CHAPITRE XI
banquets, auxquels assistèrent, sans scrupules, les opposants les plus modérés et quelques-uns des plus exaltés. C’était le comité central de Paris qui dirigeait ce mouvement, et sa direction active, intelligente, aplanissait tous les obstacles que devait rencontrer la formation du nouveau parti. M. Duchâtel le surveillait, espérant le prendre en défaut, et faire prononcer quelque jour en cour d’assises, sous un prétexte spécieux, la dissolution de cette société. Mais le comité ne faisait pas une démarche sans prendre l’avis des législateurs et des légistes , et cette extrême prudence déjouait les calculs du ministre , qui n’osait pas agir au mépris de la loi.
A Mâcon, une foule immense se réunissait pour eutendre M. de Lamartine. Envisageant avec la sérénité du génie les révolutions qui depuis un demi-siècle avaient accumulé tant de ruines, M. de Lamartine venait annoncer, sur le ton des anciens prophètes, la dernière heure du système, auquel, dans les conseils de la couronne, on se flattait d'avoir asservi la France. « Si, disait-il, la royauté trompe les espérances que la prudence du pays a placées, en 1830, moins dans sa nature que dans son nom ; si elle s’isole dans son élévation constitutionnelle ; si elle ne s’incorpore pas entièrement dans l’esprit et dans l’intérêt légitime des masses ; si elle s’entoure d’une aristocratie électorale au lieu de se faire peuple tout entier... ; si elle se défie de la nation organisée en milice civique et la désarme peu à peu comme un vaincu ; si elle caresse l’esprit militaire, à la fois si nécessaire et si dangereux à la liberté ; si, sans attenter ouvertement à la volonté de la nation, elle corrompt cette volonté, et achète, sous le nom d’influence, une dictature d’autant plus dangereuse qu’elle aura été
achetée sous le manteau de la constitution ; si elle parvient à faire d’une nation de citoyens une vile meute de trafiquants, n’ayant conquis leur liberté au prix du sang de leurs pères, que pour la revendre aux enchères des plus sordides faveurs; si elle fait rougir la France de ses vices officiels, et si elle nous laisse descendre, comme nous le voyons en ce moment même dans un procès déplorable, si elle nous laisse descendre jusqu’aux tragédies de la corruption ; si elle laisse affliger, humilier la nation et la postérité par l’improbité des pouvoirs publics ; elle tomberait, cette royauté, soyez-en sûrs ! Elle tomberait non dans son sang, comme celle de 89, mais elle tomberait dans son piège! Et après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous auriez la révolution de la conscience publique et la révolution du mépris! » Mais, ayant fait cette prédiction qui devait bientôt s’accomplir, M. de Lamartine conformait son langage aux circonstances ; il donnait pour certain que la puissance de l’opinion allait prévaloir sur les desseins pervers du gouvernement, et ramener dans la voie du progrès régulier le pays que la réaction poussait vers les abimes.
Le dimanche 8 août, les électeurs de Colmar, répondant à l’appel du comité central, se réunissaient dans un banquet réformiste sous la présidence de M. de Rossée, premier président de la cour royale. On avait fait de vains efforts pour ébranler la résolution de cet honorable magistrat. 11 avait pensé qu’il devait à ses concitoyens cette éclatante déclaration de ses principes. A scs côtés étaient assis MM. Émile Dolfus et Strucb, députés du Haut-Rhin, MM. Coulmann et Nicolas Kœchlin, anciens députés , quatorze membres du conseil général, un nombre considéra-