CHAPITRE X
qui était l'unique confident de ses peines : « M"' D. règne sans partage. On n’a jamais vu une position de gouvernante plus scandaleuse... Chez elle tout cela est vanité, goût d’empire, de domination et déplaisir... Quel exemple donner à des jeunes personnes, que de leur montrer qu’on croit tout simple à vingt-huit ans d’aller et de venir à toutes heures, en tout costume, dans la chambre d’un homme de trente-sept ans, de le recevoir en robe de chambre chez soi, de se ménager des tête-à-tête des soirées entières, de se commander des ameublements, de demander des voyages, des parties de plaisir... » Quelques jours après avoir écrit ces lignes, elle rencontrait son mari sortant de la chambre de MUe Deluzy, où il venait d’avoir un entretien avec elle. La malheureuse femme ne témoignait son déplaisir qu’en détournant les yeux; mais le duc se précipitait vers elle comme un forcené, l’accablait d’injures dans les escaliers, et la poursuivait jusque dans ses appartements, où il brisait avec fureur un vase de Saxe et une aiguière de vermeil. Mme de Praslin écrivait le 9 mai : « Les jours se succèdent, et, en s’écoulant, m’enlèvent chaque jour une de mes dernières lointaines espérances Je suis aussi malheureuse que possible! Les
mots ne peuvent exprimer tout ce que je souffre. Quoi ! non-seulement je n’ai plus ni mari, ni enfants ; mais il faut encore que je les voie livrés à une personne comme Mlle D. Vraiment, il y a aberration de la part de Théobald à ne pas comprendre à quel point est immorale et indélicate la personne qui chasse la mère de ses élèves pour s’emparer du père, des enfants de la maison. Quelle triste influence s’exerce sur lui! Comme il est changé 1 Lui qui était si vrai, sans cesse je le surprends faisant mille m. 17
HISTOIRE I>E HEIT ANS.
mensonges : lui qui était si pur, il passe sa vie dans les sociétés les plus mystérieuses, les plus subalternes : ses manières si sévères, si dignes, sont devenues familières, de mauvais goût ; son langage, qui était gracieux et sentait si bien la bonne compagnie, lie donne que trop l’idée des personnes avec lesquelles il passe sa vie. Non, non, ce n’est pas là celui que j’aimais, mon Théobald, pour qui j’avais tant de vénération, en qui j'avais tant de confiance! » Un an s’était accompli depuis l’entrée de Ml“ Deluzy dans l’hôtel dePraslin, et déjà, comme on le voit, sa domination n’était plus contestée que par les gémissements et les larmes de la mère, de la femme abandonnée. Le temps ne fit que l’affermir.
Le duc et la duchesse se partagent leur hôtel. Le duc vit avec ses enfants et leur gouvernante, qui désormais les appelle mes chères filles, mes chers enfants. Ils déjeunent ensemble, sortent ensemble, et font ensemble de longs voyages au château de Praslin et en Corse. C’est l’apparence d’un ménage régulier et d’une famille étroitement unie. D’autre part, la duchesse va chercher dans le monde une distraction à ses profonds ennuis : mais elle en revient plus triste, plus accablée ; et, incapable de se contenir, elle éclate en transports jaloux, môme devant ses fournisseurs. Elle ne dort plus ; elle passe la plupart de ses nuits à lire les livres saints ou les lamentations mystiques des Pères de l’Église, et elle s’enivre de cette lecture. Durant cette exaltation, elle écrit à son cher Théobald des lettres qui ne lui seront pas envoyées, où elle compose le roman de sa vie dans un style emphatique, qui trahit à la fois et le trouble de son âme et le trouble de ses sens ; quelquefois, dans le silence et la solitude des nuits, elle croit voir des fantômes.