CHAPITRE X
Derrière tous les actes du pouvoir, on vit désormais, ou l’on crut voir des mains avides ou corrompues. Le gouvernement était tombé dans le mépris public. Juste châtiment d’une conduite perverse! En surexcitant l’appétit des jouissances matérielles, on avait semé la corruption, et ce germe impur produisait ses fruits naturels.
Nous avons enregistré déjà bien des scandales. Il faut en raconter d’autres. La cour des pairs se séparait le 23 juillet. Le 9 août, le premier conseil de guerre de la première division militaire condamnait à cinq ans de travaux forcés et à la dégradation le comptable Lagrange, cdnvaincu d’avoir détourné des denrées de toute sorte servant à l’alimentation de l’hôpital du Gros-Caillou. Le 21 août, la cour des pairs était de nouveau convoquée pour juger un de ses membres accusé d’un horrible forfait : la duchesse de Praslin avait été assassinée, et toutes les circonstances du crime en dénonçaient l’auteur. C’était le duc de Praslin.
Il faut reprendre de plus haut cette tragique histoire.
Un de ces mariages que prépare le concert des intérêts et non pas le concert des affections avait uni le fils du vieux duc de Praslin et la fille du maréchal Sébastiani. L’ancienne noblesse avait recherché, dans ce contrat, une riche héritière; la nouvelle noblesse s’était montrée jalouse d’associer une brillante fortune à un de ces titres dont l’origine va se perdre dans les ombres du passé et n’est plus discutée. La différence des caractères eut bientôt rompu ce lien qu’avait formé la convenance des situations. Mme la duchesse de Praslin aima le mari que lui avait donné son père, comme s’il eût été choisi par elle-même. Corse et dévote, c’est-à-dire faible d’esprit, mais d’une humeur violente, jeune femme exaltée que la
plus frivole circonstance transportait tout à coup de l’excès de la colère à l’excès de la tendresse, elle témoigna son amour par des éclats. Le duc, d’un naturel tout opposé, ne tarda pas à se sentir mal à l’aise auprès d'une compagne qui ne laissait pas plus de repos à ses sens qu’à son esprit; sa réserve habituelle devint une aigreur morose, et, pour se soustraire aux agitations de la vie domestique, il rechercha souvent la solitude. Ainsi se passèrent quelques années. Cependant M. de Praslin estimait sa femme, et s'efforçait de le lui témoigner : à ses emportements, il répondait par des paroles pleiues’de réserve et de déférence ; redoutant le bruit, et ne voulant jamais offrir de prétexte à quelque scène de reproche ou d’attendrissement, il s’était fait, en présence de sa femme, une attitude de soumission. Elle s’y trompa, et, prenant cette apparente docilité pour de la faiblesse, elle devint impérieuse. C’est alors qu’éclatèrent les premiers orages. Le duc se plaignit du ton superbe de sa femme, et montra bien que, s’il avait jusqu'alors fait preuve de patience, il ne voulait pas être dominé. Mœe de Praslin devait enfin comprendre qu’elle avait mal conduit les affaires de son amour : son mari s’éloignant d’elle froissé, presque outragé, murmurant de durs reproches, elle se repentit de ce qu’elle avait fait, changea de conduite, supplia le duc de revenir vers elle, abdiqua dans les termes les plus humbles et les plus tendres toute prétention à l’autorité, et promit d’être la plus soumise des épouses. Cette promesse était bien sincère; mais fut-elle scrupuleusement tenue? On peut en douter. L’ardente passion de Mme de Praslin ne lui permettait guère de n’être pas ombrageuse et jalouse, et de respecter la liberté que son mari croyait avoir conquise par quelques sacrifices d’amour-