‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 198 sur 222 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

garde nationale et s’expriment comme elle ? Est-ce d’ailleurs un si grand crime que de demander cette réforme, et que de maudire le nom des ministres qui la refusent? L’armée ne sait bientôt plus ce qu’elle doit faire : les détachements envoyés contre les rebelles s’arrêtent devant eux, les regardent, et semblent les inviter à ne pas commencer l’attaque. A l’incertitude succède le trouble, au trouble l’inaction. Seule, la garde municipale ne se laisse pas ébranler. Le peuple la déteste, elle le sait, et elle est jalouse de se signaler par des actions d’éclat. Mais la garde nationale so p récipite entre elle et le peuple, et la contraint à relever ses armes. L’insurrection se propage dans tous les quartiers de la ville, et sur tous les points elle triomphe presque sans combattre.

Vive la réforme! à bas les ministres l Ces simples mots sont compris par tout le monde, et par tout le monde ils sont acceptés. Qui s’armerait pour défendre l’honneur d’une assemblée convaincue d’avoir pris part à tant de trahisons ? La réforme qui promet une chambre plus honnête, plus indépendante, plus française, est le vœu de toutes les consciences. Et qui s’opposerait au renvoi de ces ministres détestés, qui viennent de mettre le comble à leurs méfaits en abrogeant par la force le droit de réunion, un des droits les plus chers au peuple? Loin de traiter comme des ennemis domestiques les ouvriers qui frappent aux portes en demandant des armes, la bourgeoisie leur offre ce qu’ils réclament et les encourage dans leur entreprise. D’autre part, des masses considérables d’ouvriers désarmés escortent la garde nationale, mêlant à ses cris leurs cris plus rudes : Vive la réforme! à bas les ministres! C’est l’unique voix de tout un peuple.

Elle parvient enfin aux oreilles du roi. Jusqu’alors le roi n’avait pas soupçonné l’état de l’opinion. Quand on lui disait discrètement que beaucoup de gens s’étaient laissé gagner parles discours de l'opposition, que la garde nationale avait pris goût à la réforme, et que la bourgeoisie se détachait du gouvernement, il accueillait ces renseignements avec le sourire de l’incrédulité. Désormais, il fallait bien le reconnaître, l’opinion abandonnait ce gouvernement qu'elle avait soutenu pendant dix-huit ans contre les assauts des partis. A toutes les personnes qui se présentaient aux Tuileries, pairs, députés, généraux, serviteurs de la bonne fortune, décidés déjà, pour la plupart, à trahir la mauvaise, Louis-Philippe n’adressait qu’une question : Était-il vrai que la garde nationale venait de faire cause commune avec M. Thiers, avec M. Barrot, avec le National, avec les agitateurs réformistes? Les visages abattus confirmaient cette triste nouvelle. M. Guizot vint offrir sa démission. Fut-elle sérieusement acceptée? On en doute. Le roi ne pouvait plus se dissimuler qu’il avait affaire à une grosse émeute; mais il croyait encore que l'effervescence populaire pouvait être calmée par des promesses, et qu’après cette tempête tout s'arrangerait au moyen de certaines concessions, qui laisseraient subsister l’ensemble du système. Or, avec des ministres pris dans l’opposition, exaltés et rendus exigeants par leur triomphe, comment pratiquer cette politique subtile et peu sincère? Le roi tenait plus que jamais à conserver M. Guizot, et des personnes qui ont vu le roi durant ces heures tragiques, sont persuadées que M. Guizot, un instant écarté, ne devait pas être remplacé. Quoi qu’il en soit, la nouvelle de la démission de M. Guizot, promptement répandue dans Paris, fut acceptée comme une satisfaction

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offerte par la couronne au vœu populaire. M. Guizot n’étant plus ministre, la réforme s’opérait d’elle-même; et que voulait-on? la retraite de M. Guizot et la réforme. Rien de plus encore. On quitta les barricades, on tendit les mains à la troupe : le peuple était vainqueur, et il se souciait bien moins d’achever que de célébrer la victoire.

Sur les boulevards où campaient les troupes inoffensives, on vit bientôt accourir des bandes d’ouvriers, les uns armés, les autres sans armes, tous animés des mêmes sentiments, annonçant tous que le sang avait cessé de couler, et que la paix était faite. La nuit arrivait. En peu d’instants, toutes les places, toutes les rues furent remplies de bourgeois paisibles, de vieillards, de femmes, d’enfants, qui venaient demander des nouvelles et jouir de ce doux spectacle que procure toujours, aux plus braves comme aux plus timides, la fin d’une guerre civile. La nuit venue, tout ce peuple demanda qu’en signe de joie les maisons fussent illuminées, et l’on mit partout le même empressement à le contenter. Mais cette soirée devait être terminée par d’autres cris de guerre. De l’excès de la joie, le peuple allait subitement passer à l’excès de la fureur. Une foule immense emplissait les avenues latérales et le terre-plein du boulevard, quand un coup de feu tiré par une main inconnue retentit aux abords du ministère des affaires étrangères, où stationnait un détachement d’infanterie. Se croyant attaqué, le détachement fit feu sur la foule, et chaque balle alla frapper une poitrine dans cette masse confuse. On releva cinquante victimes. Les mourants furent transportés dans les maisons voisines : les morts furent entassés sur un tombereau, et ce char funèbre, entraîné par le peuple, dans les rues où l’insurrection venait de se calmer, y remplit tous les cœurs

