CHAPITRE X
de son cœur. Vers neuf heures, son fils et ses amis le quittèrent, et, cinq minutes après leur départ, quand à peine les portes de la prison s’étaient refermées pour le séparer de ce fils qu’il aimait tant, il saisit un pistolet et le porta sur son cœur. Le coup partit, mais il ne fut pas mortel.
Le lendemain, M. Teste écrivait au président de la cour des pairs :
Paris, 13 juillet 1847.
s Monsieur le Chancelier,
« Les incidents de l'audience d'hier ne laissent plus de place à la contradiction en ce qui me concerne, et je considère à mon égard le débat comme consommé et closdéfinitivement. J'accepte d’avance tout ce qui sera fait par la cour en mon absence. Elle ne voudra sans doute pas, pour obtenir une présence désormais inutile à l'action de la justice et à la manifestation de la vérité, prescrire contre moi des voies de contrainte personnelle, ni triompher par la force d’une résistance désespérée. Je la prie aussi d’être convaincue que cette résolution, irrévocable de ma part, se concilie dans mon cœur avec mon profond respect pour le caractère et l’autorité de mes juges.
«J’ai l’honneur d'être, M. le Chancelier, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
« J.-B. Teste. >
11 n’y eut d’autres plaidoiries que celle de M' Baroche pour M. Despans-Cubières , et celle de M* Benoît-Champy pour M. Parmentier. Homme rusé, mais vulgaire , mélange d’agioteur et de procureur, Parmentier ne pouvait inspirer aucun intérêt à ses juges. Vainement il se défendait de toute participation au crime. On le voyait, durant le cours de ces transactions, plus soucieux que personne de mener l’affaire à bonne fin, et cherchant ensuite, par des complications nouvelles et des dénégations effrontées , à recueillir les profits du crime sans en solder le prix. Le général
Cubières inspirait de tout autres sentiments. Vieux soldat, vétéran de nos grandes armées, il avait fourni la plus belle carrière jusqu’au jour où le spectacle de tant de fortunes subites avait excité son envie, et fait naître en lui le goût de la spéculation. Alors il s’était commis avec ces gens dont le métier est d’ourdir ces trames déshonnêtes sur lesquelles travaille l’industrie facile, et il avait bientôt oublié dans leur compagnie les obligations du devoir, les strictes lois de l’honneur. M* Baroche ne pouvait le justifier; il raconta du moins la triste histoire de sa faute, en des termes dont la sincérité toucha les juges et le public. Il fut acquitté de l’accusation portée contre lui sur le chef d’escroquerie.
Les trois accusés présents, atteints et convaincus du crime de corruption, furent condamnés: Jean -Baptiste Teste, à la peine de la dégradation civique, à 94,000 fr. d’amende et à trois années d’emprisonnement; Amédée- Louis Despans-Cubières, à la peine de la dégradation et à 10,000 fr. d’amende; Marie -Nicolas -Philippe -Auguste Parmentier, à la même peine : les 94,000 fr. déposés au trésor furent, en outre, confisqués pour être versés dans la caisse des hospices de la ville de Paris. Quelques jours après, le 23 juillet, la cour s’assemblait de nouveau pour juger le quatrième accusé, qui se présentait enfin, et venait, ajoutant ses aveux à ceux de M. Teste, rapporter avec plus de précision toutes les circonstances du crime. Il fut, à son tour, condamné à la dégradation civique et à 10,000 francs d’amende.
Ainsi fut terminé ce mémorable procès. Comme il venait confirmer d’une manière éclatante toutes les rumeurs que la presse ministérielle avait pu jusqu’alors imputer à la calomnie, il devint le texte d’accusations d’autant plus vives.