CHAPITRE XV
tous les eonviés pourraient aller prendre place autour des tables dressées, sans avoir rien à débattre avec la police. Ainsi l’opposition pourrait faire ce qu’elle appelait son devoir. Mais aussitôt après, le gouvernement viendrait faire le sien, soit en sommant les convives de se disperser, soit en faisant dresser procès-verbal de la contravention commise, pour assigner ensuite le président du banqnet, M. Boissel, et avec lui M. Barrot et les plus connus de ses amis, devant les juges correctionnels. Ainsi tout pouvait se terminer sans conflit, sans tumulte, et la susceptibité des deux partis était également ménagée. Telles étaient les conditions proposées. On ne les rejeta pas. L’opposition s’apercevait enfin que, pour avoir préféré le banquet aux démissions, elle s’était lancée dans les aventures. On lui montrait une issue, quand elle se croyait dans une impasse : elle s’empressa de témoigner qu’elle acceptait toutes les transactions qui dégageaient sa responsabilité, sans engager son honneur.
Cette négociation eut donc un plein succès. On ne devait . pas en révéler le secret ; mais dans l’état où étaient les esprits, quand on ne rencontrait que des visages troublés, quand l’inquiétude du lendemain agitait la ville entière et rendait chacun attentif aux moindres bruits, quand tant de personnes avaient acquis, par leur zèle, par leur dévouement, le droit de savoir de quelle manière on traitait en leur nom, il était impossible de dissimuler longtemps les termes de l’arrangement qui venait d’être conclu. L’opposition dynastique craignait que les radicaux ne fussent pas satisfaits. Un contrat passé, dans un tel moment, avec des fondés de pouvoir de M. Duchâtel, cela n’allait-il pas être considéré comme une trahison, ou, du moins, comme une Llcheté? L’opposition dynastique se trompait : ses alliés de
la gauche, jaloux d’être aussi modérés qu’elle, acceptèrent la transaction. Par ce moyen on pouvait éviter une sanglante mêlée, et la question de la réforme, loin d’être écartée, restait à l'ordre du jour, même après les différents votes qui semblaient avoir consolidé le système. En outre, les vœux du comité central et des députés radicaux n’allaient pas au delà d'une solennelle protestation contre le mauvais vouloir de la majorité parlementaire, et, puisqu’il demeurait convenu que la manifestation ne serait pas empêchée, cela leur paraissait suffisant. Ils savaient que la garde nationale, les écoles, une masse considérable d’ouvriers devaient faire partie du cortège. Une démonstration pareille était un assez beau résultat pour les contenter. Dans les gouvernements représentatifs, l’opinion, quand elle se manifeste librement, est une irrésistible puissance.
11 y avait sans doute, dans les rangs inférieurs du parti radical, des hommes énergiques et passionnés, qui n’approuvaient guère un arrangement pacifique ; mais on ne les avaient pas consultés, et le cercle de leur influence n’était pas alors très-étendu.
Cependant un parti beaucoup plus puissant, le parti de la cour, ne souscrivait pas davantage aux conditions qu’avaient stipulées les envoyés de M. Duchâtel. Le roi était très-mécontent et se plaignait hautement de ne rencontrer autour de lui que des gens sans courage. On ne le servait pas, disait-il, on le trahissait. Les membres de la chambre qui, durant le cours des négociations, avaient élé porter des conseils aux Tuileries ou en demander, en revenaient déclarant que rien n’était arrangé. Le public ne tarda pas à l’apprendre.