d’effroi, de colère, de vengeance. Les mots ne peuvent décrire le tableau qu’offrait, à la lueur des torches, ce tas de cadavres amoncelés, dont les plaies découvertes répandaient sur le pavé des boulevards un sang qui fumait encore ! au souvenir de cette scène atroce, l’esprit atterré frémit d’horreur. Nous n’accusions personne de cette épouvantable carnage ; nous nous efforcions d’attribuer l’événement à une fausse alerte, à une terreur subite, à un ordre mal compris, à l’un, à l’autre de ces hasards, de ces causes fortuites qui souvent ont pour résultat les plus malheureuses catastrophes. Mais on n’écoutait pas ce langage; la fureur qui transportait tout le monde n’admettait pas d’autre vraisemblance qu’une abominable trahison. On avait, disait-on, abusé le peuple en paraissant condescendre à ses vœux, pour l’attirer hors de ses barricades ; mais le signal du massacre venait d’être donné, et d’impitoyables représailles allaient comprimer le mouvement réformiste, et venger l’honneur outragé de M. Guizot. En quelques instants, cette rumeur sinistre parcourut tout Paris. On se précipitait aux bureaux du National : « La troupe arrive, criait-on aux rédacteurs de ce journal, et vous êtes désignés pour être les premières victimes de ses vengeances. Fuyez, sans faire preuve d’un courage inutile. » Et la foule qui avait envahi les bureaux du journal fuyait à la hâte. Mais aussitôt d’autres personnes arrivaient, en proie à la même terreur, aux mêmes alarmes, demandant des ordres et des armes. Ce n’étaient plus des artisans, des ouvriers : ceuxci étaient déjà dans les faubourgs escortant le char des victimes: c’étaient des officiers supérieurs, des soldats de la garde nationale, des bourgeois surpris sur le boulevard par la décharge meurtrière, chez qui la vue du sang avait

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réveillé les farouches instincts de la vengeance ; c’étaient des enfants, des femmes, qui venaient de perdre un père, un mari, et qui réclamaient justice avec des cris de rage et des sanglots ; c’étaient de vieux militaires qui, après avoir servi le pays sur d’autres champs de bataille, en de meilleurs temps, venaient solliciter l’honneur de conduire des légions de volontaires contre lçs assassins d’une population désarmée. Que leur répondre? Quelles consolations offrir aux veuves, aux orphelins? Quelle justice promettre, et en quel nom la garantir? MM. de Malleville et d’Aragon s’étant rendus à cette heure aux bureaux du National, pour y chercher des nouvelles, le rédacteur qui les reçut ne put que leur presser la main, en leur disant : « Messieurs, il ne s’agit plus, hélas! de réformes : après ce qui vient de se passer, le peuple n’a plus qu’un sentiment, la vengeance : le gouvernement, je le crois, ne peut plus être sauvé ! »

De nouvelles barricades s’élevaient aux extrémités de toutes les rues, et la troupe, en proie aux émotions les plus diverses, l’étonnement et la douleur, la honte et l’effroi, la troupe qni ne recevait plus ni l’ordre démarcher, ni l’ordre de reculer, laissait faire ces barricades nouvelles qui bientôt allaient dominer toutes ses positions. Au lever du jour, Paris n’était plus qu’un vaste champ de bataille ; et derrière les retranchements établis à la hâte par les insurgés, on voyait briller des fusils, des épées, des instruments de mort de toute forme. La vengeance ! Il ne s’agissait que de venger le meurtre commis sous les fenêtres de M. Guizot, assurément, caron n’en doutait pas, par ses ordres. Jusqu’où devait-on aller pour satisfaire cette ardente passion ? On ne le savait pas encore. Mais tout à coup le bruit, se répaud que le maréchal Bugeaud est nommé commandant

général de toutes les forces militaires de Paris, et que les pouvoirs de MM. Jacqueminot et Tiburce Sébastiani sont réunis en ses mains. Des placards qui annoncent cette nomination viennent, en effet, d’être apposés sur les murs. On les lit, on les déchire, et on les commente. Le général Bugeaud, c’est, dit-on, l’impitoyable épée de la rue Transnonain. Un tel choix ne peut avoir d’autre but que d’annoncer aux Parisiens une résistance désespérée. En appelant M. Bugeaud pour concentrer sous son commandement et la garde nationalé et l’armée, le roi fait savoir qu’il est prêt à tout entreprendre, à tout oser. La politique du règne sera-t-elle consolidée à la fin de cette journée? Elle ne peut l’être que par d’épouvantables égorgements. Mais cela n’arrête pas le roi. Eh bien! puisque le roi veut donner cette suite aux massacres du boulevard des Capucines, on combattra, comme les circonstances le veulent, à outrance, et peut-être parviendrat-on à jeter par terre ce gouvernement impie, qui, né, d’une révolution, se montre tellement oublieux de son origine. C’est ainsi qu’on s’exprime, et partout s’organise une résistance formidable. Les barricades sont fortifiées, les appels aux armes sont faits avec plus d’énergie, et le nombre des combattants augmente à chaque instant.

Oui, le roi avait résolu d’engager une sanglante mêlée, et il avait appelé le général Bugeaud dans le dessein que le peuple avait aussitôt compris ; mais, quelques heures après avoir adopté cette énergique résolution, le roi s’était laissé persuader qu’il valait mieux offrir la paix que la guerre. Prié de venir près du roi, qui réclamait ses conseils, M. Thiers s’était empressé de répondre à ce témoignage de confiance. Convoqué une heure auparavant, M. Molé n’avait pas paru. M. Thiers arrivait aux Tuileries vers le

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