités de 1815. Mais le public écoutait sans émotion les paroles prononcées au Luxembourg; et M. Guizot lui*

même, démocrate sans le savoir, réservait pour la tribune nationale les ressources de son talent.

La discussion générale commença le 1" février. Plusieurs orateurs s’étaient succédé à la tribune, lorsque M. Odilon Barrot prit la parole sur le paragraphe relatif à l’annexion de Cracovie. Il était ainsi conçu :

« Un événement inattendu a altéré l’état de choses fondé « en Europe par le dernier traité de Vienne. La république « de Cracovie, État indépendant et neutre, a été incorporée « à l’empire d’Autriche. J’ai protesté contre cette infraction « aux traités. »

Le chef de la gauche constitutionnelle ne croyait pas pouvoir, sans mentir à sa conscience, accepter ces quelques mots jetés dans l’adresse, comme pour fournir au ministère un bill d’impunité en faveur de l’inaction qu’il avait gardée devant les dangers menaçant le malheureux État de Cracovie. L’existence de cet État s’était discutée au grand jour : on ne pouvait donc arguer d’ignorance. On avait eu soin de ne protester qu’après le fait accompli, afin qu’il fût bien évident que la protestation resterait stérile. Cette protestation elle-même était-elle accompagnée d’une résolution de parer à des éventualités semblables? Non. On annonçait à l’Europe que l’on continuerait à suivre la même voie politique.

Que signifiait la phrase du projet relativement aux traités de 1815? Ces traités, en 1830, la France les avait crus ensevelis sous les pavés de juillet ; et ces traités étaient devenus la loi politique de l’Europe. Mais heureusement ce que n’avait pu faire la France, les rois absolus du Nord l’avaient fait. Ils avaient replacé la France dans sa complète liberté d’action ; il n’y avait plus devant elle que les faits.

CIIAPITltF. Vil.

« Respect aux nationalités, s’écriait M. Barrot; ne permettons pas qu’elles soient violées par d’autres, alors que nous les respectons nous-mêmes. »

Puis il ajoutait :

« Ce qui a fait tressaillir l'Europe, c’est moins la disparition d’un petit État, effacé de la carte du monde, que ce sentiment que le droit des gens a reçu une atteinte mortelle, et que si un pareil acte passe inaperçu et impuni, la force est substituée à l’équité, comme règle des affaires du monde, et que chacun ne peut plus compter que sur son épée.

« C’est donc moins encore au nom de la nationalité polonaise, qu’au nom de tous les faibles et de tous les opprimés, au nom de tous les peuples menacés indirectement dans leur indépendance, au nom de tous les principes qui ont de tout temps régi le monde et auxquels on substitue le droit du plus fort, que je demande à la commission, au gouvernement, d’expliquer et de préciser le sens des paroles de l’adresse. »

M. Guizot comprit que le moment était venu de se justifier ; il le fit avec une captieuse habileté, qui devait entraîner facilement une majorité disposée d’avance à se laisser persuader.

Il avait vu, dans la destruction 3e la république de Cracovie, un fait contraire au droit européen ; il avait protesté contre ce fait, qu’il avait qualifié selon sa pensée. En même temps, il en avait pris acte, afin que, dans l’avenir, s’il y avait lieu, la France put en tenir le compte que lui conseilleraient ses intérêts légitimes et bien entendus.

« Mais, ajouta-t-il, nous n’avons pas cru que le moment où nous protestions contre une infraction aux traités, fût le

moment de proclamer le mépris des traités; nous n’avôns pas cru qu’il nous convint, qu’il convint à la moralité de la France, à la moralité de son gouvernement, dê dire, à l’instant où il s’élevait contre une infraction aux traités : « Nous ne reconnaissons pRis de traités. »

Donc le gouvernement avait protesté contre la destruction de Cracovie, contre un fait à ses yeux contraire au droit; il en avait pris acte pour la future politique de la France, le jour et dans la mesure où ses intérêts légitimes et bien entendus le lui conseilleraient. Mais, cette réserve faite, il tenait que les traités subsistaient, et il était résolu à les observer loyalement.

Après ce discours du ministre et malgré l’opposition de M. Dupin lui-même, la chambre adopta le paragraphe de la commission.

M. Thiers s’était réservé pour la question des mariages espagnols. 11 prit la parole le 4 février.

L’ancien ministre commença par déclarer qu'à ses yeux le mariage de la reine Isabelle avec don Francisco avait été bon et utile. Quant à celui du duc de Montpensier avec l’infante, politiquement, il lui avait paru peu utile, au moins prématuré; il l’accusait surtout d’être la cause de la situation dans laquelle on se trouvait placé.

Aucun intérêt assez grave n’était attaché à ce mariage pour justifier une rupture avec l’Angleterre, et l’alliance anglaise valait mieux que ce résultat.

Tel était le résumé du discours de M. Thiers.

Et d’abord où était l’intérêt politique?

Il faut, sans doute, disait l’orateur, trouver dans nos relations avec l’Espape une politique amie, pour ne pas s’exposer à se mettre entre deux feux comme en 1814; mais

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