CHAPITRE XV
fanterie du ministère avait tellement exaspéré les hommes les plus calmes, les plus sérieux, les plus prompts d’ordinaire à suivre les conseils de la prudence, qu’ils envisageaient presque sans hésiter tous les hasards d’une collision sanglante. La note suivante fut rédigée par une commission et publiée, le 14 février, dans tous les journaux de l’opposition :
« Une réunion de pins de cent députée appartenant aux diverses fractions de l'opposition a eu lieu, ce matin, pour décider en commun quelle ligne de conduite il convient de suivre, après le vote du dernier paragraphe de l’adresse.
« La réunion s’est d’abord occupée de la situation politique que lui fait ce paragraphe. Elle a reconnu que l'adresse, telle qu'elle a été votée, constitue, de la part de la majorité, une violation flagrante, audacieuse, des droits de la minorité ; et que le ministère, en entraînant son parti dans un acte aussi exorbitant, a tout à la fois méconnu un des principes les plus sacrés de la constitution, violé, dans la personne de leurs représentants, l’un des droits les plus essentiels des citoyens, et, par une mesure de salut ministériel, jeté dans le pays de fnncstes ferments de division et de désordre. Dans de telles circonstances, il lui a paru que ses devoirs devenaient plus graves, plus impérieux, et qu’au milieu des événements qui agitent l’Europe et qui préoccupent la France, il ne lui était pas permis d’abandonner un seul instant la garde et la défense des intérêts nationaux. L'opposition restera à son poste pour surveiller et combattre incessamment la politique contre-révolutionnaire, dont les témérités inquiètent aujourd'hui le pays tout entier.
« Quant au droit de réunion des citoyens, droit que le ministère prétend subordonnera son bon plaisir et confisquer à son profit, l'assemblée, unanimement convaincue que ce droit, inhérent à toute constitution libre, est d'ailleurs formellement établi par nos lois, a résolu d’en poursuivre le maintien et la conservation par tous les moyens légaux et constitutionnels : en conséquence, une commission a été nommée pour s’entendre avec le comité des électeurs de Paris, et po ur régler de concert le concours des députés nu banquet qui se prépare, à titre de protestation conire les prétentions de l'arbitraire.
« Celte décision a été prise sans préjudice des appels que, sous d’au- III. 24
HISTOffiE DE HUIT ANS.
très formes, les députés de l'opposition se réservent d’adresser an corps électoral et à l'opinion pnbliqne.
« La réuuion enfin a pensé que le cabinet, en dénaturant le véritable caractère du discours de la couronne et de l’adresse, pour en faire un acte attentatoire aux droits des députés, mettait l’opposition dans 1a nécessité d’exprimer, en toute occasion, sa réprobation contre on tel excès de pouvoir. Elle a donc résolu, à l’unanimité, qu’aucun de ses membres, même ceux que le sort désignerait pour faire partie de la grande députation, ne participerait à la présentation de l’adresse. »
Ainsi, l’opposition acceptait le défi du ministère, et le déclarait. Cette déclaration ferme, digne, et qu’il faut enregistrer dans les annales du parlement français comme un des plus beaux exemples de résistance constitutionnelle, devait enfanter, à dix jours de date, une révolution !
N’a-t-on pas dit que cette révolution fut opérée par surprise? que les députés radicaux conduisirent leurs collègues dans un piège ; et que ceux-ci, trop honnêtes et trop crédules, se laissèrent duper par de plus habiles gens? C’est ce qu’on a dit ; non pas, il est vrai, le lendemain de la révolution : tout le monde se vantait alors de l’avoir faite; mais c’est ce qu’on a dit quelque temps après, quand les affaires de la révolution commencèrent à décliner. Est-ce donc l’exact récit des circonstances qui préparèrent cet événement?
Les députés radicaux prirent part aux banquets réformistes, avec l’intention fréquemment et à haute voix déclarée de seconder l’opposition constitutionnelle dans son entreprise en faveur des réformes, et leurs discours n’ont pas été plus réservés que leurs desseins. Sincères partisans du gouvernement représentatif, ils pensaient que l’antagonisme du principe monarchique et du principe parlementaire n’était pas une garantie, mais une entrave pour la